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Full text of "Au Congo et aux Indes : les jésuites belges aux missions"

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AU CONGO ET AUX INDES 



Au Congo 
et aux Indes 



Les Jésuites Belges aux Missions 

KwangO, par Ivan de Pierpont, s. j. 
Ccylan, par Victor Le Cocq, s. j. 

Bengale Occidental, par Grégoire Van Austen, s j 
PRÉFACE par Mgr MONCHAMP 




TOURS 
Alfred CATTIER, Editeur 

1906 



Imprimatur 

Mechliniae, 21 Maji igo6 

H.-J. DE CLERCK 

VIC. GÉN. 



Ct** 



PRÉFACE 



Il y aura bientôt deux ans, j'ai eu le bonheur de faire 
le pèlerinage des Lieux-Saints. Parmi les souvenirs qui 
depuis lors embaument mon âme, il en est un qui s'est 
ravivé dès l'instant où les auteurs des pages qu'on va lire 
m'ont demandé d'en écrire la préface. Le mercredi 
14 septembre 1904, fête de l'Exaltation de la Sainte- 
Croix, par une de ces matinées où le ciel bleu d'Orient 
éUle ses mystérieuses profondeurs toutes irradiées des 
premiers feux du soleil, je gravissais silencieusement les 
sentiers rudes et solitaires qui conduisent au sommet du 
mont des Oliviers. J'allais avoir l'immense consolation 
de célébrer le saint sacrifice de la messe au lieu même 
de l'Ascension de Jésus. Le texte de l'évangile où sont 
consignées les dernières paroles du Maître, occupait en 
ce moment toutes mes pensées. Toute puissance m? a été 
donnée au Ciel et sur la Terre : allez donc, enseignez toutes 
les nations. (Matth. XXVIII, 18, 19.) Quelle autre parole 
a été plus féconde que celle-là? C'est de ce mot d'ordre 



-4- 

donné et exécuté que date le début de la transformation 
du monde : alors commence la lutte de la civilisation 
chrétienne contre la civilisation païenne. Et voilà dix-neuf 
siècles qu'elle continue, avec des revers sans doute, mais 
presque toujours victorieuse, et ajoutant à chaque âge des 
conquêtes nouvelles aux conquêtes antérieures. 

Qu'est-ce donc qui explique cette persévérance dans le 
combat et la victoire, en dépit de tous les obstacles du 
dehors et du dedans, des faiblesses de notre pauvre 
nature, et des forces de résistance que ceux-là même 
qu'il faut sauver opposent à leurs libérateurs? 

Sans doute, l'explication profonde de cette merveille, 
c'est la toute-puissance de Jésus : Data est mihi omnis 
potestas; elle travaille avec ses apôtres et au ciel et sur la 
terre : m cœlo et in terra. Et c'est pour cela qu'ils vont 
partout, et sous le ciel brûlant des tropiques, et parmi les 
glaces du septentrion : Emîtes ergo, docete omnes gen(es é 

C'est bien là la cause première. 

Mais quand, arrivé dans la mosquée octogone élevée 
à remplacement même de l'Ascension, je commençai la 
célébration de la sainte messe et que je tins entre mes 
mains l'hostie consacrée, en y contemplant sous les 
voiles eucharistiques la vivante réalité clu Christ Jésus, 
je compris mieux que jamais que c'était la perpétuelle 
communion de l'Église catholique avec son divin Fonda- 
teur qui était le principe immédiat et l'admirable instru- 






ment dont Dieu se servait pour susciter chaque jour de 
nouveaux héroïsmes. 

Béni soit le Cœur de Jésus de ce qu'il nous a laissé cet 
Aliment divin de l'apostolat, qui nous transforme en 
d'autres christs, jusqu'à inspirer à des milliers d'àmes la 
coopération la plus parfaite à son œuvre rédemptrice î 

Si l'on étudie l'histoire de l'évangélisation, on consta- 
tera sans peine que l'œuvre de conversion est réservée 
presque exclusivement aux congrégations religieuses. Le 
clergé séculier n'a point à en être jaloux. Sa mission est 
de travailler là où la conquête est définitive, d'y multi- 
plier les prières et les sympathies pour la propagation de 
la foi, d'y faire éclore les vocations à la pratique des con- 
seils évangéliques. Mais les ordres religieux sont admi- 
rablement outillés pour l'apostolat dans les pays loin- 
tains. Cet apostolat a ses dangers physiques et moraux : 
la vie commune prémunit contre les uns et les autres. 11 
suppose une force extraordinaire de renoncement : les 
trois vœux de religion la donnent et la garantissent. 
Souvent il entraîne une vieillesse prématurée ou des infir- 
mités qui exigent des soins familiaux : le missionnaire 
affaibli retrouve des frères pleins d'affection pour retrem- 
per auprès d'eux ses forces, ou attendre dans la paix 
l'heure de l'éternel repos. 

Toutefois, l'histoire de l'apostolat depuis le début du 
xix e siècle nous présente une modalité nouvelle : c'est 



— b — 

l'entrée en masse dans les pays de Mission des congréga 
tions religieuses de femmes. C'est là un fait providentiel, 
qui permet de prévoir que les progrès futurs du catholi- 
cisme seront beaucoup plus rapides qu'ils ne l'ont été 
dans les siècles précédents. Et certes, la Révolution fran- 
çaise, en chassant les congrégations religieuses de la 
vieille Europe, ne se doutait pas qu'elle semait à pleines 
mains le catholicisme sur toutes les plages. 

La religieuse pénètre dans bien des cabanes sauvages 
qui seraient impitoyablement fermées aux missionnaires. 
Et surtout, tandis que ceux-ci élèvent les adolescents, les 
religieuses s'occupent des jeunes filles. De cette façon, 
les chrétiens trouvent désormais des épouses qui par- 
tagent leur foi, et ils fondent des familles chrétiennes. 
Ainsi le mariage devient dans les pays infidèles ce qu'il 
est partout où l'Église est établie, le grand instrument de 
propagation des adorateurs du Christ Jésus et des élus 
à l'éternel bonheur. 

Un autre phénomène de notre temps est à signaler : 
c'est l'introduction rapide et sur tous les points de 
l'Afrique et de l'Asie de tous les progrès de la civilisation. 
Les nations infidèles, soit par elles-mêmes, comme le 
Japon, soit par la force de pénétration des nations civili- 
sées, comme les peuplades africaines, profitent de nos 
découvertes scientifiques comme de notre expérience 
sociale. Et encore que les gouvernements modernes se 
soient plus ou moins détachés de TÉglise catholique, 



— 7 — 

l'empire de la terre, pour parler avec Bossuet, continue 
— inconsciemment ou non — à servir l'empire du Ciel. 
Il y a quelques jours au Parlement anglais, un député, 
aux applaudissements unanimes de ses collègues, racon- 
tait que, lors de la guerre des Boers, un pauvre Irlandais 
se mourait de maladie dans un camp, tandis que l'aumô- 
nier militaire était à] 700 milles de là. Que fit le général? 
Il télégraphia à l'aumônier et, sur son ordre, quelques 
heures après, un train spécial amenait au chevet du 
malade le prêtre, porteur des suprêmes réconforts. Ce 
fait est symbolique .'Il montre que les «libertés modernes» 
et les progrès de la science vont la où Dieu les mène, 
c'est-à-dire à l'œuvre salvifique de l'humanité. 

Le livre qu'on va lire nous présente dans une trilogie 
émouvante la vérification des aperçus sommaires que 
nous venons d'esquisser. Le lecteur n'aura point de peine 
à s'en convaincre, pour peu qu'il veuille les conserver 
devant les yeux en parcourant ces pages écrites d'une 
plume alerte et avec un cœur de frère. 

Qui en doute ? Toutes les congrégations religieuses 
pourraient nous donner de semblables récits. Plusieurs 
Font fait et je prie Dieu d'inspirer à toutes les autres de 
les imiter : il est bon de révéler les œuvres de Dieu 
(Tobie XII, 7), et le Christ loue ceux qui laissent voir leurs 
belles actions pour faire glorifier le Père qui est dans les 
cieux (Matth. Y, 16). Mais je suis particulièrement 
heureux que les trois auteurs du livre actuel, dont j'ai 



— 8 — 

connu le premier alors qu'adolescent il annonçait déjà 
au petit séminaire de Saint-Trond la délicatesse de senti- 
ment qui s'épanouit dans toute son œuvre, je suis, dis-je, 
heureux qu'ils aient songé à faire revivre sous nos yeux, 
sur une sorte de cinématographe littéraire et artistique, 
l'apostolat de leurs confrères belges de la Compagnie de 
Jésus. Ils ont ajouté une preuve de plus à la démonstra- 
tion de la fidélité constante de leur Ordre à la loi de ses 
origines telle que le grand Ignace l'a formulée : toujours 
rendre plus grande la gloire de Dieu, ad majorent Dei 
gloriam, à l'intérieur par l'instruction et le ministère, à 
l'extérieur par l'apostolat. 

Que Dieu bénisse ce livre ! Qu'il suscite partout des 
prières et des aumônes, et surtout que dans le cœur des 
jeunes gens chrétiens à l'âme généreuse, des vierges 
capables de l'immolation totale d'elles-mêmes, il allume 
la flamme du zèle apostolique ! Au début elle sera peut- 
être faible et facile à éteindre : que ces âmes n'oublient 
pas que c'est au contact fréquent 'avec la Sainte Eucha- 
ristie que cette flamme continue à brûler et qu'elle 
s'avive. 

Liège, ce vendredi 18 mai 1906. 

Georges MONCHAMP, 

Vicaire oénéral. 



LA MISSION DU KWANQO 



par Ivan de Pierpont, S. J. 



Avant=propos 



Quand, il y a quelques mois, dans son rapport officiel, 
la Commission d'enquête au Congo attaqua les mission- 
naires catholiques, de tous les coins de la Belgique 
s'élevèrent, avec une imposante unanimité, les plus vives 
protestations. Des journaux libéraux même eurent la 
loyauté de prendre la défense des prêtres belges que 
Von calomniait ainsi. 

Sur tout ce que l'on a dit et écrit à ce sujet, nous 
n'allons pas revenir. Devant l'opinion publique, nous 
croyons la cause jugée. 

Dans cette étude, nous voudrions faire connaître ce 
qu'est l'œuvre des missionnaires qu'on a le plus attaqués : 
les Jésuites. 

L'idée que l'on se fait de l'ensemble de la Mission du 
Kwango est presque toujours un peu vague. 

Les bulletins mensuels font bien connaître les progrès 
réalisés au jour le jour; ils ne peuvent guère donner 
d'aperçus généraux. C'est cette lacune que nous voudrions 
combler. 

Sans doute, les amis des missionnaires rencontreront 
dans ces pages bien des détails déjà connus. Ils en 
trouveront cependant beaucoup qui sont inédits. En 
groupant les uns et les autres, nous espérons leur faire 
connaître ce qu'est la Mission du Kwango, considérée 
dans son ensemble. 

Puissent ces pages augmenter encore dans notre patrie 
les sympathies des catholiques pour les prêtres belges 
qui s'épuisent, là-bas, en travaillant au salut des pauvres 
Noirs. 



LA MISSION DU KWANQO 



PREMIERE PARTIE 



VUE D'ENSEMBLE 



CHAPITRE I 

APERÇU HISTORIQUE 

Les premiers missionnaires du Congo aux 
XV e et XVI e siècles. — Départ des Jésuites 
belges en 1893. — Les Sœurs de Notre» 
Dame. — Nécrologe. 

rs l'an 1492, des prêtres séculiers portugais Les premiers 
débarquaient sur les côtes de l'Afrique pour "'"'c""^* d " 
fonder une Mission dans l'Angola. Ils se 
heurtèrent à des difficultés sans nombre et, 
après d'héroïques efforts, échouèrent dans leur 
entreprise. Moins de cinquante ans après, en 1546, 
Jean III, roi de Portugal, fit appel à la Compagnie 
de Jésus naissante, et lui confia l'évangélisation de 
cette portion de son empire. Eu mars 1548, quatre Jésuites 
arrivent sur la terre congolaise. 

Aussitôt ils se mettent à l'œuvre, et dès le mois d'août 
de la même année, un des Pères écrivant à ses frères d'Eu- 
rope jette ce cri d'espérance : « Le Père Vaz a baptisé 
depuis que nous sommes ici près de 3, 000 nègres. Pour ma 
part, quoique indigne, j'ai administré le baptême à 400 per- 
sonnes. » 




-i4- 



Débuts brillants qui, hélas! ne devaient pas avoir de 
suites. Le roi nègre, qui d'abord avait bien reçu les nou- 
veaux apôtres, ne tarda pas à se méfier d'eux. Ses tracas- 
series incessantes rédui- 
sirent les missionnaires 
à l'inaction. La lenteur 
* l *k des communications ne 
permit pas à Jean III 
d'intervenir pour soute- 
nir les religieux, et en 
i553, après la mort de 
leur Supérieur, ils ren- 
trèrent en Europe. 

A la fin de cette même 
année i553, la Compagnie 
de Jésus tenta un nouvel 
effort. Trois de ses reli- 
gieux sous la conduite du 
Père Gomez allèrent re- 
prendre la tâche inter- 
rompue par leurs frères. 
Ils pénétrèrent plus 
avant dans le pays, et 
établirent une Mission 
sur les rives du fleuve 
Congo, connu alors sous 
le nom de Zaïre, et dans 
la région qui est aujour- 
d'hui le Kwango (i). 

De nouveau leur mi- 
nistère fut entravé par 
le mauvais vouloir des tyranneaux indigènes. Après 
quelques années de travaux et de souffrances, force leur 
fut de renoncer définitivement à cette Mission. 




TYPES DE CHEFS NEGRES 



(i) On trouve dans les lettres des anciens missionnaires des mots 
encore employés aujourd'hui, par exemple : «luku», — « chik- 
wangue ». 

Actuellement, il y a au Kwango des nègres qui portent des noms 
portugais, par exemple : Don Paolo, Dona Maria, Ngudi Mpasi (la 
mère des douleurs). 



— i5 — 

Les prêtres belges devaient de nos jours obtenir des 
succès plus encourageants. 

Après la reconnaissance à Berlin, en i885, de l'État 
indépendant du Congo, le roi Léopold II, soucieux de rem- 
plir la noble tâche que les puissances venaient de lui 
confier, s'adressa aussitôt à diverses congrégations de 
missionnaires afin d'obtenir leur concours pour l'évangé- 
lisation des Noirs (i). 

Désireux d'obtenir aussi le concours de la Compagnie de 
Jésus, le Roi s'adressa à Rome, et sur sa demande, le 
Souverain Pontife Léon XIII confia aux Jésuites belges 
le bassin du Kwango. 



Le 5 mars 1893, l'émouvante cérémonie des adieux avait 
lieu au collège Notre-Dame à Anvers. Le lendemain, 
les trois premiers missionnaires effectuaient leur départ : 
c'étaient les Pères Van Hencxthoven et Dumont, et le 
Frère Lombary. Un mois plus tard, les Pères Liagre et 
De Meulemeester, les Frères De Sadeleer et Gillet s'em- 
barquaient à leur tour. 

L'année suivante, nouveau départ; mais cette fois ce 
n'étaient plus seulement des hommes qui s'en allaient. De 
vaillantes femmes, des Sœurs de Notre-Dame de Namur 
partaient avec eux, pour aller consacrer leur vie à la 
régénération des jeunes négresses. Scène émouvante que 
ce départ des Sœurs : tous ceux qui en furent les témoins 



Départ 

des 

Jésuites belges 



Les Sœurs 

de 
Notre=Dame. 



(1) Les Pères Blancs de Notre-Dame d'Afrique s'établirent au 
Congo, près du lac Tanganika, en 1878, avant la fondation de 
l'État Indépendant. 

Les Pères de Scheut partirent en 1888. 

Les Prêtres du diocèse de Gand, en 189 1. Ils rentrèrent en Belgique 
en 1899. 

Les Pères Trappistes, en 1893. 

Les Prêtres du Cœur de Jésus, en 1897. 

Les Prémontrés, en 1898. 

Les Rédemptoristes, en 1899. 

Les Missionnaires de Mill-Hill, en 1906. 



i6 



en gardent à jamais le souvenir. Le Père Van Trient Ta 
déerite quelque part en ces termes : 

« Or, tout à coup, il se fit un silence. Sur la passerelle 
apparaissait, droite dans sa robe noire, souriante et 
un peu effarouchée, une religieuse! Elle descendit; sept 
autres descendirent après elle. Et comme une salve, de 
toutes les poitrines, plus retentissants qu'un tonnerre, 
jaillirent les «hourrahs» et les «bravos ». « Ah! monsieur, 
» me disait un vieux général qui avait les larmes bien près, 
» ces femmes-là nous aurions dû les recevoir, chapeau bas. » 

» La sirène du navire siffla ses trois coups sinistres, et la 
grande machine s'ébranla. 

» Elles sont parties. Quand, après la traversée, elles 
abordèrent au port, la petite garnison de l'Etat détacha, 




SŒURS DE NOTRE-DAME MISSIONNAIRES 



pour les recevoir, un poste d'honneur, et quandjfelles 
passèrent entre leurs rangs, les noirs soldats ont présenté 
les armes. 

» Pourquoi ces applaudissements ont-ils jailli de tous 
les coeurs? Pourquoi ces armes se sont-elles levées ? 

» Qu'y avait-il donc dans ce spectacle, pour faire vibrer 
ainsi à l'unisson les âmes? 



— 17 — 

» Il y avait la vision soudaine, très nette, très saisissante 
de ceci : des vies qui se donnent sans retour sur elles- 
mêmes, des vies qui se sacrifient sans aucun espoir 
ici -bas. 

» Et cette vision est grande. » 




LE R. P. EDOUARD LIAGRE 



Chaque année, des missionnaires sont allés rejoindre 
leurs frères, faisant simplement, joyeusement le sacrifice 



Nécrologe 



— i8 — 

de leur existence; chaque année aussi, il a fallu combler 
des vides. Car, sur cette jeune Mission, la mort a prélevé 
un large tribut. 

Le nécrologe s'ouvre avec les débuts : Le Père Dumont, 
à peine arrivé, succombe sur la route des caravanes. Après 




LE R. P. JOSEPH PREVERS 



quelques années de travail, tombent à leur tour sur cette 
terre africaine, pour laquelle ils ont offert leur vie, les 
Pères Liagre et Bovy et les Frères Henricy, Vrielinck, 
Yan der Straeten et Oddon. 



— 19 — 

Les Pères Prévers et Hendrickx, victimes l'un et l'autre 
du terrible béri-béri, sont venus finir à Louvain une car- 
rière dont les travaux eussent suffi à remplir les plus 
longues existences. 

Les Pères Waroux et Henry Beck, que la maladie avait 
forcés de rentrer, sont morts au cours du voyage qui les 
ramenait dans la patrie. 

Le Père Waroux en pleine mer! Aucun prêtre n'était avec 
lui sur le navire, et cet homme, qui avait tout quitté pour 
porter sa religion aux sauvages païens, fut privé lui-même 
à sa dernière heure des secours et des suprêmes consola- 
tions qu'elle prodigue à ceux qui vont mourir. A ses funé- 
railles le capitaine prononça quelques mots, les matelots 
rendirent les honneurs militaires... Puis... un bruit 
sourd!... le corps est tombé dans l'Océan, et c'est fini. 

Henry Beck, un jeune homme qui comptait à peine 
quatre ans de vie religieuse! Il n'était pas prêtre encore, 
et fut envoyé au Congo en 1897. 

Après quatre mois de travail, la maladie le força à se 
rembarquer pour l'Europe. En route le mal s'aggravant, il 
dut descendre à terre, et mourut dans un hôpital à Las 
Palmas (1). 

Oh ! nous ne nous étonnons pas que la Mission du 
Kwango ait progressé d'une mauiôre vraiment merveil- 
leuse. Jadis, suivant un mot célèbre, le sang des martyrs 
était une semence de chrétiens. 

Aujourd'hui, ces vies sacrifiées héroïquement, ces holo- 
caustes de la charité et du zèle apostolique sont la semence 
féconde, qui, confiée au sol équatorial, y fait lever les 
blanches moissons... 



(1) Un poète épris d'idéal aurait de la peine à créer une figure 
aussi sereine, aussi noble et aussi sympathique que celle du jeune 
missionnaire tombé, le 3o décembre 1897, à Las Palmas, victime de 
son zèle pour le salut des âmes. Nous ne craignons pas de l'affirmer, 
peu de récits romanesques captivent l'intérêt autant que l'histoire 
attachante de cette vie héroïque. Au foyer paternel, à l'école des 
Frères, au collège, en vacances, en voyage, au noviciat, aux études, 
au Congo et surtout à l'heure de sa mort, partout et toujours Henry 
Beck apparaît de plus en plus ferme dans le devoir et chaque jour 
plus avide de sacrifice. Henry Beck, S. J. Missionnaire au Congo 
belge, par le P. Paul Peeters, S. J., 3e édition, 1 vol. in 8°, illustré. 
Bruges, Société Saint-Augustin. 



CHAPITRE II 

LE MODE D'ÉVANGÉLISATION 

Limites de la Mission. — Intelligence du 
Noir. — Trait de mœurs. — L'éducation 
de la jeunesse. 

La Mission du Kwango a été fondée en 1893. Voilà 
treize ans qu'elle existe. En ce court laps de temps, d'im- 
menses progrès y ont été réalisés; progrès spirituels et 
progrès matériels. 

Les voyageurs qui ont parcouru les sauvages contrées 
congolaises sont stupéfaits quand, arrivant à Kisantu 
(Bergeyck-Saint-Iguace), ils se trouvent pour ainsi dire 
brusquement transportés en pays civilisé. 

« On reste confondu, écrit le comte Hippolyte d'Ursel, 
devant la hardiesse avec laquelle, réduits à leurs seuls 
moyens, les missionnaires ont, sous ce ciel brûlant, fait 
plier la nature elle-même devant la ténacité de leur 
labeur (1). » 

Comment les Pères s'y sont-ils pris pour arriver à ces 
résultats? 

La Mission confiée par la Propagande aux Jésuites Limites 

belges comprend le district du Kwango et la majeure 
partie du Stanley-Pool. 

A l'ouest, elle a pour limite le chemin de fer ; au nord, 
le fleuve Congo jusqu'au Kassaï, puis le coude du Kassaï 
jusqu'aux montagnes qui séparent son bassin de celui de 
la rivière Kwilu-Djuma; à l'est, ces mêmes montagnes 



(1) Lettre du Comte d'Ursel au Mouvement des Missions catho- 
liques au Congo. Sept. 1900. 



— 22 — 

jusqu'aux limites méridionales de l'Etat; au sud, l'Angola 
portugais. 

La superficie du territoire ainsi délimité est environ 
quatre fois celle de la Belgique. 

Voulant civiliser et conquérir au christianisme cette 
vaste région, les missionnaires font marcher de front la 
colonisation et l'apostolat. 

Restaurer, chez les pauvres Noirs, avant d'y faire régner 
la grâce, la nature humaine si profondément déchue, faire 
de ces nègres paresseux et vicieux, non 
seulement des baptisés, mais encore 
des hommes actifs et industrieux, 
tel fut, dès le début, l'idéal qu'ils 
se proposèrent. Pour l'atteindre, 
inutile de songer à travailler 
sur les adultes, déjà encroûtés 
dans la paresse et dans les tris- 
tes misères qu'elle engendre, 
intelligence Le Congolais adulte, du moins 

dans le Bas- Congo, paraît, en 
général, incapable d'apprendre. 
Abruti par l'inaction et la 
vie uniquement animale 
qu'il mène, c'est tout 
au plus s'il parvient à 
comprendre les notions 
les plus élémentaires. 
Lui demander de rete- 
nir, c'est trop exiger de 
lui. Une vieille sauva- 
gesse était toute fière d'avoir 

su apprendre le signe de la type de nègre du bas-congo 

croix ... en quatre mois ! . . . Encore 
ne réussissait-elle pas chaque fois à le tracer correctement. 

A partir de i5 à 20 ans, les casiers de la mémoire 
semblent remplis. Plus moyen d'y loger quelque chose. 

* * 

A quoi se réduit donc l'action du missionnaire sur les 
adultes ? A tâcher d'amener les indigènes aux prières et 



du Noir 




— 23 — 



nécessaire 
suffisent, 
on en fait, 
« un voleur 



aux catéchismes publics pour leur faire saisir peu à peu 
ce qu'est Dieu et la religion. 

Ou peut ninsi, lorsqu'un nègre est malade, lui rappeler 
brièvement les grandes vérités déjà souvent entendues. 

Une bonne mémoire n'est pas 
alors. Quelques courtes questions 
et, si le moribond est bien disposé, 
selon une pittoresque expression : 
de paradis ». Dans une foule 
de postes déjà, quand un 
païen est gravement ma- 
lade, les autres accourent 
chercher le missionnaire 
ou à son défaut le caté- 
chiste. Jadis, on n'appe- 
lait que le sorcier! Satis- 
faits, faute de mieux 
de ne convertir les 
adultes que par 
raccroc, les Pères 
ont porté leur 
principal effort sur 
l'éducation de la jeu- 
nesse nègre. Ils tâchent trois jeunes élèves des pères 
d'inculquer aux petits sauvages 

des principes religieux, le goût du travail ; de leur montrer, 
par les expériences qu'ils leur font faire, le bien-être qu'on 
peut se donner moyennant un peu de peine. 

D'après les coutumes congolaises, les enfants n'appar- Trait de mœurs. 
tiennent pas à leur père, mais bien à leur oncle maternel. 
Les enfants, du reste, ne s'occupent pas de l'auteur de 
leurs jours. 

Le Père Opdebeeck demandait un jour à un négrillon : 
« Comment se nomme votre papa?... » L'autre crut qu'il se 
moquait de lui. Il se mit à rire et s'en alla sans répondre. 

Le père, du reste, ne se soucie guère de sa progéniture ; 
quant à l'oncle, il ne voit dans les enfants que leurs ser- 
vices ou le profit qu'il peut en retirer. 

Dès lors, il confie, sans beaucoup de difficultés, la jeu- 
nesse aux « Blancs de Dieu », surtout quand ceux-ci, pour 




-24- 

arranger les choses, offrent quelques cadeaux : brasses 
d'étoffe, couteaux, canifs. 

Tout profit, pensent ces messieurs noirs : bouches de 
moins à nourrir et matabiche (cadeau) bien gagné. 
Éducation. A la colonie, les jeunes gens apprennent le catéchisme, 

la lecture, l'écriture, le calcul et divers métiers, suivant 
les capacités dont ils font preuve. 

Des plus intelligents on fait des catéchistes agronomes, 
qui sont placés à la tête des postes secondaires. 

Ces postes, nommés fermes-chapelles, donnent à la Mis- 
sion du Kwango sa physionomie propre. 

Disséminés dans les villages indigènes, ils sont comme 
des jalons dans la zone où les missionnaires étendent peu 
à peu leur influence. 

Ils sont visités fréquemment par un prêtre, qui donne 
aux jeunes colons conseils, encouragements ou répri- 
mandes, et, en restant quelques jours au milieu d'eux, 
renouvelle leur piété et leurs bonnes dispositions. 

A côté des Pères, éducateurs des jeunes gens, se trouvent 
les dévouées Sœurs de Notre-Dame. Elles élèvent et 
instruisent les filles, de manière à en faire un jour des 
épouses et des mères chrétiennes. Le comte d'Ursel a fait, 
en ces quelques lignes, un magnifique éloge de leur œuvre : 
« La patience des bonnes Sœurs arrive à faire de ces sau- 
vages des enfants soumis, instruits, et chose non moins 
étonnante... propres! J'ai vu leurs classes irréprochables, 
classe de lecture, d'écriture, de calcul, classe d'ouvrage, 
où sont confectionnés à la machine les robes des enfants, 
des vêtements de femmes, — une des grandes fiancées 
venait de terminer sa robe de noce ! — et même, d'irrépro- 
chables costumes pour les agents blancs. » 

L'action d'un oôté sur les jeunes gens, de l'autre sur les 
jeunes filles, prépare une génération chrétienne en bonne 
voie de civilisation. 



CHAPITRE III 

LES POSTES PRINCIPAUX 

Les postes abandonnés. — NIemfu et son 
accès. — Paysage de Kimpako. — Le pays 
des palmiers. — Un boy prudent. — Aspect 
de Wombali. — Patrice. — Chasseurs. 

La Mission du Kwango compte actuellement six postes 
principaux, occupés chacun par deux prêtres (i). Ce sont : 

Kisantu (Bergeyck-Saint-Ignace); 
NIemfu (Brugelette-Saint-Charles) ; 
Kimpako (Turnhout-Saint-Pierre) ; 
Sanda-Saint-Antoine ; 
Mpese Sainte-Gertrude; 
Wombali (Casier- Saint- Jean). 

Plusieurs résidences, sur lesquelles on avait fondé de Postes 

grandes espérances, ont dû être abandonnées et les sacri- 
fices qu'on avait faits pour les établir ont été en majeure 
partie perdus. 

A peine les Pères sont-ils arrivés dans leur nouvelle 
Mission, que l'insalubrité du climat les force à quitter 
Kibangu, leur premier établissement. 

Ils s'installent à Kimuenza, à quatre lieues au sud de 
Léopoldville, et y fondent la Mission de Sainte-Marie. Un 
travail opiniâtre change bientôt l'aspect du plateau. Des 
bâtiments en briques sortent de terre et viennent donner 
aux indigènes stupéfaits la plus haute idée de l'intelli- 
gence des Blancs. 



(i) Kisantu fait exception. Il y a ordinairement plusieurs prêtres 
en résidence à ce poste. Voir chap. suivant. 



2 



— 27 — 

Hélas ! il fallut quitter Kimuenza, et la Mission Sainte- 
Marie, centre principal au début, tomba finalement au 
rang de simple ferme-chapelle. La crise alimentaire que 
traversait cette partie du pays, à cause du voisinage de 
Léopoldville et aussi la terrible maladie du sommeil 
déterminèrent, entre autres causes, ce triste abandon. 

Pour comble de malheur, quand les Pères furent partis, 
et que les herbes victorieuses eurent reconquis leurs 
anciennes possessions et poussé leur masse envahissante 
jusqu'au pied des murailles, les indigènes eurent la fan- 
taisie de mettre le feu à la brousse. La menuiserie avec 
tous les outils, l'école, les maisons des enfants devinrent 
la proie des flammes. Aujourd'hui l'ancienne habitation 




TOMBE DU P. LIAGRE A KIMUENZA 



des Pères est devenue la demeure du catéchiste. Avec 
quelques autres bâtiments en briques, c'est tout ce qui 
reste du passé. 

Nous nous trompons; tout près de ces murailles calci- 
nées, il y a un souvenir bien cher à tous ceux qui 
s'intéressent à la Mission du Kwango : c'est la tombe du 
Père Edouard Liagre. 



28 — 



Il était l'âme du poste de Kimuenza : Blancs et Noirs 
l'aimaient, et tous ceux qui ont passé par la Colonie de 
Sainte-Marie ont gardé un agréable souvenir de leur 
séjour ou de leur visite. 

Dans les difficultés des débuts, le Père Liagre ranimait 
les courages par cet entrain et cette belle humeur dont ses 

anciens élèves de rhétorique, à 
Liège et à Namur, ont gardé 
un impérissable souvenir. 
Après quatre ans et demi 
de séjour au Congo, il 
dut rentrer en Bel- 
gique pour refaire 
ses forces épuisées. 
Quelques mois de 
repos l'ayant un 
peu remis, il crut 
ses forces aussi 
grandes que son 
courage et repartit. 
Hélas ! c'était pour 
ne plus revenir ! Dans 
la nuit du jeudi saint, 
le 3o mars 1899, il rendit 
Dieu son âme vaillante. 
Ouvrier de la première heure, 
il a connu les temps les plus 
durs, et il a été à la hauteur de 
sa tâche. > 
Qu'on nous permette de rappeler ici un trait digne d'un 
saint. 

Un nègre, mort de la petite vérole, avait été abandonné 
dans la brousse. Le Père Liagre pria deux Noirs de l'en- 
terrer. Mais l'odeur du cadavre les fit reculer. Alors le 
prêtre alla lui-même. Il enveloppa le corps déjà en corrup- 
tion dans une pièce d'étoffe; il le prit dans ses bras et le 
porta à la fosse qu'il avait fait creuser. 




UN RAPIDE (INKISSI) 



Déjà avant l'abandon de Kimuenza, Kisantu, situé sur 
l'Inkissi, à 20 lieues au sud de Léopoldville, était devenu 



3o 



Metnfu 
et son accès. 



le centre principal de la Mission et la résidence dn Père 
Supérieur. 

La description de ce poste, qui fut nommé Bergeyck- 
Saint-Ignace, f era l'objet de toute la seconde partie de cette 
étude. Un autre poste, Ndembo (Moretus-Saint-Louis), fut 
d'abord un grand centre et eut même un petit couvent de 
Soeurs de Notre-Dame. Puis il perdit de son importance et 
tomba au rang de grande ferme-chapelle. Actuellement 
pourtant un Père y demeure constamment et dirige la 
colonie. 






C'est Nlemfu "qui possède maintenant un couvent de 
Sœurs. Vaste plateau très fertile entouré de bois où 
abondent caoutchouc et ananas, cette Mission est en 
pleine prospérité et, dès maintenant, son impor- 
tance la place, au second rang. La chapelle et 
les maisons des enfants sont encore en pisé, 
mais déjà la maison des Pères et celle des 
Sœurs de Notre-Dame sont en briques. 




USON DES SŒURS A NLEMFU 



ce Quelle belle construction, écrivait quelques jours 
après son installation, en février 1905, la Mère Supérieure 
de Nlemfu. Le couvent a 40 mètres de long sur i2 m 5o de 
large. Tout le long de la façade court une véranda dont 
une porte à double battant forme le centre ; elle nous 
introduit dans une vaste salle, où nous allons établir l'ou- 



— 3i — 

vroir. Quatre petits couloirs, que nous nous plaisons à 
nommer nos « cloîtres », donnent accès aux chambres des 

Sœurs, à la classe et à la chapelle Le toit est en zinc 

ondulé; les plafonds sont en planches, surmontés d'un 
petit grenier. » 

Nlemfu est une résidence plus agréable que beaucoup 
d'autres, mais que son accès est difficile quand on y vient 
de Kisantu ! 

Monter, descendre, escalader de nouveau pour redes- 
cendre encore!... De vraies montagnes russes !... Tout au 
loin, comme dans un mirage, on voit de temps en temps 
apparaître le rideau de verdure qui entoure la Mission. 

On arrive au pied du plateau. La dernière ascension est 
longue, longue!... et sous le rude soleil d'Afrique, les 
pauvres piétons transpirent à grosses gouttes. 

Un dernier effort; on est en haut du plateau, à l'ombre 
des safoutiers, grands arbres aux fruits exquis et rafraî- 
chissants! C'est l'oasis après le désert! 



* 
* * 



Kimpako est peut-être le moins « européanisé » des 
grauds postes. Dans les principaux centres de la Mission, 
il y a ordinairement une ou deux grandes maisons pour 



Kimpako. 




CAPTURE D'UN LÉOPARD 



— 32 — 

enfants. Ici, les jeunes gens sont logés dans des chimbeks 
séparés, ce qui donne à la colonie un aspect se rapprochant 
de celai des villages indigènes. 

Le pays est accidenté. Le matin, quand le brouillard se 
lève, on croirait se trouver au milieu d'une mer de vapeurs, 
d'où émergent çà et là, îlots de verdure, les cimes des 
grands arbres. 

A droite, court la lisière sombre d'une forêt; à gauche, 
dans le lointain, un amphithéâtre de collines ferme l'hori- 
zon. Le paysage est vraiment magnifique. 

Ce serait parfait sans quelques petits désagréments. Les 
léopards se croient seigneurs du pays et, comme tels, 
exercent leurs droits de chasse et de pillage au grand 
détriment du petit bétail. Les fauves cependant n'aiment 
guère le voisinage immédiat des grandes habitations. Ils 
craignent — et n'ont pas tort, après tout, — de se voir 
adresser une balle de fusil ou de s'aller fourvoyer dans 
quelque piège. 



Kimpako et ses vingt chimbeks, groupés autour d'une 
chapelle en pisé et d'une petite maison en briques, sont 
d'un pittoresque tout congolais. Sanda, au contraire, se 
civilise beaucoup. Église, école, maison des Pères et 
dépendances sont construites en briques. 
Le pays Le reste est tout ce qu'il y a de plus africain. 

des palmiers. C'est le pays des palmiers ; ces arbres superbes, aussi 

utiles que beaux, donnent à la contrée un coup d'œil 
magnifique, mais! !... car au Congo, à côté de ce qui est 
agréable, il y a toujours un mais! Là-bas, dans la Njili, 
qui coule à quelques mètres de la Mission, le crocodile a 
élu domicile. Nous sommes bien en Afrique! 

Au pied du massif formant les hauts plateaux de la 
Nsele, et non loin de la rivière, le Père Hendrickx avait 
établi le poste de Mpese. Chapelle, maison des Pères et 
maison des enfants, tout y est encore en pisé. 



-34- 

un boy prudent. Un boy protestant avait occupé ce village, mais visité 
par la fièvre, l'honnête garçon craignit pour sa santé et 
s'en fut habiter ailleurs. Le Père Hendrickx, lui, ne se 
laissa pas arrêter par la crainte de la malaria. Peut-être y 
a-t-il contracté la maladie qui devait l'emporter? Mais que 
lui importait? il a fait avancer d'une étape les conquérants 
de l'Évangile. 



Wombali. 



Nlemfu, Kimpako, Sanda et Mpese se trouvent situés 
dans un rayon de quelques lieues autour de Kisantu. 
Wombali, au contraire, est tout au bout de la Mission, au 
confluent du Kwango et du Kassaï. 

Pour fonder un poste dans la région du Kassaï, plusieurs 
voyages d'exploration avaient été tentés par les mission.- 
naires. 

En 1901, le Père Van Hencxthoven, alors Supérieur 
général de la Mission, remonte le Congo et le Kassaï, par 




MAISON DES PERES A WOMBAL 



Léopoldville et Kwamouth, et s'établit près de l'embou- 
chure du Kwango à Wombali, village abandonné par les 
indigènes. Le Frère De Sadeleer se met aussitôt à la 
besogne et construit des cabanes provisoires. Pendant ce 
temps, le Père Supérieur redescend à Kimuenza et envoie 
le Père Cus continuer l'œuvre de la fondation entreprise. 



- 35 — 

En 1902, déchargé du Supériorat, le Père Van Hencx- 
thoven se fixe définitivement au nouveau'poste. 

Aujourd'hui, le long du Kassaï, du Kwango, du Kwilu 
et de l'Inzia s'échelonnent dix -huit magnifiques fermes- 
chapelles qui dépendent de Wombali. 

Grâce au petit steamer le Saint-Pierre-Claver, donné à 
la Mission par de généreux bienfaiteurs, les Pères peuvent 




LE « SAINT-PIERRE-CLAVER » 



visiter ces postes éloignés sans s'exposer aux terribles 
fatigues des voyages à pied. 

Ces fermes-chapelles, établies auprès des grands cours 
d'eau, arrivent rapidement à se suffire à elles-mêmes. Les 
jeunes colons coupent du bois et le vendent aux steamers 
de l'Etat ou des compagnies; ils tressent des corbeilles en 
jonc pour la récolte du caoutchouc; ces travaux sont très 
lucratifs. Dans un poste, les enfants sont arrivés à gagner 
en un an i,5oo francs, somme énorme pour les Noirs du 
Congo. 

On s'étonnera peut-être de nous voir tant insister sur le 
côté matériel de l'œuvre des missionnaires. Disons-le une 
fois pour toutes, il n'y a pas lieu d'être surpris de ce fait. 
Le nègre, tout entier à son bien-être, n'a qu'une règle 
pour juger toutes choses : le progrès matériel. Il est donc 
extrêmement important que les jeunes catholiques par- 



— 36 — . 

viennent à réaliser un plus grand confort que leurs voisins 
païens. 



Aspect 
de Wombali. 



L'aspect général du pays est celui d'une plaine'immense, 
bordée à l'est par le Kwango, qui tourne en descendant au 
nord-est. 

Au sud, c'est un bosquet ombrageant le village indigène 
situé à 600 mètres de la maison des Pères. Le reste est une 
plaine couverte de longues herbes, presque sans arbres* 
se déroulant sur un rayon de 2 à 4 kilo- 
mètres et bordée de forêts. Entre la 
Mission et le village, une longue 
allée que borde un double mur 




Patrice. 



PAYSAGE DU KWANGO 



de grandes herbes. Sur cette allée principale sont tracées 
à angle droit d'autres avenues moins larges, bordées aussi 
par ces herbes dites de Borna. 

Elles découpent en carrés et en rectangles le terrain déjà 
occupé... 

La première maison d'habitation érigée en ce lieu, témoin 
des débuts de nos missionnaires, disons de leurs privations 
et des souffrances inséparables d'un commencement, a été 
donnée au fidèle Patrice, le kapita des enfants, que la 
Mission vient de perdre dans les circonstances que nous 
relatons plus bas. 



-3 7 - 

L'histoire de ce dévoué jeune homme est inséparable de 
celle de Wombali. 

« Dès les premiers jours il a été le bras droit des mis- 
sionnaires, l'homme de la classe, l'homme des cultures, 
l'homme des constructions, l'homme de tous les dévoue- 
ments. Il n'a qu'une bonne vingtaine d'années, est marié 
et a un enfant, un garçon de quelques mois. Sa femme est 
pour les filles ce que Patrice est pour tout le monde. Elle 
les instruit, les surveille, fait la lessive, raccommode et 
repasse le linge. Patrice a donc du succès sur toute la 
ligne. Avec cela il reste simple et modeste, se montre tou- 
jours pieux et obéissant et, qualité rare chez le Noir, il pos- 
sède l'esprit de travail et d'initiative (i). » 

La région de Wombali est très giboyeuse : les buffles y chasseurs, 
abondent et dans les roseaux qui bordent les rivières 
s'ébattent les énormes hippopotames. Les éléphants même 
y promènent parfois leur masse imposante. 

Tout le monde sait que les nègres sont extrêmement 
avides de la chasse. Très adroits et d'une audace remar- 
quable, ils n'aiment rien tant que d'aller à la poursuite de 
quelque gibier. Mais le buffle n'est pas un gibier commode : 
blessé, il charge ordinairement son agresseur, et gare, si 
celui-ci n'est pas leste. 

Les Noirs, pourtant, n'ont pas peur de ses grandes 
cornes. Ils tirent hardiment quand ils peuvent et, lorsque 
de son lourd mais rapide galop l'animal fond sur eux, nos 
nemrods l'évitent d'un bond, puis, à bout portant, l'achè- 
vent d'un second coup de fusil. Souvent ils viennent 
vendre aux Pères le produit de leur chasse. 

* * 

Les six postes dont nous avons tâché de donner une idée 
sont comme autant de centres, d'où le missionnaire fait 
rayonner son action en fondant des fermes-chapelles. Il 



(i) D'après une lettre du Père Butaye. Missions Belges, 1904. 



— 38 — 

faut donc, pour se rendre compte de ce qu'est la Mission 
du Kwango, étudier l'œuvre des Pères sous son double 
aspect : l'œuvre à domicile et l'œuvre extérieure. 

Nous nous rendrons compte de ce qu'est la première en 
observant en détail la colonie de Kisantu, qui est le cœur 
de la Mission. Ce sera l'objet de la seconde partie de cette 
étude. 

Dans la troisième nous verrons les fermes-chapelles, et 
nous connaîtrons ainsi le grand moyen d'action, par lequel 
les Jésuites étendent l'influence de la religion catholique 
au Kwango. 









DEUXIEME PARTIE 



KISANTU 



(Bergeyck-Saint-Ignace) 




l'heure même où nous abordions la seconde 
partie de cette étude sur la Mission du 
Kwango, à l'infirmerie de notre collège de 
Louvaiu, le Père Hendrickx se mourait. 
C'est dans la chambre, et pour ainsi dire 
au chevet même du prêtre agonisant, que 
furent tracées ces premières lignes. 
Le rapport de la Commission d'enquête au Congo venait 
de paraître. Tandis que nos yeux se portaient sur le visage 
défait du pauvre agonisant, tous nous pensions aux calom- 
nies qui faisaient passer nos missionnaires catholiques 
pour n'être, après tout, que de vils exploiteurs!... 

Quatre jours plus tard, nous conduisions le corps du 
Père Hendrickx au tombeau. Parmi ceux qui assistaient à 
la funèbre cérémonie, se trouvaient trois anciens du 
Congo, tous trois rentrés en Belgique épuisés par leur 
rude apostolat : les Pères Cus, Van Heede et Opdebeeck. 
Ils avaient voulu rendre à leur vaillant compagnon 
•d'armes un dernier témoignage d'affection et de regret. 

Peu de temps avant sa mort, au Père Opdebeeck qui le 
visitait et lui parlait de retour au Congo, le malade avait 
■dit : <c Tout selon la volonté de Dieu ! Il sait ce qu'il y a de 
mieux pour nous! (i)... » 



(i) « Ailes gelijk God het wil. Hij weet wathet besteis. «Paroles 
<lu Père Hendrickx quatre jours avant sa mort. 




LE R. P. HENDRICKX 



-4i- 

C'était son acte de résignation, humble, complet. Mais 
Dieu sait ce qu'il en a coûté au cœur du missionnaire, de 
renoncer à l'espoir de revoir un jour son cher troupeau. 

Pour les Noirs il a tout donné, son travail, son dévoue- 
ment; en six ans, il a ruiné sa santé qui semblait de fer; à 
43 ans, il est venu achever ici sa vie toute de sacrifice. 
Pourquoi, en commençant cette partie consacrée à l'acti- 
vité des missionnaires, rappeler ainsi cette mort? 

Ah! c'est que nous avons craint, en disant les travaux, 
dont les dangers n'apparaissent pa.a suffisamment peut- 
être au premier abord, de ne pas mettre assez en relief le 
dévouement, les douleurs. 

Nous exposerons simplement ce que les missionnaires 
ont fait là-bas. Si dans la multitude des détails disparaît, 
un peu voilé, l'héroïsme des apôtres, le lecteur le décou- 
vrira pourtant, car en voyant les ouvriers à l'œuvre, il se 
rappellera qu'ils s'y épuisent jusqu'à en mourir. 



CHAPITRE I 



JADIS ET AUJOURD HUI 



La brousse. — Premières installations. — 
Coup d'œil d'ensemble. — La Commu= 
nauté de Kisantu. 

D'immenses herbes qui atteignent jusqu'à 3 et 4 mètres 
de hauteur, si serrées qu'il est presque impossible de les 
traverser... Dans cette forêt, quelques discrets sentiers 
que le sommet désherbes recouvre par endroits... Çà et 
là un buisson, un petit arbre. 

C'est la brousse africaine ; c'est Kisantu avant l'arrivée 
des Pères Jésuites. 

Ils y vinrent en 1894, et au mois de novembre de cette 
année le Père Liagre écrivait : 

« Les installations de Kisantu sont des plus modestes. 
Notre maison qui, plus tard, doit servir de magasin, est 

3 



-42 - 

très basse. Les murs, à l'intérieur, ont la couleur de l'ar- 
gile. A l'extérieur ils sont badigeonnés en blanc. Les portes 
et les fenêtres ne sont que des nattes clouées sur des 
cadres en bois. Le mobilier répond à la demeure : pour 
lit, quatre pieux fichés en terre, 
reliés par deux traverses dans 
le sens de la longueur, 
sur lesquelles est 
tendu un mor- 
ceau de toile 
grise. Pour 
table, quatre | 
pieux reliés 
de la même 
manière, sur 
lesquels on a 
cloué quelques 
planches de caisses. 
Quelques rayons pour 

*„ t , KISANTU. SECONDE HABITATION DES PÈRES 

les livres, quelques crampons 

en guise de portemanteaux décorent les murs. 

» Le plancher est simplement de l'argile battue, car 
l'argile abonde ici. 

» La chapelle est de même style que notre maison : elle 
est en pisé. Le mobilier de l'autel est des plus pauvres : 
comme chandeliers, des bâtons effilés par le bout et cloués 
sur des planchettes. Le tabernacle seul tranche un peu sur 
le reste; il est en cuivre poli, mais sans aucun ornement. 

» Je vous avoue que j'ai plus de dévotion dans cette cha- 
pelle que dans les plus riches basiliques. Elle a 10 mètres 
de long sur 5 mètres de large. Devant, il y a une véranda 
de 7 m 5o ; derrière, une sacristie de 2 m 5o. Tout le bâtiment a 
donc 20 mètres de long sur 5 mètres de large. 

» La véranda sert de classe ; c'est là aussi que se fait le 
catéchisme aux indigènes tous les quatre jours... Dans un 
coin de la chapelle se trouvent les fonts baptismaux : 
c'est un pot indigène, badigeonné en blanc et posé sur un 
tronc d'arbre (i). » 







(i) Extraits d'une lettre du Père Liagre (novembre 1894). 



-43- 

Deux ans plus tard, le gouverneur du Congo, le général 
baron Wahis, alors colonel, donnait à la Mission de Ber- 
geyck-Saint-Ignace ce beau témoignage : 
° « En sortant du district des Cataractes, je me suis 
dirigé sur Kisantu, où j'ai beaucoup admiré le travail 
rapide qui a été fait dans cette Mission... Le Père 
Van Hencxthoven ne s'est pas borné à faire des 
bâtiments en briques, il s'est activement occupé des 
populations, sur lesquelles il a une 1 , réelle influence 
dans un rayon de r 
plusieurs lieues. 
... A côté du tra- 
vail religieux, les 
Pères se sont oc- 
cupés très active- 
ment de l'établis- 
sement de Kisan- 
tu proprement dit. 
Ils y ont de beaux 
locaux pour eux 
et leurs enfants, 
des cultures qui 
prennent de l'ex- 
tension, et qui, kisantu. maison des'sœurs 
selon les prévisions du 

Père Supérieur, permettront de nourrir en grande partie 
le personnel très nombreux employé dans la Mission (i). » 

* 

Aujourd'hui, Kisantu compte vingt-six bâtiments répar- 
tis en deux groupes, à proximité d'une église de 40 mètres 
de long sur i3 mètres de large. 

La maison des Pères est une habitation à étage. Elle 
comprend dix-huit chambres, d'environ 3 mètres sur 4> 
une chapelle, un réfectoire, une bibliothèque, une salle de 
récréation. Deux vérandas courent le long du bâtiment, 




(1) Extrait d'un rapport du colonel Wahis, gouverneur général 
du Congo, au gouvernement de l'État Indépendant (3 juillet 1896). 



44 



une au rez-de-chaussée et une à l'étage. La cuisine avec 
boulangerie et [magasin, la forge, la menuiserie, les ate- 
liers, la maison des enfants, le magasin à chikwangue, un 
autre magasin, la brasserie, la tannerie, l'école et un grand 
enclos pour parquer le bétail, tout est construit en briques. 
A cinq minutes de là est située la colonie des Soeurs de 
Notre-Dame. 

Un peu plus loin, à l'écart, quelques bâtiments en pisé : 
ce sont les anciennes habitations, aujourd'hui transfor- 
mées en remises pour les échafaudages des scieurs, les 
chariots, les machines, etc. 

Tout cet ensemble forme comme un hameau, assis à 
l'extrémité d'un vaste plateau de 800 mètres de largeur 




l'église de kisantu 



moyenne et qui s'étend à plusieurs lieues dans la direc- 
tion nord-sud. Un chemin large de 8 à 10 mètres part de 
l'église, passe devant la maison des Sœurs et court vers 
le sud, reliant à Bergeyck-Saint-Ignace trois kraals pour 



-45- 

les bœufs. Le plus éloigné de ces kraals est à une lieue 
environ de la Mission. 

Dirigés par les missionnaires, les jeunes nègres ont déjà 
défriché au delà de 118 hectares. Les fillettes des Sœurs 
de Notre-Dame ne sont pas loin d'atteindre les 60 hectares. 

A vingt minutes de la maison des Pères, un potager de 
1 1/2 hectare fournit les légumes, les fruits à la commu- 




-r5,-'\'* 



AU JARDINAGE 



nauté et sert de jardin d'essai pour les expériences agro- 
nomiques du Frère Gillet. 

* 

Kisantu fait l'admiration de tous les visiteurs. Pour 
desservir ce poste et les nombreuses fermes-chapelles qui 
en dépendent, il s'y trouve quatre prêtres, dont un récem- 
ment arrivé. 

En outre, cinq scolastiques (1) font là-bas l'apprentis- 
sage de la rude vie de missionnaire. Après quatre ou cinq 
ans, ils reviendront faire ici leurs études de théologie, 
seront ordonnés prêtres et puis repartiront pour l'Afrique. 



(1) On donne ce nom, clans la Compagnie de Jésus, aux Pères qui 
ne sont pas encore prêtres. On est scolastique aussitôt qu'on a fait 
les premiers vœux, c'est-à-dire deux ans après l'entrée en religion ; 
on le reste jusqu'à la prêtrise. 

En 1905, sur quinze Jésuites belges envoyés aux Missions du 
Congo, du Bengale et de Ceylan, il y avait quatre prêtres, neuf 
scolastiques et deux Frères coadjuteurs. 



-46 



Telle est la méthode habituelle de la Compagnie de Jésus 
pour la Mission du Congo. Le» jeunes Pères partent après 
trois, quatre, cinq ans de vie religieuse, habituellement à 
la fin de leurs études de philosophie, vers l'âge de 23 ans. 
Au lieu de faire leurs années de régence comme surveil- 
lants ou professeurs dans un collège de Belgique, ils sont 
envoyés au Congo pour enseigner le catéchisme, l'a b c, 
voire l'agriculture et le cornet à pistons. 

Sept Frères coadjuteurs, dont un nouveau venu (i), com- 
plètent la communauté. Ceux-ci sont préposés surtout au 
matériel. 

Il est rare que tout le personnel blanc se trouve réuni à 
la Mission. Généralement, un ou deux Pères sont en 
tournée, pour visiter les fermes-chapelles 

ou en fonder de nou velles. Leurs expé- 

ditions durent huit jours, parfois deux 

ou trois semaines. 

Quant au nombre 

Y des habitants 




BATIMENT SCOLAIRE DES SŒURS DE NOTRE-DAME 

noirs de la colonie, il varie entre trois cents et un millier. 
Depuis quelque temps, l'État, ayant fait faire le dénombre- 



(i) C'est à Kisantu que les missionnaires, récemment arrivés 
d'Europe, vont s'acclimater et apprendre la langue. 



-47- 

ment des orphelins et enfants abandonnés dans les villages, 
et les ayant confiés aux Pères, la population de Kisantu 
s'est brusquement accrue de plusieurs centaines. Dans les 
cinq autres grands postes il en a été de même. 

Cet accroissement considérable, un peu rapide et 
imprévu, ne contrarie pas les missionnaires. Toutefois, ils 
ne sont pas sans se poser une question : 

Comment nourrir tous ces petits malheureux?... Car 
tous les frais d'entretien sont à la charge des Pères : lourde 
charge. Mais ils ont confiance : Dieu et la charité des 
catholiques belges pourvoiront à ces besoins. 



CHAPITRE II 

RAVITAILLEMENT DE LA COLONIE 

Estomacs congolais. — Le Luku. — Grève 
des femmes. — Régime alimentaire. 

Un jour, on parlait devant le Père Cus des difficultés Estomacs 
que présente l'entretien d'une grande communauté... 

« Que serait-ce si vous aviez à faire à des estomacs con- 
golais? » répondit en riant le missionnaire!... 

On ne se fait j>as idée de la capacité d'un estomac de 
nègre : « Un serviteur de l'Etat, nommé Pili-pili, a ici sa 
célébrité, écrivait le Père Pré vers. A lui seul, et sans se 
trouver incommodé, il a mangé en un jour une chèvre tout 
entière, plus quatre pains de manioc! » Et remarquez que 
lorsque les Noirs mangent un animal, ils n'en laissent rien : 
la viande, la graisse, les intestins, tout y passe, les os 
même sont piles et avalés... gloutonnement. On le voit, 
le Père Cus n'exagérait pas !... 

Ajoutons que les négrillons sont souvent difficiles à 
satisfaire. 

Vous auriez beau leur permettre de manger de la viande, 
du riz, des bananes, des fruits, des patates douces jusqu'à 
en être gorgés, s'ils n'ont pas leur luku (prononcez loukou), 



-48- 

c'est-à-dire de la clrikwangue ou pain de manioc, ils croi- 
ront n'avoir pas diné. 

« Un jour, raconte le Père Prévers, j'avais abattu une 
grande antilope. Je fis une abondante distribution de sa 
chair à mes trois compagnons. Or, après avoir englouti 
une bonne partie de son butin, après avoir — sauf respect! 
— rempli son sac au point que la peau en était tendue 




: ; '-' ■'■■:.■■** 



RAVITAILLEMENT DE LA MISSION 



Le luku. 



comme celle d'un ballon, l'un d'eux eut le toupet de venir 
me dire : « Mfumu, je n'ai pas encore mangé!... » 

Des signes par trop évidents indiquaient manifestement 
le contraire. Aussi, pour toute réponse, mon doigt montra 
l'abdomen rebondi du négrillon. 

« Oui!... répondit candidement l'enfant, c'est le mbizi 
(viande), mais je n'ai pas encore eu de lukul... » 

Faire un repas sans cliikwangue est pour le Congolais 
ce que serait pour nous un dîner de sucre d'orge et de 
caramels. 

Il est difficile de se procurer, à des prix abordables, la 
quantité de pain de manioc nécessaire à un personnel 
aussi nombreux que celui de Bergeyck-Saint-Ignac?. 
Les indigènes vous répondent toujours : « Nous n'ei. 
avons plus!... » 

Ils n'en ont jamais ces moricauds! Mais offrez leur 



-4o- 

double prix... ils en auront bientôt découvert 1,000 ou 
i,5oo kilogrammes. 

Seulement, qui en doute, les ressources de la Mission ne 
permettent pas de pareils marchés. Et cependant, il faut 
de la cliikwaugue, il en faut absolument, sans cela les 
enfants ne seraient pas contents et s'en iraient. 

Que faire donc?... Cultiver nous-mêmes du manioc?... 
C'est ce qu'on fait! 



En mai 1904, les champs de manioc compreuaient 

27 1/2 hectares. Mais le manioc n'est pas encore la chik- 

waDgue. Il faut fabriquer le pain, ce qui exige 

uue grande main-d'œuvre. Après avoir fait 

tremper les racines pendant quelques 

jours, on les pèle; 

puis elles sont pilées 

et tamisées. De la 

farine qui résulte de 

ces opérations, on 

fait des espèces de 

gâteaux, qui sont 

roulés dans des 

feuilles debananiers, 

puis bouillis. 

A Kisantu, pour 
faire la cliikwaugue 
nécessaire à cinq 
cents Noirs, il faut 
le travail quotidien 
de soixante filles de 
la colonie des Sœurs. 
Mais ces cent vingt 
bras sont néces- 
saires aux travaux 
des champs!... 

Alors?... 

On a bien essayé 
de diminuer la main- 

JEUNE NÉGRESSE TENANT UN RÉGIME DE BANANES QœUVre en em- 




5o — 



Grève 
des femmes. 



ployant des râpes mécaniques. Mais les négrillons n'ont 
pas voulu de ce luku, parce qu'il y restait des fibres 
moulues. 

Ajoutez à toutes ces difficultés la crise que traverse le 
pays. Au Congo, la culture des terres est la besogne des 
femmes. Or, un grand nombre de ces dames se sont mises 
en grève, trouvant qu'il vaut mieux ne plus planter... 
Pourquoi?... Ecoutez la raison, congolaise s'il en fut! 






■ 




JEUNES FILLES PORTANT DU MAÏS 

« Parce que, disent-elles, nous ne savons pas si nous 
vivrons assez pour récolter, et nous ne voulons pas tra- 
vailler pour les autres ! » 

Dans ces conditions, on conçoit que le manioc atteigne 
des prix élevés. 

Les missionnaires ne sont, du reste, pas les seuls à souf- 
frir de cet état de choses. 

Au Congo, c'est la femme qui cultive, c'est vrai, mais 
le mari, s'il veut manger, doit acheter sa nourriture à 
sa tendre moitié, et il ne reçoit que donnant donnant! 






— 5i — 

Eh bieu, les femmes en sont venues à ne plus vouloir 
vendre à leur maître et seigneur. Dans leur for intérieur, 
les hommes trouvent qu'après tout elles n'ont pas tout à 
fait tort ! 

Que voulez-vous faire avec des gens pareils? Les rai- 
sonner?... Mais vous y perdrez votre latin... ou du moins 
votre kikongo! Ils écouteront... approuveront!... diront 
que le Blanc est malin, et... continueront à agir comme si 
vous n'aviez rien dit!... Dans les lettres des missionnaires, 
on sent percer l'inquiétude de ne pouvoir nourrir le per- 
sonnel et en même temps le regret d'être paralysé par 
cette grande difficulté. 

« ... Il n'y a pas actuellement dans les villages voisins, 
moins de cent deux enfants, qui attendent que nous 
puissions les recevoir. Nous voudrions les admettre toutes, 




FABRICATION DE LA CHIKWANGUE 



mais nos provisions de bouche ne sont pas assez abon- 
dantes. La difficulté du ravitaillement est et demeure la 
grosse question ! (i) » 



(i) Lettre de la Supérieure de Kisantu (2 février 1905). 



alimentaire. 



— 52 — 

Depuis que l'Etat a envoyé tant d'orphelins à la Mission, 
et accru ainsi le nombre des bouches à nourrir, la diffi- 
culté, comme bien l'on pense, n'a fait qu'augmenter. 

A Mpese il y a huit cents enfants au-dessous de 8 ans!... 
Quel avenir brillant pour la Mission si l'on parvient à 
surmonter la crise actuelle! Mais quel crève-cœur aussi 
de songer que, faute de ressources, on sera peut-être 
obligé de renvoyer ces petits malheureux. Malgré tout, 
on tâche de satisfaire négrillons et négrillonnes, en leur 
donnant leur lukn au moins une fois par jour. 
Régime Le régime des enfants de la colonie est, du reste, notable- 

ment meilleur que celui des indigènes. Ils reçoivent tantôt 
du riz, tantôt des patates, des bauanes, des haricots, etc., 
et, trois fois par semaine, on leur donne de la viande. 

Pour varier le menu, ils ont toujours en réserve: 
chenilles, sauterelles, rat?, souris, serpents, fourmis et 
autres bêtes dont ils sont également friands. 

La cuisine n'offre pas la moindre difficulté : chacun s'en 
charge : 

«Voilà votre ration, ... tirez-vous-en!...» Et ils s'en 
tirent parfaitement!... 

Quant au menu des Pères à Kisantu et dans les autres 
grands postes, il se rapproche sensiblement de celui qu'on 
a en Europe, en ce sens qu'ils ont ordinairement de la 
viande. En voyage, on mange ce que l'on peut se procurer. 
Ce n'est pas toujours l'idéal, mais... en mission comme en 
mission ! 



CHAPITRE III 

CULTURES ET METIERS 

En pays civilisés. — Défrichements. — 
Labourage. — Le bétail. — Les métiers. 
— Littérateurs nègres. — Salaire. 

En pays civilisés. Que de fois dans nos promenades champêtres, aux pre- 
miers jours d'automue, nous avons aperçu un paisible 
laboureur travaillant sa terre. 






53 



Peut-être, un instant, nos yeux se sont-ils arrêtés sur le 
soc fouillant la terre et rejetant le long du sillon les 
traînées régulières des mottes retournées. Habitués à ce 
spectacle si simple, nous avons continué notre route, sans 
jamais songer probablement au degré de civilisation que 
révèle cet humble travail de nos cultivateurs. 

Quand, en Belgique, un paysan veut préparer son champ 
pour les moissons nouvelles, il attelle son cheval ou ses 
bœufs à la charrue, passe, repasse et passe encore sur son 
lopin de terre, et après quelques heures de peine, le sol est 
retourné; les herbes enfouies serviront d'engrais. C'est 
tout simple : le travailleur d'aujourd'hui bénéficie du 
labeur des ancêtres. Depuis des siècles, à chaque 
automne, de leur pas tranquille, les bœufs ont traîné le soc 
et la herse à travers nos plaines, et l'effort des généra- 
tions d'autrefois facilite celui des générations présentes. 

Mais dans les terres vierges du Congo, rien de pareil : 
tout est à faire. Avant d'y conduire la charrue, il faut pied 
à pied faire reculer la brousse. 

Les grandes herbes enchevêtrées forment des espèces 



Défrichements. 




DEFRICHEMENT 



de buissons, comme les touffes de joncs qui bordent nos 
étangs. 

Pour défricher on attaque à grands coups de houes ces 
broussailles herbeuses, on les laisse sécher sur place, aux 
rayons du soleil équatorial, puis on y met le feu et 
l'immense flambée réduit tout en cendres. 



-54- 

Il faut alors attendre les pluies. Inutile de songer à tra- 
vailler le sol à la fin de la saison sèche; autant vaudrait 
promener la charrue sur un champ de terre cuite. 






Labourage. Avec les premières grandes averses le labeur des 

cultures commence. 

Dans la plaine, c'est une grande charrue, traînée par 
huit ou dix bœufs; aux flancs des collines, des groupes de 



. 




>ï&»4 








LE LABOURAGE 



travailleurs ou de travailleuses retournent le sol à la 
houe. 

Au milieu de ces négrillons, un jeune Père en soutane 
blanche, le front ruisselant de sueur, donne l'exemple. 
Ardent à la besogne, il frappe et creuse, égayant de ses 
joyeux lazzis les petits mofcicauds. Parfois dans une 
bouffée de gaieté folle, Blanc et Noirs, s'appuyant sur leur 
outil, sont pris d'un rire homérique. 



55 — 



Pais les houes s'acharnent de plus belle sur la terre à 
retourner et le travail avance rapidement. 

Cent soixante à cent soixante-dix hectares ont été ainsi 
conquis sur la brousse par les élèves des * 
Pères et les filles des Sœurs. Le sol travaillé, 
viennent les semailles. Bientôt germeront riz, 
haricots, arachides, patates 
douces ; d'immenses champs 
de manioc s'étaleront au soleil 
et, plus loin, dans les parties 
moins humides, les bananiers 
s'aligneront en vastes planta- 
tions (i). 

Les lianes à caoutchouc 
cultivées à Bergeyck-Saint- 
Ignace sont destinées à être 
répandues dans les fermes- 
chapelles. Le pays sera ainsi 
mis en valeur. 

Dans le jardin légumier, le 
long des chemins, des arbres 
de toute espèce, des fleurs, des 
plantes médicinales. C'est le 
jardin d'essai du Frère Gillet. 
Plusieurs découvertes, vraiment 

intéressantes, ont été par lui communiquées au Jardin 
botanique de Bruxelles. 




MUSA G1LLETII 



(i) Voici quel était, en mai igo5, l'état des cultures appartenant 
aux Pères de Kisantu. 

Manioc, 27 hect. 44; r ^ z > T 4 hect. 76; sorgo, 2 hectares; patates 
douces, 9 hect. 73; maïs, 8 hectares; arachides, 3 hect. 5o ; hari- 
cots, 1 hectare; bananeraies, i3 hect. 58; prairies artificielles, 11 hec- 
tares ; caoutchouc, 3 hect. 3iî ; eucalyptus, 2 hect. 4 2 ; cannes à 
sucre, 2 hect. 61; jardin potager, 1 hect. 5o. Total: 100 hect. 86. 
Depuis en a beaucoup augmenté. Rien que pour le riz, il y a 10 hec- 
tares de plus qu'en mai 1905. 

Actuellement, c'est le Père Louis van Naemen, fils de l'honorable 
député de Saint-Nicolas, qui dirige les cultures à Kisantu. Les sou- 
venirs des jours d'enfance passés au château paternel, dans le pays 
essentiellement agricole de la Flandre, lui rendent de bons services 
et lui tiennent lieu d'expérience. 



- 5 7 - 

A l'époque de la guerre du Transvaal, les journaux Lebétaii 
illustrés ont publié beaucoup de gravures représentant les 
grands attelages à boeufs des Boers. Pareils attelages 
sillonnent l'exploitation de Kisantu. 

Quels grands yeux ils ont ouverts, les sauvages congolais, 
quand, pour la première fois, ils virent un équipage de ce 
genre, ces huit ou dix animaux, aux cornes puissantes, 
tirant une lourde charge de pierres ou de madriers. Ces 
grosses bêtes sont donc autre chose que du mbizi (viande) 
et peuvent être utiles ailleurs qu'aux repas!... Peut-être 
les vieux ont-ils pensé au portage de jadis! En tout cas, 
de plus en plus convaincus, ils répètent : « Le Blanc est 
malin ! » 

Le gros bétail élevé à Kisantu est ensuite répandu dans 
les grands postes et dans les fermes-chapelles. Si aucune 
épidémie ne vient s'abattre sur le troupeau, ce sera, dans 
quelques années, une immense source de richesse pour les 
Noirs en voie de civilisation. 

Une cinquantaine de porcs « nègres » — car au Congo 
les cochons sont aussi noirs que les hommes — trottent en 
liberté dans le bois et la brousse, fraternisant avec quel- 
ques chèvres et les trois cents poules de la Mission. 

Culture et élevage, tout se fait évidemment sous l'impul- 
sion et le contrôle direct des Pères. Cependant, les jeunes 
gens ne sont pas simplement des manœuvres. On tâche 
d'en faire des hommes, capables de diriger à leur tour une 
exploitation agricole. 

De fait, dans beaucoup de fermes-chapelles, le kapita, 
formé à la Mission centrale, arrive à des résultats excel- 
lents. 

* * 

«Un jour, raconte le Père Brielmanje revins àKisantu, Les métiers, 
après une absence assez prolongée. L'air résonnait de coups 
de marteaux, de coups de truelles; ici des forgerons, là-bas 
des brasseurs, plus loin des menuisiers, ailleurs des bri- 
quetiers, des bûcherons, des laboureurs, des maçons. 
Le bruit sourd, le bourdonnement de tout ce monde au 
travail, me faisaient comparer l'endroit à une ruche 
d'abeilles. 





LE P. VAN NAEMEN 



- 5 9 - 

» L'ensemble me rappelait les grandes usines de Belgique, 
que plusieurs fois j'avais eu l'occasion de visiter... (i). » 

Étrange côté de la vie du missionnaire, que cette néces- 
sité de pourvoir soi-même à tous ses besoins ! 

Ici en Belgique, a-t-on envie d'un écrou, on appelle le 
forgeron. 

Je veux bâtir... Un architecte accourt, suivi d'un entre- 
preneur avec ses charpentiers et ses maçons. 

Je désire des souliers... Le cordonnier prend mesure... 
Voilà, monsieur!... 

Au Congo, il y avait bien quelques forgerons indi- 
gènes, mais ces pauvres diables en étaient à l'A B C du 
métier. 

De cordonniers, de maçons, il n'en était pas question, 
puisque les nègres courent pieds nus et ne bâtissent 
pas en briques !... Les Pères, donc, et surtout les 
excellents Frères coadjuteurs, ont dû se faire 
tour à tour, suivant les besoins du moment, 
scieurs de long, menuisiers, ma- 
çons, briquetiers, 
zingueurs, jardi- 
niers, laboureurs, 
fermiers, etc. ! 

Avant de partir, 
on avait eu soin 
de les initier quel- 
que peu à ces di- 
vers métiers. 

Les résultats 
ont dépassé les 
espérances, car les élèves 

qu'ils ont formés rendraient des points à bien des ouvriers 
d'Europe. 

Aujourd'hui, les Frères n'ont plus qu'à indiquer l'ou- 
vrage à faire. Ils ne doivent même plus surveiller l'exé- 
cution. 

Les apprentis d'hier ont été si bien dressés, qu'ils sont 




À» 



E: 




CORDONNIERS 



(i) Missions Belges de la Compagnie de Jésus, 1900. 



— Go — 

capables aujourd'hui de former à leur tour de nouveaux 
ouvriers. 




BRASSEURS A KISANÏU 



Littérateurs 
nègres. 



A côté des'travailleurs manuels, il y a a les ouvriers de 
la pensée », les écrivains rédacteurs du journal. 

Car Bergeyck-Saint-Iguace a son journal : le Ntetembo 
eto (Notre Étoile). 

Les articles sont écrits par les Pères, mais aussi par les 
jeunes nègres. Leurs sujets : ordinairement les jeux en 
usage, les apologues de leur pays... Ils ont des tournures 
originales, des expressions typiques, si congolaises, que 
les Blancs ne parviennent pas à les égaler. 

L'imprimerie de Kisantu ne chôme pas. Le scolastique 
qui la dirige, le Père Fernand Sadin, édite, outre le Nte- 
tembo eto, des catéchismes, des livres de prières, de lec- 
tures, non seulement pour notre Mission, mais même pour 
le Congo français. 



— 61 — 

Il est assisté par des négrillons, mais, hélas!... Bans le 
métier d'éditeur, il est une bien grande lacune!... On n'a 
pas encore trouvé le moyen de plier proprement du papier 
avec des mains sales !... Ce n'est pas qu'on n'ait essayé,... 
les gamins ne cessent de tenter l'expérience, au grand dé- 




L IMPRIMERIE A KISANTU 



sespoir du Père imprimeur!... Il ne peut pas cependant 
leur demander d'avoir les mains blanches!... 



* 



Tous ces petits travailleurs et travailleuses reçoivent 
un salaire mensuel, on les paye en monnaie. 

Quand vient le grand jour de paye, il faut voir l'animation 
qui règne sous la véranda, parmi les nègres et négrillons. 
Il faut savoir qu'à la même occasion le magasin d'étoffes 
est ouvert et qu'on leur permet d'acheter au prix coûtant 
les tissus qu'ils désirent!... 

Pour le Congo les salaires sont relativement élevés ; de 
quatre à quinze francs par mois. 



Salaire. 



— 62 — 

Ceux à qui l'on doune uue instruction plus soignée 
reçoivent le vêtement et quelque chose pour leurs menus 
plaisirs (i). 

Notez bien que nous ne comptons pas les nombreux pour- 
boires dont on les gratifie. Pour le plus petit service, un 
matabiche... que si par hasard on l'oubliait, une petite 
question discrète vient bientôt rappeler à l'ordre!... 

Au magasin d'étoffes, le rayon devant lequel stationnent 
le plus d'acheteurs est celui des tissus aux teintes voyantes. 
Plus l'assemblage des couleurs est criard, plus c'est beau! 
Les grands jeunes gens et les pères de famille sont de 
vrais enfants. 

Et quand le Père s'étonne au spectacle d'un choix si 
baroque, ils rient de tout leur cœur. Les nègres du Congo 
ont du reste le rire extrêmement facile. Il suffit d'un rien 
pour exciter leur joie. 

Que le Blanc fasse mine de sourire... A cette vue, 
hilarité générale, battements des mains, cris de jubi- 
lation!... 

* * 

Puisque nous parlons du goût des Congolais, disons un 
mot de leurs accoutrements : 

Le dimanche à la grand'messe, c'est à pouffer de rire 
tant les costumes sont extravagants. Quelques-uns des 
indigènes sont très correctement mis, quant à la partie 
inférieure du corps : culottes d'un blanc irréprochable... 
Levez les yeux, le contraste est impayable. 

Tel porte une chemise, dont les pans s'étalent majes- 
tueusement en dehors du pantalon et flottent comme des 
oriflammes. Tel autre a donné tout l'argent qu'il avait, 
pour se procurer à un prix invraisemblable une petite 
robe d'enfant. Il est tout fier de cette dentelle qui 
tranche affreusement sur le noir d'ébène de ce cou 
de taureau. 

Un troisième — c'est la parure ordinaire des chefs — 
porte une longue redingote. En Europe, nous sommes 



(i) Missions Belges, mars 1906. Réponse du Père Banckaert au 
rapport de la Commission d'enquête. 






-64- 

habitués à voir ce vêtement complété par le pantalon... Ici, 
on n'y regarde pas de si près... 

En voici un qui, outre le pantalon et la chemise flottante, 
d'après la description ci-dessus se drape de plus dans une 
pièce d'étoffe en tissu écossais. Une vraie marionnette, 
quoi!... C'est le boy-cuisinier, un homme important; il 
voulait le faire voir. Il a réussi, sinon aux yeux des Pères, 
au moins aux yeux des natifs... 



CHAPITRE IV 



LE COTE SPIRITUEL 



Ordre du jour. — Le dimanche. — Incident 
à l'église. — Funérailles d'un catéchiste. 
— Pèlerinage et procession. 

A voir les résultats matériels obtenus jusqu'ici, on pour- 
rait croire que les Pères missionnaires ont plus pensé aux 
corps qu'aux âmes. 

Ils n'en est rien pourtant. Oh! sans doute, ils ont dû 
manier souvent truelle, scie, et rabot; mais le côté spiri- 
tuel n'a pas été négligé, loin de là!... L'ordre du jour de la 
colonie de Kisantu le dit éloquemment. 
ordre du jour A 5 h. 25, lever, puis messe. 

L'assistance n'est obligatoire qu'à partir de la consécra- 
tion, mais presque tous les enfants sont présents dès le 
début du saint sacrifice. 

Après l'élévation on récite les prières du matin, le cha- 
pelet, et l'on termine par le chant du Laudate Dominum 
en langue congolaise. 

A 6 h. i/4,les travailleurs, c'est-à-dire les moins capables 
d'étudier, vont à leur métier. Les futurs catéchistes — les 
universitaires, comme disent les Pères de Kisantu, — se 
rendent en classe. 



— 65 — 

A 8 h. 1/2, travail aux champs jusqu'à 9 h. 3/4, puis 
repos. 

A 10 heures, histoire sainte et classe jusqu'à 11 h. 3/4. 
A ce moment ils reçoivent leur ration, pais sont abso- 




AU TRAVAIL 



lument libres pendant deux heures. On ne les surveille 
même pas. 

A 2 heures, catéchisme, puis classe, solfège et chant. 

A 4 h- 1/2, travaux agricoles. 

A 5 h. 3/4, réunion générale à l'église, cantique, prières 
du soir que termine le chant du Laudate. 

Ceci pour les élèves les plus intelligents, l'élite de la jeu- 
nesse noire. 

Les autres moins bien doués, moins aptes par consé- 
quent aux études, ont plus de travaux manuels et moins de 
classes : environ deux heures par jour. 

S'ils arrivent ainsi à savoir lire convenablement, à écrire, 
à calculer un peu, on est très satisfait. 



66 — 



Ne soyons, du reste, pas trop exigeants pour ces pauvres 
petits sauvages, et n'oublions pas qu'il y a cinquante ans, 
bien des Belges étaient incapables de lire et d'écrire leur 
nom. 
Le dimanche. Le dimanche, ceux qui désirent communier se rendent à 

l'église à 5 h. 3/4- 

Avant la messe, les prières de la préparation à la com- 
munion sont récitées à haute voix. Pendant l'office, chants 
et sermon. 

A 8 heures, école dominicale : bref interrogatoire sur le 
sermon entendu le matin. Souvent aussi, on profite de 




AU SORTIR DE L'ÉCOLE DOMINICALE 

cette demi-heure pour donner des conseils spirituels. Après 
ces exercices, les enfants sont libres jusqu'au salut qui est 
chanté à 5 h. 3/4- 

* 



Incident 
à l'église. 



« Je reviens du salut, écrivait le Père Sadin; pendant le 
Tantum ergo j'ai failli éclater de rire! Les pères de famille 
se mettent tout au fond de l'église avec leur plus jeune 
progéniture. Moi, pour surveiller, je suis devant eux, 
dardant des regards terribles sur les gamins qui sont 



-6 7 - 

devant et qui se permettent de temps à autre de tourner la 
tête vers le fond de l'église. 

» Donc, pendant le Tantum, voilà-t-il pas qu'un 
gosse microscopique, trouvant que cela durait trop long- 
temps et cherchant une distraction, s'amuse à gratter 
mon talon que mon soulier laissait à découvert. Rouff ! !... 
je rentre mon talon!... Lui trouve ça intéressant; il 
recommence en montant,... jusqu'à venir me chatouiller 
les mollets!... 

» C'était trop fort!... je me lève et me retourne sur l'im- 
pertinent qui me regardait en souriant, montrant ses petites 
dents blanches et de grands yeux brillants de joie : il avait 
tout à fait l'air de me dire : « Ah! que c'est gai!... ça 
vous amuse aussi, hein?... » Je me suis retourné très vite 
vers l'autel; sans cela je crois bien que je n'aurais pu gar- 
der mon reste de sérieux !... » 



Un catéchiste particulièrement édifiant avait rendu de Funérailles 
nombreux services aux Pères. Voici comment le Frère dun catech,ste 
Van den Bosch racontait au Père Opdebeeck les funérailles 
de ce brave garçon : 

«. Savez- vous qu'Henri Dimuenza est mort?... C'était le 
bras droit du Père De Meulemeester; l'annonce de son 
décès a ému le Père jusqu'aux larmes. Il a été enterré ici 
avec grand apparat. La fanfare suivit le cercueil. 

» Quelques jours après, un service a eu lieu à Kimuanga 
même, et tous les enfants des fermes-chapelles, dont Henri 
était le catéchiste régionnaire, ont été convoqués. Ils 
étaient au moins deux cent cinquante. Le Père Struyf et 
votre serviteur ont été invités par le Père De Meule- 
meester. 

» Tous les enfants de l'école sublime (école des caté- 
chistes) avaient appris la messe de Requiem pour la cir- 
constance. On avait même transporté l'harmonium de la 
classe. 

» A la chapelle de Kimuanga, nous avons dressé un cata- 
falque et arrangé l'autel en noir... La messe a été chantée 
par le Père De Meulemeester, et l'on pouvait dire du Père 



— 68 — 

Procureur, ce que l'ou disait de Jésus au tombeau de 
Lazare : « Voyez comme il l'aimait ! » 






Pèlerinage 
et procession. 



La graude procession qui se fait chaque année à Ber- 
geyck- Saint-Ignace donne parfois lieu à un pèlerinage. De 
tous les environs, chrétiens et catéchumènes accourent... 

En 1902, la fête de l'Assomption tombait un vendredi. 
La procession fat remise au dimanche suivant. 

« On se donna rendez-vous à la Mission Marie-Louise, 
Borna, le i5. Ce poste est à quatre lieues de Kisantu. 




LA GROTTE DE NOTRE-DAME DE LOURDES A KISANTU 



Le lendemain, vers G h. 1/2, nous étions en route. Les 
chrétiens de chaque poste étaient groupés autour d'un 
drapeau, portant le nom de leur village. On priait, on 
chantait des cantiques, ou bien on causait en marchant. 
Il régnait parmi les pèlerins un enthousiasme indescrip- 



-6g- 

tible: ils hissaient bien haut leuis bannières, s'exta- 
siaient de voir ce grand cortège, ces drapeaux, ces 
groupes se succéder sans fin par les chemins sinueux, des- 
cendre les longues pentes, couvrir de nouveau les pentes 
des collines opposées et comme ils le disaient fièrement, 
occuper à la fois deux montagnes... 

» Arrivés à proximité de Kisantu, nous nous arrêtâmes 
pour bien reformer le cortège. Nos pèlerins se mirent à 
prier. Ce fut d'abord le chapelet, puis, en vue de la Mis- 
sion, à une distance d'environ 5oo mètres, ils entonnèrent 
les litanies. Les enfants de l'école avec leurs voix écla- 
tantes de soprano et de ténor, faisaient retentir au loin 
les belles invocations des litanies, auxquelles répondait, 
plus grave, sur toute l'étendue du cortège, la supplique 
si simple, si accentuée : Utusambilete, priez pour nous. 

» Pendant qu'on avance lentement, la foule immense des 
pèlerins qui nous ont précédés, jointe à celle des curieux 
accourant de la Mission, se porte à notre rencontre, forme 
la haie pour nous laisser passer et, entraînée par l'élan de 
ce cortège pieux, fait écho à nos chants et à nos prières et 
nous suit jusqu'à la grotte. 

» Là, devant la statue de Marie Immaculée, le cortège se 
forme rapidement en deux cercles et voilà toute cette foule 
à genoux sous les drapeaux ondoyants, les yeux fixés sur 
la belle statue, se dessinant au milieu de la verdure et des 
fleurs, comme une vision d'en haut appelant la bénédiction 
de Dieu sur les Noirs prosternés. Il y eut un moment de 
silence et de prière muette. Alors, les enfants de l'école 
entonnèrent le Magnificat en kikongo, et toute la foule y 
répondit (i). » 

Le soir, par petits groupes, accroupis ou couchés autour 
des feux, les pèlerins s'endorment à la belle étoile. Quel- 
ques-uns sont chargés d'entretenir la flamme, et par 
moments, quand ils se lèvent, on voit leurs corps noirs 
éclairés brusquement de fauves reflets. 

A 2 heures du matin, il en est déjà qui attendent 
devant les portes de l'église. A 5 heures, on ouvre enfin, 



(i) Lettre du Père Butaye au chanoine Leroy, président du grand 
Séminaire de Liège (Missions Belges, 1902). 



— 70 



et, par groupes, ils entrent, communient, récitent les 
prières d'action de grâces, puis ressortent pour faire place 
à d'autres. 

Quand tous ont reçu la sainte eucharistie, commence 
une messe en plein air. 

« A l'évangile, il y eut sermon : on félicita les chrétiens. 
Ils étaient venus de loin pour donner ici, en commun, un 
éclatant témoignage de leur foi. Ils avaient passé laNsele, 
la Lukunga. D'autres venaient de Kimpako et des envi- 
rons, au nombre de six cents. 
D'autres, de Sanda, 




LE JOUR DE LA PROCESSION PENDANT LE SERMON 

de Nlemfu et même d'au delà de la Nsele, de la région de 
Ntumba-Mani, de plus de 20 lieues de distance. » 

Les postes liégeois pouvaient se réjouir justement et 
s'appliquer spécialement ces éloges, car quelques-uns 
avaient fait trois journées de marche. 

« On leur montra encore que ce pèlerinage était une puis- 
sante prédication : une immense région, des centaines de 
villages les avaient vus passer et prier!... Ils pouvaient 
se compter : cinquante il y a dix ans, les voilà maintenant 
cinq mille (1). » 

Après la messe, la procession se forme. Ici la palme est 
aux Soeurs de Notre-Dame. Elles ont organisé des groupes 



(1) Lettre du Père Butaye au chanoine Leroy, président du grand 
Séminaire de Liège (Missions Belges, 1902). 



— 7i — 

d'enfants et de jeunes filles, qu'ingénieusement, avec des 
riens, elles ont coquettement habillées, de rouge, de bleu, 
de mauve, etc. 

C'est charmant à voir ces petites gamines à peau noire, 
vêtues d'une robe blanche immaculée, jetant du feuillage 
et des fleurs devant le Saint Sacrement. De grandes 
jeunes filles voilées forment garde d'honneur autour de la 
statue de la sainte Vierge. Des petites en rose escortent 
l'image de l'Enfant Jésus. Des garçonnets sont groupés 

autour des bannières du 
chemin de croix, et là, 
devant le Saint Sacrement, 




LA PROCESSION 

dans leur uniforme de gala (i), les musiciens de la fanfare 
accompagnent les chants pieux et scandent, en notes 
vibrantes, le pas de procession. 

Et tous vont, dans un ordre parfait, pieux et recueillis, 
faisant monter vers le Ciel leurs cantiques et leurs prières. 

On comprend l'admiration des nègres, leur enthousiasme 
devant un pareil spectacle; mais on comprend aussi l'émo- 
tion des missionnaires, quand sur leur cher troupeau 
agenouillé dans la poussière, l'ostensoir trace un grand 
signe de croix!... 



(i) Cet uniforme rappelle celui des zouaves pontificaux 
bleu, culotte bouffante, large ceinture rouge. 



gris 



— 72 — 

« Ali ! nous disait le Père Opdebeeck, les belles fêtes du 
Congo, quel bon, quel doux souvenir j'en ai gardé!... Ces 
messes de minuit, à Noël, par exemple. Je vois encore ces 




BÉNÉDICTION DU TRÈS SAINT SACREMENT LE JOUR DE LA PROCESSION 

treize à quinze cents Noirs entassés dans l'église. Ah! 
comme ils priaient! et comme cela faisait du bien!... » 



CHAPITRE V 

LE CÔTÉ INTELLECTUEL 

Moyen pratique pour se procurer des élèves.— 
Aspect d'une classe. — Une maman qui n'y 
va pas par quatre chemins. — «Musielele». 
— Comment on donne la classe. — Lettre 
de Louis Mambu. — La collection du Frère 
Charles. 



Moyen 

de se procurer 

des élèves. 



« En classe, la première fois que j'y vins, écrivait le 
Père Sadin nouvellement arrivé au Cougo, il y avait une 
vingtaine de présents sur quarante inscrits. J'appelle le 
Père Struyf et lui fais demander pourquoi les autres ne 
sont pas venus. 



d'une classe. 



- 73 - 

» Réponse : « Ils n'aiment absolument pas de venir!... » 
S'ils n'aiment absolument pas de venir que voulez-vous 
faire?... Il fallait donc attirer mes gosses (1). Savez-vous 
comment je m'y pris?... Je leur donnai un peu de sel de 
temps à autre ! Je fis cela pendant un mois. Les présences 
s'accrurent, j'eus des nouveaux. 

» Maintenant le magasin de sel est fermé pour eux, 
mais l'élan est donné. J'ai tous les jours près de cinquante 
présents qui viennent avec entrain. 

» Dès 8 heures, presque tous sont là, bien que la classe 
ne commence qu'à 8 li. 1/2. Mais je vais près d'eux, je 
les plaisante, je les fais chanter en leur donnant une 
patate!... » 

Accroupis sur le soir par groupes de quatre ou cinq, ou Aspect 

bien assis sur des bancs rudimentaires, les négrillons sont 
là, fixant de leurs gros yeux étonnés les tableaux pendus 
aux murs. 

Le professeur, en soutane blanche, va et vient la pipe à 
la main. 



a Ma classe me donne des consolations quand je vois les 
progrès de mes petits gosses, progrès d'autant plus sûrs 
qu'ils sont plus lents!... J'avais quarante-huit bambins 
présents ce matin sur quarante-cinq inscrits!... C'est le 
monde renversé ! 

» Il y en a de toutes sortes; des grands de lia 12 ans, 
les autres, par gradation descendante, jusqu'à 2 1/2 ans. 
Il y en a même un qui n'a pas plus de 2 ans, s'il les a!... 
Un vrai petit chérubin ! C'est le fils d'un richard, par con- 
séquent, quoique chérubin, il a un caleçon, et même mieux, 
une superbe robe, jadis rose pâle! 

» De cette robe sortent de petits mollets et de petits 
bras potelés, bien noirs, bien frottés d'huile de palme, 
luisants comme le parquet ciré d'un pensionnat de demoi- 
selles... Un jour que j'attendais gravement mes mioches 
sur le seuil de ma classe, je vois venir droit à moi une 
femme indigène ! . . . 



(1) Il s'agit évidemment des externes. 



7 5 



» Fi clitre!... avec tout mon kikongo je n'irai pas loin, 
me disais-je à part moi, et déjà je m'apprêtais, avec un 
geste superbe et deux mots expressifs, à la renvoyer à 
quelqu'autre, quand, 
d'un tour de main, 
elle empoigne quel- 
que chose derrière 
son dos et le dépose 
devant moi. 

)> Et voilà que ce 
quelque chose se met 
à geindre efc à pleu- 
rer à chaudes larmes 
en criant : è marné ! 
è marné l... 

» Oui-da! mais la 
marné était filée sans 
mot dire, et sans se 
retourner pour voir 
si elle avait bien mis 
son mioche sur les 
pieds, et pas sur la 
tête!... Et le petit 
criait ! ... fallait 
voir! ... ou plutôt, fal- 
lait entendre ça !... 
C'est que, même à 
2 aus, ils ont les cor- 
des vocales passa- 
blement développées 
ces Noirs !... 

» Mais ce que vous 
auriez dû voir après, 
c'est le Père Sadin, de la 

Compagnie de Jésus, s'essayant, avec tout ce qu'il savait 
de kikongo, à consoler ce petit moricaud qui criait après 
sa marné l... 

» Vous riez?... Eh bien! ça n'a pas duré cinq minutes 
que le gamin et moi fussions bons amis, quoique je n'eusse 
rien à lui donner, n'ayant moi-même que ma pipe. 



Une maman 
expéditive. 




TROIS ELEVES 



_ 7 6- 

» Il ne parlait pas, ayant sans doute conscience que je 
ne le comprendrais pas, mais tout le reste de la classe 
venait se frotter contre ma jambe, comme un petit chat 
qui fait ronron ! 

» Et voilà comment est venu pour la première fois en 
classe, mon petit bonhomme à robe rose dont je vous ai 
parlé et qui s'appelle, pour vous servir : Moussiélélé, ce 
qui s'écrit : « Musielele » (i). » 

comment on a Monsieur Musielele et à ses compagnons allons 

donne la classe. . 

apprendre 1 A B C. 

Prenons d'abord l'alphabet minuscule imprimé. 

La lettre a... Oh!... beaucoup trop compliqué pour com- 
mencer ! 

Prenons /... C'est la plus simple. Ecrivons un / au 
tableau... Voyons?... A quoi cela ressemble-t-il?... A une 
baguette, n'est-il pas vrai?... Hé bien, cela... cette grande 
baguette... s'appelle /... /... Compris?... 

— Eh! vous, là-bas, Louis... Comment appelle-t-on ce 
qui ressemble à une grande baguette?... 

...??? 

— Voyons, je viens de le dire!... /... II... 

— Ah! oui !... 

— Et vous Jean?... Comment appelons-nous cette grande 
baguette? 

— C'est/... 

— Très bien!... Paul, à quoi / ressemble-t-il?... 

— ... Aune grande baguette!... 

— A la bonne heure... Comment appelez-vous cette 
grande baguette, Joseph?... 

— /!... 

— Parfait... Maintenant, regardez bien tous, ce que je 
vais faire... Devant cette grande baguette, je colle un gros 
ventre... Voyez-vous? 

— Oui! oui! un gros ventre... 



(i) Lettre du Père Sadin (octobre 1904). 



— 77 



— Hé bien, quand la baguette a un ventre à droite, c'est 
b... quand elle a un ventre à gauche, c'est d... b... d... 

Ici cela devient déjà plus compliqué! On retient bien 
qu'il y a deux ventres, l'un à droite, l'autre à gauche... 
Mais c'est bien difficile de se 
rappeler que b a le ventre à 
droite et que d le porte à gau- 
che ! . . . 

Pendant tout le temps de la 
classe, le dialogue entre le 
professeur et les élèves se 
poursuit vif et animé, g-, c'est 
le grand serpent; s, le petit; 
!, c'est la petite baguette avec 
un chapeau; r, c'est le petit 
hameçon; f, le grand; v, les 
cornes de chèvres... etc., etc. ! 

Le lendemain, répétition !... 
Hélas ! pauvre professeur ! Que 
de fois tout est à refaire! Les 
gamins savent dire : Ceci est 
la grande baguette ; ce sont les 
cornes de chèvre... Mais le 
nom de la lettre?... envolé... 
C'est si peu intéressant pour 
ces galopins noirs!... En voyant 

tout cela à distance, nous rions, nous !... Mais quelle 
provision de patience le professeur doit avoir pour ne pas 
se fâcher!... 

Pour la leçon d'écriture, nos petits bonshommes sont 
installés à la turque, l'un ici, l'autre là, faisant face à 
toutes les directions. 

Et, dégroupe en groupe, le professeur passe, approuve, 
corrige le griffonnage que les mains inhabiles ont tracé 
sur l'ardoise. 

Beaucoup de négrillons ont l'esprit vif, plus vif même 
que les petits Blancs de leur âge. Seulement, ils semblent 
généralement incapables de pousser plus loin que les élé- 
ments. Qu'importe, d'ailleurs?... Ils ne sont pas destinés 
à devenir des savants et des docteurs, ces braves 











Y 


m- i m- * 


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âv Éfï v 



LE PÈRE HANQUET 



- 7 8 - 

Congolais. On tâche d'en faire des hommes et de bons 
chrétiens. 

Les résultats que l'on obtient sont déjà fort beaux. Voici 
une lettre que Louis Mambu, kapita de Gand-Sainte- 
Barbe, écrivait en 1900 au Père Préfet du collège des 
Jésuites, à Gand : 
Lettre (( y us me demandez combien il y a d'enfants baptisés à 

Gand-Sainte-Barbe. Il y en a vingt-quatre, et ceux qui ne 
le sont pas encore, sont au nombre de dix-huit. Peut-être 
que le dimanche de Pâques, il y en a qui seront baptisés, 
ainsi que deux femmes noires. Mfumu le Préfet, priez 
Dieu pour moi afin que jusqu'à ma mort j'observe bien les 
commandements de Dieu. 

» Beaucoup d'enfants voudraient venir au catéchisme, 
mais leurs parents ne veulent pas. 

» Priez Dieu pour que leurs parents les laissent venir à 
l'instruction. Dites à vos enfants de prier pour eux, car ils 
sont fous, ils ne connaissent pas Dieu. 

» Je prie Dieu pour vous, et servez bien Dieu jusqu'à 
l'heure de votre mort. » 

A lire cette lettre on serait tenté de croire qu'elle a été 
dictée ou inspirée par un missionnaire. 

Il n'en est rien pourtant. Disons toutefois qu'à l'époque 
où cette lettre fut écrite, Louis Mambu était le meilleur 
catéchiste de la Mission. 

Tous n'ont pas des sentiments aussi délicats, mais un 
bon nombre pourtant est sincèrement attaché aux Pères. 
Témoin cette lettre écrite en français au Père Hendrickx 
par un garçon de l'école des catéchistes. Je transcris sim- 
plement en laissant l'orthographe de l'original : 

Kisantu, 10 mars 1905. 
Mon Révérend Père Andrékisi, 
Bonjour. 
Maintenant, à vous. Est ce que vous êtes guéri? Si vous portez 
bien, je remercie beaucoup le bon Dieu. 

J'ai vu de la douleur, acause de vous retournait en Europe. 
Maintenant je prie Dieu. Il vous soigne bien. Alors vous retourner 
ici, pour soigner nous avec tous les autres choses, le corps avec 

l'âme. 

Votre enfant, 
Hubert Nsingi 
Votre ami longtemps à Ndembo. 



79 — 



En voici une écrite en kikongo à un autre Père rentré en 
Belgique. 

Mfumu Malembe, mbote mingi. Mfumu Malembe, bonjour. 



Tuwidi nkenda nde kiefu go 
nzevo zaku bampangi baku 
bawidi zeuga zo kuandi, mu 
diambu di kubela; kansi mpam- 
ba. Beto bantu ka tu bedila 
mu nzevo ko, kansi bimbefo 
bitukila go mu mbanzi, go mu 
ntulu, go mu nsingu. 

Mavimpi maku, Mfumu Ma- 
leuibe, kua mono muana aku. 

Donbasi. 



Nous avons entendu la nouvelle 
que vos frères vous ont fait cou- 
per votre barbe, parce que vous 
étiez malade ; mais c'est en vain. 
Nous autres hommes, nous ne 
sommes pas malades à cause de 
la barbe, car toutes les maladies 
proviennent ou des côtes, ou de 
la poitrine, ou du cou. 

Les salutations, Mfumu Ma- 
lembe, de votre enfant. 

Donbazi (Sébastien). 



L'auteur de cette lettre est un enfant d'une intelligence 
plutôt médiocre. 

Un fait assez curieux, c'est que les gamins n'aiment pas 
trop à parler le français... Pourquoi?... Tout simplement 
par vanité. Ils craignent d'être ridicules en faisant des 
fautes et, plutôt que de voir sourire à leurs bévues, ils 
préfèrent ne pas parler cette langue que pourtant ils 
aiment à apprendre. 






J'ai parlé des travailleurs, des hommes de métiers, des 
écoliers, des futurs catéchistes. Il est une catégorie d'indi- 
vidus dont je n'ai pas encore fait mention. C'est celle 
que le Père fcadin appelait « la collection du Frère 
Charles » (i). 

Il faudrait une palette réaliste pour peindre ces pauvres 
gens, car on dit avec assez de raison que la peinture, 
comme la photographie, embellit. 

C'est le rendez-vous de tous les miséreux, phtisiques, 
estropiés, rachitiques, boiteux, anémiés, épileptiques, 
avortons, etc., etc., ramassés non seulement à Kisantu, 
mais encore dans les postes qui en dépendent. 



La collection 
du Frère Charles. 



[t/i) Le Frère Coadjuteur Charles Gérard, cuisinier à Kisantu. 



8o 



Ils sont là près de vingt, et il n'y en a peut-être pas trois 
qui soient quelque peu valides. D'abord une dizaine de 
petits gamins abandonnés, trouvés dans la brousse, ou 
chassés des villages, à cause de leurs plaies ; beaucoup 
n'ont pas 6 ans !... 

Soignées par le Frère infirmier, leurs plaies se sont 
refermées, mais ces enfants ont souffert de la faim, n'ont 




PONT DANS LE BAS-CONGO 



jamais reçu les soins affectueux d'une mère, sont mal 
constitués. Parfois ils semblent vraiment atteints de 
cleptomanie. Un jour, au commencement du dîner des 
Pères à Kisantu, on amène un de ces gamins qui pour la 
centième fois avait été pris à dérober. 

— Pourquoi volez-vous ainsi? lui dit-on. 

— Parce que j'ai faim. 

— Hé bien, chaque fois que vous avez faim, venez me 
demander ce que vous voulez, je vous le donnerai ; mais ne 
volez plus. 

Le gamin s'en va en disant : c'est bien. 
Avant la fin du dîner on le ramenait : il venait de 
commettre un nouveau larcin!... Pauvres diables !... 



— 8r 



Ils arrivent si maigres, si faibles, qu'il faut des années 
pour leur donner quelqu'apparence de vigueur. Puis, reje- 
tés par leurs proches, ne recevant aucune nourriture, ils 
n'avaient à manger que ce qu'ils parvenaient à dérober. 
Aussi, sont-ils les plus incorrigibles voleurs qui soient sous 
le soleil. 

On pourrait les décrire tous en détails, ils en valent la 
peine, mais ce serait trop long... et trop triste... (i). 

* 
* * 

Trois fois par an, au Nouvel an, à Pâques et en sep- 
tembre, les jeunes habitants de la colonie ont des vacances, 
pendant lesquelles ils peuvent retourner dans leurs vil- 
lages s'ils le désirent. Quand on leur accorda pour la pre- 
mière fois cette faveur, plusieurs missionnaires étaient 
assez sceptiques : « Vous verrez, disaient-ils, les pigeons 
envolés ne reviendront pas au colombier ! » 

Ils se trompaient : au jour fixé pour la rentrée, le 
colombier se remplit de nouveau !... Il faut croire que les 
oiseaux ne s'y trouvent pas mal !... 



CHAPITRE VI 

A LA COLONIE DES SŒURS 

Religieuses missionnaires. — Premier départ 
des Sœurs de Notre=Dame. — Souffrances. 

— Un contraste. — L'éducation des filles. 

— Internes et externes. — Les pénitences 
en usage. 

Quand on parle de missionnaires, nous nous représen- Religieuses 
tons ordinairement des hommes à grande barbe, bâtis missionnaires, 
exprès, semble-t-il, pour affronter les dangers, les dou- 
leurs et les maladies. 



(i) D'après une lettre du Père Sadiu. 



— 83 — 

Et nous ne songeons pas qu'à côté de ses prêtres, de ses 
apôtres, l'Église a ses vierges missionnaires, d'autant plus 
grandes par leur courage, qu'elles sont plus faibles par 
leur sexe. 

En Amérique, en Australie, aux Iudes, au Congo, en 
Chine, dans les léproseries de Molokaï, partout on les 
trouve, consacrant leur vie à l'éducation de la jeunesse, 
servant de mères aux petits orphelins et d'infirmières aux 
pauvres malades dans les hôpitaux. 

La Belgique seule a cinq cents de ses filles ainsi disper- 
sées par le monde, et dans ce nombre ne sont pas comp- 
tées les nombreuses Belges qui font partie des congréga- 
tions religieuses étrangères (i). 

Dans la Mission du Kwaugo, ce sont les Sœurs de Notre- 
Dame, de Namur. « J'ai vu partir nos premières reli- premier 
gieuses, disait le Père Van Tricht. Elles étaient sept ce deT^otre-Dame"* 
jour-là... leur Supérieure ne descendit pas seule la passe- 
relle qui conduisait au navire, elle guidait doucement, 
comme on fait d'un enfant, sa vieille mère... Oh! les 



(i) La Métropole a donné, en 1905, le nombre des missionnaires 
que la Belgique possède à l'étranger. 

« ... 29 congrégations d'hommes et 18 congrégations de femmes 
envoient aujourd'hui de leurs membres aux pays infidèles; nos com- 
patriotes, à ce titre actuellement à l'étranger, se répartissent 
comme suit : 

Hommes : Jésuites, 25a; Pères de Scheut, 179; séminaire améri- 
cain de Louvain, i3o; Rédemptoristes, 100; Prémontrés, 67; Capu- 
cins, 46; Frères Mineurs (Récollets), 4 1 '■> Pères Blancs d'Afrique 
(Lavigériens), 38 ; Congrégation de Picpus, 37; Frères de la Charité 
de Gand, 37; Oblats de Marie, 3o; Marianites, 26 ; Xavériens, 26; 
Missionnaires du Sacré-Cœur (Borgerhout), 20; Prêtres du Sacré- 
Cœur, 17; Bénédictins, 16; Trappistes, i3; Carmes, 10; Passio- 
nistes, 9 ; Dominicains, 8. Au total, 1,101. 

Femmes : Sœurs de la Charité de Lovendeghem, 68; Sœurs de 
Charité de Gand, 59; Filles de la Croix de Liège, 52; Dames du 
Sacré-Cœur, 40 ; Dames de l'Instruction Chrétienne, 36 ; Francis- 
caines missionnaires de Marie, 35; Religieuses des Sacrés-Cœurs, 3i; 
Sœurs de Notre-Dame de Namur, 26; Dames de Saint- André de 
Tournai, 25; Sœurs de Sainte-Marie de Namur, 19; Ursulines de 
Thildonck, 18; Sœurs de Gyseghem, 17; Sœurs Franciscaines, 16; 
Franciscaines de Gand, i5; Sœurs de Berlaer, i3 ; Sœurs de Cham- 
pion, 12; Réparatrices, 10; Sœurs Blanches d'Afrique (Lavigé- 
riennes), 6. Au total, 5oi. 



-84 - 

regards de cette mère sur cette enfant qui s'en allait ! 
Comme elle la dévorait, sentant bien qu'elle ne la rever- 
rait plus !... Elle ne lui parlait pas, mais sans cesse l'appe- 
lait de son nom, de ce petit nom d'enfance, dont elle 
l'appelait quand elle la tenait sur ses genoux... 

» La sirène hurla son signal lugubre... l'heure était là!... 
Sanglotante, la mère se jeta au cou de sa fille et longue- 
ment l'étreignit dans ses bras... Elle partit... mais elle 
revint, elle revint encore, ne sachant pas s'en aller... 

» Et quand des amis l'entraînèrent et que démarra le 
navire, elle, debout sur le quai, penchée comme pour 
suivre son enfant, de loin, avec ses vieilles mains trem- 
blantes, lui envoyait encore ses baisers. 

» C'est la coutume au Christ de demander en sacrifice 
le sang des coeurs, et parmi ceux qui Le connaissent et qui 
L ? aiment, nul ne s'étonne; sachant qu'il a donné sa vie 
pour nous, nous savons que nous aussi nous devons donner 
notre vie pour nos frères (i). » 

souffrances. Parmi ces sept religieuses de ce premier départ, aucune 

n'est morte. Deux sont rentrées en Belgique pour rétablir 
leur santé : l'une est déjà repartie; la seconde repartira 
bientôt. 

Une autre est revenue en Europe en décembre dernier, 
avec une compagne récemment arrivée en Afrique. Huit 
ans durant, la maladie la tint clouée sur son lit à 
Kisantu. Complètement paralysée, elle ne pouvait qu'offrir 
ses prières et ses souffrances pour le salut des nègres. 

Si la mort n'a pas fait de victimes parmi les sept pre- 
mières missionnaires, elle n'a cependant pas épargné com- 
plètement la communauté des religieuses du Kwango. 
Deux Sœurs irlandaises ont succombé, et là-bas, au milieu 
des Noirs, elles reposent en la terre d'Afrique. 

Puissent-elles, du haut du Ciel, protéger leurs com- 
pagnes d'apostolat ! 



(i) Van Tricht. Conférence : « Le Congo belge ». 



85 — 



Il y a quelque chose d'étrange à la fois et de touchant 
dans la destinée de ces femmes. 

Hier, dans leur calme couvent de Belgique, elles allaient 
de leur cellule à la chapelle, de la chapelle à leur classe ou 
à leur salle d'étude. 

Aujourd'hui, portant le casque par-dessus leur blanche 
cornette, elles élèvent de petites sau- 
vages, parcourent les villages congo- 
lais, font de l'élevage, dirigent des 
cultures. 

Tout est changé : leurs habitudes, 
leur nourriture, leur vêtement même, 
tout... sauf leur cœur, leur dévoue- 
ment, leur foi! 

Au lieu des paisibles promenades, 
dans le petit jardin du couvent, elles 
vont à la chasse aux âmes à travers 
la brousse. 

Cinq d'entre elles détachées de Ki- 
muenza pour aller s'établir à Ndembo, 
à travers forêts et savanes, sous le 
lourd soleil d'Afrique, entreprennent 
le rude voyage. Après deux ans 
d'efforts, elles vont fonder la colonie 
de Kisantu, où bientôt toutes les 
Sœurs de Kimuenza viennent les re- 
joindre. 

Elles ne se découragent pas pour- 
tant. De Kisantu part une nouvelle 
équipe et l'on va tenter à Nlemfu ce 
que l'on a autrefois tenté à. Ndembo. 

Maintenant, grâce à Dieu, la petite 
colonie de Nlemfu semble en pleine 
prospérité. 



Contraste. 



* * 




SŒUR ANGELE, DECEDEE AU CONGO 



L'établissement des Sœurs est à 
quelques minutes de celui des Pères. Rien cependant 
n'est commun entre les deux colonies, sauf les exercices 
qui se font à l'église paroissiale. 



— 86 — 
Education Somme toute, on pourrait répéter pour les filles presque 

des filles ^ Q ^ CQ ^^ ft ^ ^it p 0ur j es g ar ç nS. 

Une différence essentielle pourtant. Tandis que les 
jeunes gens, pendant leurs temps libres, jouissent de la 
plus absolue liberté, les filles, elles, demeurent sous la 
surveillance de leurs maîtresses, absolument comme les 




'OUVROIR AU BATIMENT SCOLAIRE 



élèves de nos pensionnats de Belgique. Les gamins, pen- 
dant leurs récréations, peuvent vagabonder par la brousse ; 
les demoiselles doivent rester dans l'enclos des Sœurs. A 
part ça, le système d'éducation est similaire dans les deux 
établissements. 

Evidemment, les religieuses et leurs élèves n'iront pas 
conduire la charrue ni scier des planches et des madriers : 
à chacun son métier ! . . . 

Elles ont des cultures pourtant, et les filles manient la 
houe aussi bien, ou mieux que les garçons. 

Les femmes d'ailleurs, faisant toujours les gros ou- 
vrages, sont souvent plus vigoureuses que les hommes. 



Le programme d'études pour les jeuues filles, au Congo 
aussi bien qu'en Belgique, comporte des connaissances 
moins variées et moins approfondies que celui des jeunes 
gens. 

Qu'elles sachent très bien leur catéchisme, ces dcmoi- 




CLASSE DES SŒURS 



selles, voilà le principal. Elles peuvent alors épouser un 
kapita de ferme-chapelle et, au besoin, faire pour 'es filles 
ce que le mari fait pour les garçons. 

Sansnégligerla lecture, l'écriture et le calcul, on travaille 
surtout à l'éducation ménagère des jeunes négresses. 
« Pendant la classe, l'application des élèves est satisfai- 
sante. Comme les portes restent toujours ouvertes, des 
poules, des chèvres, des boucs entrent sans façon, font le 
tour des bancs, fouillent dons tous les coins. Cela ne dis- 
trait pas les gamines (i).»EUes trouvent très naturelles ces 
visites-là! On est en famille, quoi !... faut pas se gêner ! 

« Savoir lire et écrire paraît superflu à la plupart d'entre 



(i) Lettre de Sœur Mélanie des Anges (10 juin 1902). 



-8 9 - 

elles, mais pouvoir confectionner un vêtement est un talent 
très apprécié (i) ». 

A la buanderie elles lavent et repassent le linge, les 
robes de toile. A la cuisine, on les initie aux secrets d'un 
art partout apprécié, mais au Congo pins qu'ailleurs!... 




VISITE DE M. LE GOUVERNEUR GENERAL FUSCII A KISANTU 



Dans les dortoirs, à l'infirmerie, dans les classes, armées 
de balais, elles entretiennent partout cette exquise pro- 
preté, qui fait l'admiration de tous ceux qui visitent l'éta- 
blissement. 

■ Le nombre des élèves internes varie beaucoup. En 
octobre 1904, il y en avait deux cent quarante-neuf à 
Kisantn et cinquante à Nlemfu. 

Vers la fin de novembre igo5, à Bergeyck-Saint-Ignace, 
il y avait cinq cents filles, et Nlemfu en comptait cent! 

Il y a aussi des externes : des jeunes veuves, des filles 
et des femmes des environs qui viennent se faire instruire. 
Habituellement, les Sœurs s'occupent de préparer au bap- 
tême cinquante ou soixante femmes. Pour les encourager 



Internes 
et externes. 



(1) Lettre de la Supérieure de Kisantn. 



— 9° — 

à venir aux instructions, les jours de fête, on fait une dis- 
tribution de prix aux plus assidues. Ces dames arrivent 
portant leur bébé campé à cheval sur la hanche maternelle. 

« Nous avons, écrit une Sœur, distribué plus de trente 
petites robes, à la grande joie des mamans, mais non des 
mioches qui se débattaient et criaient à tue-tête, en se 
voyant habillés pour la première fois! » 

Voyez-vous le tableau?... Ces chérubins noirs protestant 
avec rage, et tâchant de faire comprendre, qu'en fait de 
parure, leur innocence leur suffit !... 



Les pénitences Pour compléter ce que nous avons dit de l'éducation 
données aux négrillonnes, il reste à dire un mot des péni- 
tences que l'on impose aux délinquantes. 

Sans doute, dame bnguette a un rôle dans une colonie 
scolaire congolaise, au moins chez les garçons. Mais il va 
sans dire qu'on n'en use qu'avec modération. Il y a du 
reste d'autres punitions que les négrillons redoutent 
extrêmement. Ainsi ils sont très sensibles à tout ce qui 
regarde leur estomac... Aussi c'est par là qu'on les prend... 
Ah! ah!... vous ne voulez pas marcher droit, vous ne 
voulez pas travailler... C'est bon!... pas de sel demain!... 

Puis il y a l'amour propre, la vanité... Dans les cas graves 
on les humilie devant les autres!... 

« L'autre jour, écrivait le Père Sadin, la Rév. Sœur 
Ignatia de la Croix me prend à part au moment où je sur- 
veillais l'entrée de l'église. Elle me montre deux fillettes 
la corde au cou et un épi de maïs pendant sur le dos, et 
me demande de les humilier un peu devant les gamins : 
elles avaient volé ce maïs. 

)) Comme filles et garçons ne s'entendent que tout juste, 
divulguer leur larcin devant ces rivaux, c'était une grosse 
histoire. 

» Je les mets donc à genoux devant la porte de l'église. 
Déjà en entrant, mes gamins regardaient en riant, avec 
des plaisanteries à la Noir!... Mais ce fut autre chose au 
sortir des prières. Ils se rangent en demi-cercle, et en 
avant la musique !... 




LA PETITE MAXANGUI A K1SANTU 



9 2 



w Voulez-vous vous faire uue idée du bruit?... Criez de 
toutes vos forces « Aaaaa! » eu battant légèrement les 
lèvres avec la main. Renforcez deux fois, parce que ça sort 
d'un gosier de nègre; puis deux cent cinquante fois, parce 
qu'il y avait deux cent cinquante gamins! Ajoutez-y 
quelques coups de sifflet et vous aurez une idée du cha- 
hut!... Vous auriez dû voir les gamines filer un petit galop 
vers la maison des Sœurs ! » 

Outre leurs travaux à domicile, les religieuses ont leur 
apostolat extérieur. Elles se sont en quelque sorte partagé 
les villages environnants. Elles y visitent les malades, les 
soignent, les préparent petit à petit au baptême. Un jour 
en faisant leur tournée, elles s'aperçoivent que la mort est 
proche. Alors, vite une dernière exhortation, puis leur 
petite main blanche verse sur le vieux front noir de l'ago- 
nisant, l'eau sainte qui purifiera son âme. 

A présent le pauvre nègre peut partir! le Ciel va s'ouvrir 
pour lui. 

Et joyeuse, riante, la Sœur rentre à la colonie annoncer 
la bonne nouvelle aux autres. 




CHAPITRE VII 



LES MARIAGES CHRETIENS 



La demande officielle. — Fiançailles. — Le 
mariage religieux. — Le mariage civil. 



L'œuvre principale des Soeurs de Notre-Dame est de 
préparer des épouses chrétiennes aux jeunes gens élevés 
par les Pères. 

Très originale, très congolaise surtout, la manière de se 
marier là- bas. 

Chez le missionnaire arrive un jeune homme. 

— Mfumu, je voudrais une femme. 

— Ah! ah!... C'est très bien, mon ami! C'est une excel- 
lente idée... 

Et... vous con- 
naissez une fille 
qui vous plaise? 

— Non, mfu- 
mu ! . . . 

— Alors vous 
désirez choisir 
parmi celles qui 
sont chez les 
Sœurs ? 

— Oui, mfu- 
mu!... 

— Trèsbien... 
Nous irons 
voir... 

Et le Père missionnaire^ 
accompagné de son protégé, se 

rend au couvent. Devant eux on fait comparaître toutes 
les filles en âge de se marier. 



La demande 
officielle 




MKXAGES CHRKTIKNS 



-94- 

— Hé bien, mon garçon? 

Suit une inspection plus ou moins longue de chacune de 
ces demoiselles. 

— Celle-là!... 

— Très bien... et vous, ma fille, est-ce que vous voulez 
être la femme de ce garçon-là? 

Suit la contre-inspection... parfois une longue hésita- 
tion. Pendant ce temps, l'intéressé regarde de côté avec la 
plus parfaite indifférence... 

Quand mademoiselle a fini de regarder monsieur, elle 
fait un « oui » flegmatique ou bien un « non ! » 

Si c'est non, le prétendant évincé ne se trouble pas. Il 
en demande une autre et tout est dit. 

Cela nous choque peut-être, cette façon de prendre son 
épouse, cette espèce d'étalage au choix... 

Hé, ne faisons pas trop les fiers!... Quand dans les fêtes 
mondaines, les théâtres, les bals, les concerts, les jeunes 
filles sont conduites par leur mère, qu'est-ce donc, sinon 
un étalage où les jeuues gens pourront venir choisir?... 

Les Congolais y mettent moins de forme peut-être; ce 
que nous pensons tout bas, ils le disent tout haut ; au fond, 
y at-il une si grande différence?... 
Fiançailles Une fois fiancés, les « futurs » peuvent se voir fréquem- 

ment. 

— Mfumu,... je voudrais porter à manger à ma 
fiancée. 

— Mais n'a-t-elle donc pas à manger chez les Sœurs? 

— Oui!.,. 

— Hé bien alors?... 

— Ça n'est pas de mon manger... 

La permission octroyée, les voilà en quête de chenilles, 
rats, souris, sauterelles, fourmis, etc. 

Au jour fixé pour la visite, les fiancés se rendent tous 
ensemble au couvent des Sœurs et leurs futures viennent 
les rejoindre. 

Parfois ils forment un grand cercle et la conversation 
s'engage générale. 

Ordinairement ils s'installent par couples. Monsieur 
s'assied par terre, mademoiselle en fait autant. Ils se 
tournent le dos et, de temps en temps, échangent quelques 
paroles. 



95 



Si, par hasard, ils remarquent que l'œil vigilant d'une 
Sœur les observe, ils restent sans se regarder, sans se 
dire un seul mot tout le temps de la visite!... 

Les coutumes congolaises veulent que le mari achète sa 
femme aux parents de la jeune fille. 

Les jeunes gens ne sont pas toujours en mesure de faire 





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GROUPE DE JEUNES MARIES 

cette dépense. Dans ce cas, les Pères suppléent et four- 
nissent la dot exigée. 

Avant de se marier, le jeune homme doit se construire 
un chimbek dont on lui donne le plan. C'est ordinaire- 
ment une habitation à trois places. Celle du milieu est à 
ciel ouvert. C'est là que le ménage fait son feu. Ils ont 
ainsi la chaleur, sans être enfumés comme on l'est dans 
les huttes indigènes. 



Le jour du mariage, parée de ses plus beaux atours, la 
jeune fille se rend à l'église. Son fiancé doit l'y rejoindre. 
Parfois, le bonhomme oublie de venir;... alors, faute de 
mari, il faut bien remettre la cérémonie au lendemain ! 

La messe finie, monsieur sort à droite, madame sort à 
gauche et, jusqu'au soir, ils ne se voient plus. Du reste, 



Mariage 
religieux. 



-96- 

les Congolais sont peu expansifs.Le Père Prévers, en ren 
trant en Belgique, avait amené avec lui un jeune nègre. 
Quand Ignace Biziti, après son séjour en Europe, rentra 
au Congo et qu'il revit sa femme : « Mbote », dit-il, « bon- 
jour » ; et ce fut tout !... Pourtant ces pauvres gens se 
rendent bien compte de ce qu'est le mariage. Ils savent 
que ce sacrement les lie inviolablement et sont fidèles à 
leur engagement. A ce point de vue, nos bons sauvages 
pourraient servir de modèles à bien des civilisés !.. 
Mariage civil. Outre la cérémonie religieuse, il y a le mariage civil. Un 

jour, trois couples vont trouver l'agent de l'Etat. Deux 
des mariées avaient oublié le nom de leur village natal. 

A la question : « Quel âge avez-vous? », grand embarras 
de ces dames! Elles se regardaient, regardaient par terre, 
regardaient à droite, regardaient à gauche... 

Aussi a-t-on idée de poser une question comme celle-là?... 
Comme si l'on songeait à son âge!.. Enfin, après avoir 
longuement réfléchi, une d'elles trouva : 

— « Je crois que j'ai bien 5 ans !... » 



* 

* * 



Ce sont les mères chrétiennes qui font la société chré- 
tienne. Ces mariages entre jeunes gens catholiques sont le 
grand espoir delà Mission. 

De 1901 à 1902, il y en eut soixante-dix-huit. 

De 1902 à 1903, trente-neuf. 

De 1903 à 1904» soixante et onze. 

Enfin, en 1905, quatre-vingt-un. 

Dès lors, on comprend l'extrême importance de l'œuvre 
des Sœurs de Notre-Dame. Ce que nous ne saurions expli- 
quer, c'est le dévouement, c'est l'abnégation, c'est la 
grandeur d'âme, ce sont les souffrances des religieuses 
missionnaires. 

«Ah! s'écrie M. de Haulleville, après avoir raconté 
la vie et la mort d'une admirable petite Sœur de charité, 
Sœur Godeliève, tombée là-bas, toute jeune et toute vail- 
lante, ah! que sommes-nous, nous autres riches oisifs, 
bourgeois affairés, politiciens ambitieux... 



— 97 — 

» Que devient notre virilité devant la vie et la mort 
d'une femme telle que petite Sœur Godeliève? 

» ... Un sujet de plaisanterie!... 

)> Nous avons la prétention de nous vouer au salut de 
l'Etat et môme de la Société moderne, et nous ne songeons 
pas au salut des âmes !... 

» Dors en paix, ô femme héroïque, dans ta robe blanche, 
a-u milieu des nègres, à qui tu as fait matériellement 
sentir l'œuvre de la Rédemption, et prie pour ceux qui 
t'ont comprise et qui t'ont aimée. » 



TROISIEME PARTIE 



LES FERMES=CHAPELLES(> 

CHAPITRE I 
ce qu'est une ferme-chapelle 

Installations. — La charité, l'œuvre des 
vieux timbres. — Prospérité. — Rôle du 
kapita. — Contrôle. — Les indigènes. — 
Zimbu. 

rop peu nombreux pour propager rapidement 
la foi dans l'immense contrée qui leur a été 
confiée, — ils sont là seize prêtres, cinq 
scolastiques et onze frères coadjuteurs, en 
tout trente-deux hommes, pour un pays 
grand comme quatre fois la Belgique (2), — 
les missionnaires ont senti le besoin de multiplier leur 
action. Pour y arriver, ils ont imaginé le système des 
fermes-chapelles. C'est au Père Van Hencxthoven qu'est 
due l'idée de ce moyen d'évangélisation. 

Quand, en 1893, le Recteur du Collège de Mous partit 
pour le Congo, il était atteint d'une maladie de la gorge, 
et d'aucuns disaient : il n'ira pas six mois là-bas ! 

Voilà treize ans qu'il travaille avec une inlassable acti- 
vité. Pendant plus de huit ans, il a supporté la lourde 
charge du Supériorat général de la Mission et acquis, par 
sa douceur et sa bonté, un incroyable ascendant sur les 
indigènes. Ces pauvres nègres ont pour lui une vénération 
profonde. 




(1) Voyez la carte de la Mission du Kwango. 

(2) Ibidem. 



100 — 



Le Père Van Hencxthoven, nous disait un missionnaire, 
est un miracle vivant : il n'a plus que la peau sur les os et 
semble n'être soutenu que par la grâce de Dieu et l'énergie 
de son âme. 



Qu'est donc une ferme-chapelle dans le système inventé 
par l'ancien Supérieur ? 

De temps à autre, de Kisantu, de Wombali ou de quel- 

qu'autre des six grands 




LA FERME-CHAPELLE DE KIXAXGA 
(AXVERS-XOTRE-DAME) 



nstallations 



postes, une caravane s'ébranle. Le missionnaire part pour 
aller fonder de nouveaux postes. Chargés d'outils et de 
provisions, quelques jeunes gens l'accompagnent, jasant 
et discutant tout le long du chemin. Après un jour, deux 
jours de marche, on arrive dans un village indigène. 

Ces bourgades congolaises ne sont jamais très peuplées : 
cent, cent cinquante, parfois deux ou trois cents habitants, 
logés dans des huttes cachées sons les grands arbres. 

Dans le terrain concédé par le a mfumu » (chef), on 
plante la croix, puis : « A la besogne, mes enfants ! » 

Avec quelques gamins du hameau, que l'on a confiés au 
mundele Nzambi (Blancde Dieu), on commence àdéfricher. 



— 101 — 



Quelques jours de peine et le terrain est prêt, les 
semailles sont faites. On bâtit une chapelle en pisé, de 
grands cliimbeks-dortoirs, une étable, puis le Père donne 




LE R. P. VAN HENCXTHOVEN 



ses derniers conseils au kapita, recommande à tous le tra- 
vail, la piété, la docilité et s'apprête à pousser plus loin, 
ou bien à rentrer à la colonie-mère. 

Désormais, c'est de l'activité et de l'intelligence du caté- 
chiste que l'avenir du poste va dépendre. 

Dans quelque temps, les colons recevront quelques 
poules, des chèvres, des porcs : premiers éléments du 
futur troupeau. 



102 



La charité. 



Comme il faut vivre en attendant les premières récoltes, 
c'est la colonie-mère qui ravitaille le nouvel établissement. 
Cet état de choses perdure environ dix-huit mois, car le 
manioc ne peut se récolter qu'après ce temps. 

Les dépenses nécessitées par cet entretien — cadeaux 
aux chefs de villages; achats de bétail, de semences, 
d'instruments de travail; nourriture des jeunes gens, — 
absorbent en grande partie l'argent donné par les fonda- 
teurs. Il faut environ 2,000 francs. 

C'est la charité des donateurs qui permet ces dépenses. 
Tantôt ce sont des personnes généreuses qui, d'un seul 




CHIMBEK EN CONSTRUCTION 



Œuvre 

des 

vieux timbres. 



coup, donnent la grosse somme nécessaire; tantôt sou par 
sou, l'on a réuni des fonds pour créer au Congo un village 
chrétien. 

Au grand séminaire de Liège est établie la magnifique 
œuvre des timbres qui, après quatorze ans d'existence, a 
donné aux missionnaires du Congo belge — Pères de 
Scheut, Jésuites, Pères Blancs, etc., — la belle somme de 
120,000 francs. 

La même œuvre a été fondée au séminaire de Namur par 



— io3 — • 

les Amis des Missions, sous la direction de M. l'abbé Jules 
Petit (i) . Grâce à l'ardeur des séminaristes, l'œuvre grandit. 
Elle a déjà fondé maintes fermes-chapelles. De plus, elle 
distribue annuellement de 1,000 à i,5oo francs, répartis 
entre les diverses congrégations de missionnaires. 

A Naraur encore, M. Boigelot, professeur laïque au 
collège Notre-Dame de la Paix, réunit chaque année des 
sommes importantes par la vente des vieux timbres. 

Au séminaire de Malines, au séminaire de Bruges, au 
séminaire de Gand, au pensionnat des Sœurs de la Provi- 
dence à Champion, partout on rivalise de zèle. 

La charité est inventive : après les vieux timbres, ce 
sont les vieux journaux dont les séminaristes de Floreffe 
parviennent à tirer parti. 

Le chanoine Wilmotte eut l'idée de lancer une série 
d'appels dans la Semaine religieuse de Namur. 

Les souscriptions ouvertes ont produit jusqu'à présent 
110,000 francs, c'est-à-dire cinquante-cinq fermes-cha- 
pelles. 

Le Mouvement des Missions catholiques au Congo, en 
huit ans, a recueilli 60,000 francs ! 

Ah! que ceux qui se dévouent ainsi nous permettent de 
leur exprimer ici, au nom de tous les missionnaires du 
Congo belge, notre profonde gratitude. 

Les chiffres sont éloquents et parlent bien haut; pour- 
tant, ils ne disent pas les noms de ces jeunes séminaristes, 
de ces collégiens, de ces enfants dont le zèle n'a d'égal que 
la discrétion. Dieu leur tiendra compte de leur dévoue- 
ment; tout ce que nous pourrions dire n'acquitterait pas 
notre dette de reconnaissance. 

Pour les habitants des fermes-chapelles, les premiers Prospérité. 
temps sont les plus durs. Il faut travailler et attendre 
longtemps les fruits de ses labeurs. Quand bananiers, riz, 
manioc, patates sont en rapport, quand poules, chèvres et 



(1) Plusieurs autres œuvres sont dues au zèle ingénieux de 
M. l'abbé Petit. Partout où il a passé, il a laissé, comme un gage de 
son active charité, une nouvelle œuvre en faveur des missions. 



io4 



porcs se sont multipliés, le petit poste arrive ordinaire- 
ment à se soutenir sans avoir recours aux générosités de 
la Mission-mère. Les jeunes colons ont alors plus de cœur 
à l'ouvrage. Bientôt la production dépasse leurs besoins. 
Dès lors, ils vendent aux indigènes, aux agents de l'Etat 
ou bien aux missionnaires et partagent entre 
eux les bénéfices. Ils possèdent, 
en effet, en commun, à la 
manière des Noir s, les ter- 
rains qu'ils exploitent, 
et tous les produits 
leur appartiennent, 
à tel point que, si 
les missionnaires 
dans leurs courses 
apostoliques vien- 
nent à passer par 
une ferme - cha- 
pelle, ils payent au 
kapita tout ce qu'ils 
consomment pen- 
dant leur séjour. 




* * 



VILLAGE INDIGENE 
SOUS LES PALMIERS 



Rôle du kapita. 



Présidée par son 
catéchiste, la petite 
communauté — huit, 
quinze, vingt, quarante en- 
fants et parfois davantage — a 
son ordre du j our bien déterminé. 
Après le lever, on se rend à la 
chapelle pour y réciter la prière. 
Pais, aux heures fixées par le règlement, classe, travaux 
des champs, catéchisme, repas. Le soir, on se réunit 
encore pour clôturer la journée par la prière, le chant 
du Laudate. 

C'est le kapita qui préside à tout; il fait la distribution 
des vivres, donne la classe, récite les prières, dirige les 
travaux, partage les bénéfices. 



— io5 — 

Quand la petite colonie compte des fillettes, c'est 
madame la Catéchiste qui en a soin. 

Elle les instruit, les éduque, en un mot, fait en petit et 
de son mieux, ce que les Sœurs de Notre-Dame font en 
grand et si bien à Kisantu et à Nlemfu. 
.z Quand, dans une ferme-chapelle, un jeune homme se 
marie, il est libre de s'établir au village indigène. S'il le 




ENFANTS D UNE FERME-CHAPELLE 



préfère, il peut continuer à faire partie de la communauté. 
Dans ce cas, il doit bâtir sa hutte dans un alignement 
déterminé. Le grand nombre choisit cette seconde alter- 
native. 

Il se forme ainsi un village chrétien à côté du village 
indigène. 



* * 



L'influence active du kapita n'est pas restreinte aux 
seuls membres de la colonie. Fréquemment en rapport 
avec les indigènes des environs, il les engage à venir aux 



io6 — 



Contrôle. 



prières, aux catéchismes; bien souvent il est choisi par 
eux pour régler leurs différents. 

Ceux qui font preuve de capacités plus grandes que 
leurs confrères sont nommés catéchistes régionnaires. 
Visiter les fermes-chapelles voisines, surveiller la gestion 
des autres kapitas et le travail de leurs administrés, telle 
est l'honorable fonction qui leur est confiée; elle n'em- 
pêche pas, du reste, le contrôle du missionnaire, contrôle 
qui doit être fréquent et même minutieux. Ces petits sau- 
vages sont capables de bien des fredaines. La paresse et 
la gourmandise restent leurs péchés mignons. Ils met- 
tront à la broche les animaux qu'on leur a donnés comme 




RETOUR DE CHASSE 



souches du futur troupeau, et, en rendant compte au Père,, 
ils diront : « Une chèvre est morte... » Ils oublieront 
d'ajouter qu'ils l'ont aidée à mourir en lui coupant le'cou! 
Ces choses-là se voient en pays congolais ! 

Bien nourris dans leur petite colonie, les enfants sont 



107 



contents et le montrent. Leurs discours, leur bonne mine, 
tentent les gamins des environs et les attirent à la ferme- 
chapelle. 

La prospérité de leurs cultures, leur vie de travail, leur 
conduite plus morale, donnent à ces jeunes gens un pres- 



Les indigènes 




DAKS LES ROSEAUX 



tige et une autorité étonnante sur la population des 
villages voisins. 

Il n'est pas jusqu'aux vieux sauvages qui ne subissent 
leur ascendant; ils se rapprochent bientôt des petits 
colons, et en grands mendiants qu'ils sont, tâchent 
d'obtenir des cadeaux. 

L'espoir d'eu recevoir davantage les attire aux prières, 
aux catéchismes. Ils apprennent ainsi qu'après cette vie 
tout n'est pas fini, qu'il y a un Ciel pour ceux qui se font 
chrétiens, et, quand ils sentent que leur dernière heure 
est là, songeant à ce paradis et voulant y aller, ils 
demandent le kapita et se font baptiser. 



— 108 — 

Souvent aussi les catéchistes ont l'occasion de conférer 
le baptême aux petits enfants malades. 
zimbu. Il y avait à Kisantu un pauvre diable de noir, que la 

maladie du sommeil avait rendu fou. On avait même dû le 
séparer tout à fait des autres parce qu'il devenait dange- 
reux. C'était un ancien catéchiste. Plusieurs fois on avait 
essayé de le confesser, mais la tête était bien partie. 

Un matin, on remarque qu'un petit garçon est atteint 
par le terrible mal. Vite on l'écarté des autres et on le met 
dans un chimbek à quelque distance de celui de Zimbu — 
c'était le nom du fou. Le soir, le train devait amener 
quelques Blancs. 

Pour les recevoir, les Pères se rendaient au garage du 
chemin de fer, quand tout à coup un noir accourt : 

« Mfumu, vite, venez!... le petit garçon de ce matin va 
mourir. » 

Le Père Hendrickx part, et, à côté de la hutte de Zimbu, 
au milieu d'un groupe de nègres, il trouve l'enfant déjà 
mort. 

Le Père fait de vifs reproches : « Comment n'êtes-vous 
pas venu nous chercher plus tôt?... Voilà que par votre 
faute ce pauvre petit est mort sans baptême!... 







UNE FERME-CHAPELLE 
(BUZET SAINT-ALEXANDRE) 



— iog — 

— Pas du tout, interrompt Zimbu... il est baptisé. 

— Comment? il est baptisé?., par qui? 

— Par moi! 

— Par vous?... quand cela? 

— Tout à l'heure! 

— Comment avez-vous fait? 

— Voilà!... Le petit était venu s'asseoir ici... et moi, en 
le voyant, je me suis dit : il va mourir... Et moi, je lui ai 
demandé s'il aimait bien le bon Dieu... et il a dit oui. Et 
moi je lui ai demandé s'il croyait que Jésus est Dieu et 
qu'il est mort pour nous... et il a dit oui... Et moi je lui ai 
demandé s'il voulait être baptisé pour aller au Ciel,... et il 
a dit oui... Et moi j'ai pris de l'eau et je l'ai versée sur sa 
tête en disant : « Je te baptise au nom du Père et du Fils 
et du Saint-Esprit. » 

Zimbu garda sa lucidité jusqu'au soir et put se con- 
fesser. Après il ne donna plus signe d'intelligence. 

Le fait de ce fou qui, dans un petit moment de lucidité, 
confère le baptême à un enfant mourant semble bien indi- 
quer que les catéchistes sont habitués à agir ainsi. 

Après ce que nous avons dit, on peut jusqu'à un certain 
point se figurer la vie ordinaire de ces petites commu- 
nautés, qui sont comme les postes avancés de la Mission. 

Parfois, quand le soir tombe, après une rude journée, 
le missionnaire arrive loger dans une ferme-chapelle. 

Et tandis qu'il s'approche, voici que tout à coup, dans le 
grand silence des solitudes africaines, il entend monter de 
l'humble chapelle, au toit de chaume, le chant si pieux, si 
doux, du Laudate Dominum. 

Oh! quelle émotion pour ce cœur de prêtre, d'entendre, 
dans cette belle langue congolaise, retentir les louanges de 
son Dieu. Il s'arrête alors, et son âme chante aussi : 

Lukembila Mfumu Nzambi besi bonso, 
Lukeinbila yandi bantu bau kulu (i). 

Louez le Seigneur, toutes les nations, 
Louez le nom du Seigneur! 



(i) On psalmodie sur la musique du Laudate Dominum latin ; u se 
prononce ou. La langue congolaise bien parlée est très harmonieuse 
et très douce. 





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CHAPITRE II 

FONDATION DES FERMES -CHAPELLES 

Pourparlers. — L'argument décisif. — Sous 
la pluie. — A Kinkoko. — Sauvé par sa 
barbe. — Un terrible fume=cigare. 

Nous avons dit ce qu'est une ferme-chapelle. 

Comment le missionnaire s'y prend-il pour obtenir des 
chefs indigènes l'autorisation d'en établir dans leur vil- 
lage? 

Il faut parfois user de diplomatie! 

Si les tribus sont bien disposées pour les Blancs, le Pourparlers 
Père, en arrivant dans un hameau, demande le chef. 

On commence ordinairement par lui répondre : « Le 
mfumu est absent. 

— Bon!... alors j'attendrai!... » 
Le chef finit par arriver. 

— Mfumu, je voudrais établir une chapelle chez vous. 
Voulez-vous me céder un terrain et me confier quelques 
enfants? 

— Pourquoi? 

— Voilà : j'établirai ici un garçon Noir, un tel. Il con- 
naît bien la religion des Blancs, il l'apprendra aux enfants. 
Il enseignera les prières à tous ceux du village qui le dési- 
reront, et, avec les garçons que vous nous donnerez, il fera 
de belles cultures... Eh bien, mfumu?... cela vous va t-il? 

— Non!... je ne veux pas de Blancs chez moi!... Qu'ils 
aillent s'installer ailleurs!... je suis l'ami des Blancs, mais 
je ne tiens pas à les voir s'établir dans mon village ! 

— C'est dommage, mfumu, mon ami, c'est grand dom- Argument décisif 
mage pour vous!... J'avais pris avec moi de belles étoffes 

et beaucoup de matabiches (cadeaux). Je voulais vous en 



— 112 — 

donner... mais puisque vous ne voulez pas de nous, j'irai 
les offrir à un autre chef plus malin... Bonjour!... 

— Attendez, Mundele Nzambi, attendez; et voyons les 
cadeaux. 

— Non! non!... c'est inutile, vous ne voulez pas de 
Blancs chez vous... Je pars. 

— Non!... restez... si vous avez des cadeaux... On pour- 
rait peut-être s'arranger... 

— Allons! soit... » 

Et voilà le Père exhibant des pièces de calicot aux cou- 
leurs voyantes; et tout autour de lui, les Noirs qui admi- 
rent bruyamment, les négrillons qui poussent des cris de 
joie, et qui, pour témoigner de leur enthousiasme, se 
roulent par terre ! 

La discussion reprend. Le chef voudrait avoir tout... 
Enfin après de longs pourparlers, on finit par tomber 
d'accord. 

Le mfumu reçoit des étoffes, des couteaux, des perles; 
il donne le terrain et quatre, cinq, dix enfants. Aussitôt 
les installations commencent. 

* * 

Cela ne va pas toujours aussi facilement, loin de là!... 
Certains chefs envoyant la prospérité des fermes-chapelles 
dans les villages voisins, les cadeaux qui ont été donnés à 
l'aristocatie du pays, supplient avec instances les Pères de 
s'établir chez eux. Puis quand on arrive... bonsoir!... ils 
n'en veulent plus! 

Voici comment le Père Prévers raconte la fondation de 
sous ia pluie. Kinkoko : 

« Je pars de Ndembo, le lundi à 6 h. 1/2, par la fraî- 
cheur. A une heure d'ici, j'avais déjà les membres infé- 
rieurs tout mouillés par la rosée. C'est frais, mais c'est 
aussi malsain qu'inévitable. Me voilà en outre assailli par 
la pluie. Et pas un abri!... Bien inutile ici le parapluie : 
a Kinkoko. l'eau dévale par cuvettes. 

» Enfin à 11 heures, nous arrivons à Kinkoko, où les 
indigènes nous demandent depuis trois mois de venir nous 
établir. Pas une âme au village! 



— n3 — 

» La faim est là pourtant,... faim congolaise, qui pour 
beaucoup est de la fringale. 

» Enfin, on découvre et l'on m'amène, à moitié par force, 
un indigène. 

» — Le chef du village, déclare-t-il, est au loin pour 
affaires; les habitants sont loin aussi pour les cultures et 
ne rentreront que le soir... 

» — Dans ce cas, je vais m'installer sans la permission du 
propriétaire, dans le premier chimbek à ma convenance... 

» Hélas!... le meilleur ne valait rien!... vraie banne 
percée de tous les côtés, laissant voir le ciel en maint 
endroit, avec force meurtrières, livrant passage au vent et 
à la pluie. 

)> Avec cela, des puces, d'insolentes punaises, des 
chiques, des moustiques... toute l'arche de Noé en minia- 
ture!... Encore si la nuit on se reposait!... 

» J'étais à Kinkoko depuis vingt-quatre heures, sans 
avoir avancé d'un pas dans la fondation du poste. 

» Les chefs ne viendraient-ils pas?... 

» Ils vinrent enfin, les misérables, mais sans nialafu 
(vin de palme), ce qui était mauvais «igné, et n'apportant 
qu'une poule, et quelle poule!... 

» Lorsqu'ils furent installés devant moi, je pris la parole 
pour leur exprimer mon désir de m'installer chez eux. Je 
leur dis les avantages de la présence du Blanc, etc.. Mon 
discours fini, ce fut leur tour!... 

» — Mundele, répliqua leur porte-parole, nous vous don- 
nons une poule en cadeau, mais c'est à condition que vous 
vous en retourniez à Ndembo ou que vous alliez plus 
loin... En tous cas, ne restez pas ici, nous ne voulons pas 
de vous ! 

» J'avais plus envie de rire que de me fâcher, tant ma 
position me semblait drôle! .. 

» — C'est bien, dis-je, reprenez votre poule. On ne se joue 
pas ainsi du Blanc. Votre chef m'avait invité à venir ici. 
Si vous m'aviez bien accueilli, je vous aurais fait de beaux 
cadeaux. Les cadeaux resteront dans mon coffre !... 

» Du coup les bons chefs devinrent pensifs et s'en re- 
tournèrent l'oreille basse. 

» La nuit vint-elle leur porter conseil?... Le fait est que 



- n4- 

le lendemain, la procession revenait plus nombreuse que 
la veille : six ou sept chefs, suivis de leurs serfs appor- 
tant dumalafu et... un bouc. 

» — Ka diambu ko!... soit, me dit leur avocat; puisque le 
Blanc s'établit chez nous, nous sommes contents!... Qu'il 
reste, et voyons les conditions. 

» Un euphémisme apparemment pour désigner les ca- 
deaux. 

» — C'est bien, leur dis-je, j'ai avec moi de belles couver- 
tures, des étoffes, des couteaux solides. Mais... rien pour 
rien, mes bons amis! Vous, mfumu Ntongi, vous me don- 
nerez deux chimbeks ; vous, mfumu Nsoti, vous me ven- 
drez à bon compte de la chikwangue... 

» J'eus, moyennant finance, tout ce que je voulus ; 
je restai six jours à Kinkoko, et lorsque je quittai, 
deux bons chimbeks se dressaient à l'entrée du bois, 
sous les palmiers et les safous. La basse-cour était 
commencée, un assez bon lot de terrain était planté 
de patates douces et de maïs. Quatre enfants de chefs 
formaient, avec deux anciens, l'embryon de la petite 
colonie. Et moi j'en étais quitte pour l'acompte d'une 
grosse fièvre. » 

* 
* * 

Quand un missionnaire a passé quelques jours dans un 
hameau indigène, il est presque toujours devenu l'ami du 
chef et de ses sujets. 

La méfiance des premiers instants tombe quand ces 
pauvres nègres voient le Père causer et rire avec ses 
enfants, dire un mot amical ou plaisant à ceux qui 
viennent les voir travailler. 

)> Deux sortes de gens ont nos préférences au sujet de 
nos petites fondations : d'abord ceux qui nous demandent 
avec instance : cela se comprend; puis ceux qui ne 
veulent pas entrer en relations amicales avec le Blanc. 
En nous fixant chez ces derniers, nous rendons service à 
l'État, et nous nous débarrassons de nos ennemis en en 
faisant nos amis. 

» Car ces pauvres gens, une fois qu'ils nous ont vus de 



n5 



près, deviennent généralement nos plus chauds par- 
tisans (i). » 

Cela n'empêche qu'en se rendant chez ces sauvages, les 
Pères sont parfois exposés à de sérieux dangers. Un jour, 
le Père Prévers se 
trouvait chez une 
peuplade très féroce. 
Une bande de vau- 
riens noirs manifes- 
tait clairement l'in- 
tention de se débar- 
rasser de ce Blanc 
qui n'avait pas d'ar- 
mes. Le Père les 
laisse s'assembler 
devant la hutte qu'il 
occupait, puis, tout 
à coup, il sort d'un 
air furieux et pas- 
sant sa main sous sa 
grande barbe, il en 
relève brusquement 
les poils devant sa 
bouche. A la vue de 
ces yeux noirs ter- 
ribles, de cette fi- 
gure barbue et me- 
naçante, les nègres 
pris de panique, hur- 
lant et se bouscu- 
lant, s'enfuient sans 
se retourner. 



* * 



Sauvé 
par sa barbe. 



Très superstitieux, 
les sauvages païens 
s'imaginent que les 
terribles Européens ont des 
puissants que leurs fétiches. 




LE PERE DE VOS 



nklsis (talismans) plus 



(i) Journal du Père Prévers. 



n6 



Un terrible 
fume = cigare. 



Eu se rendant dans l'Angola pour y acheter du bétail, le 
Père De Meulemeester avait à traverser une contrée 
peuplée de tribus hostiles. 

Un jour, il s'arrête dans un village pour y loger. Les 
indigènes veulent le faire déguerpir. Le Père parlemente 
sar»s succès pendant bien longtemps. Soudain, sans y 

prendre garde, il tire de sa 
poche un fume-cigare et, tout 
en discutant, le tourne et le 
retourne entre ses doigts. 
Les nègres remarquent 
la chose : « Un nkisi ! ... » 
s'écrient ils, et les voilà 
partis au grand galop... 
Cette frayeur qu'inspire 
l'Européen a son utilité, 
mais aussi ses inconvé- 
nients. Souvent, dans les 
villages, l'annonce de l'ap- 
proche d'un Blanc suffit à 
mettre en fuite tous les habi- 
tants qui vont se cacher dans la 
brousse. Généralement, après quelques heures, ils se 
risquent à se montrer et finissent par rentrer au hameau. 
Parfois pourtant, ils s'obstinent à rester cachés. Alors 
que faire ?... 

Le Père ne peut fonder sa ferme-chapelle sans l'assenti- 
ment du chef, assentiment que celui-ci refuse parfois avec 
tant d'obstination, qu'on doit renoncer à l'espoir de 
s'établir chez lui. 

Dans ce cas, il ne reste qu'à rentrer chez soi avec armes 
et bagages, ou bien à chercher ailleurs des indigènes 
moins poltrons ou plus accueillants. C'est ce qu'on fait !... 




LE PERE PREVERS ET SON TURC 



CHAPITRE III 

SUCCÈS OBTENUS DANS LES FERMES-CHAPELLES 

Gand=Sainte=Barbe. — Ndolo. — Verviers» 
Saint=François. — Un témoignage. — Apo= 
logue Persan. 

On juge de l'arbre à ses fruits. 

Quels sont les résultats obtenus par le système des 
fermes-chapelles? 

Pour répondre à cette question, nous n'allons pas 
raconter ce qui s'est fait dans chacune de celles qui 
existent. Il y en a plus de trois cents dans la Mission du 
Kwango, cela nous mènerait trop loin et nous ne pour- 
rions d'ailleurs, la plupart du temps, que répéter de l'une 
ce qui a été dit de dix autres. 

Nous examinerons donc brièvement les succès obtenus 
dans le poste secondaire de Gand-Sainte-Barbe ; puis nous 
prendrons comme exemple deux fermes-chapelles moins 
importantes (i). 

Tandis que de Kisantu et des autres grands postes de 
l'ouest, on s'avance peu à peu vers l'intérieur, de Wombali, 
en remontant les rivières, on tend à rejoindre les postes 
dépendant de Sanda et de Mpese. Le but est d'établir une 
série continue de postes chrétiens entre Kisantu et Wom- 
bali. Ce sont comme des jalons placés sur la route. 

Quand on regarde la carte on voit, hélas ! bien des 
régions où les missionnaires n'ont pas encore pénétré. 



(i) Les postes secondaires sont des fermes-chapelles un peu plus 
développées. On y construit ordinairement une habitation un peu 
plus grande que les cliimbeks. Le missionnaire en tournée en fait 
souvent comme un quartier général quand il visite les fermes-cha- 
pelles d'une région. 



— n8 — 

Ali! s'ils étaient plus nombreux!... Mais trente- deux 
hommes sont comme perdus dans cette immense contrée ! 

* * 

Gan ?Boko) =Barbe Gand-Sainte-Barbe fut fondée le 25 août 1896. Les 
débats furent ceux de tout établissement secondaire au 
Congo. Après deux ans d'existence, la communauté comp- 
tait vingt-quatre enfants. 

Sept hectares étaient défrichés et plantés, la bananeraie 
comptait sept mille plantes, et quarante têtes de menu 
bétail peuplaient l'étable. Déjà huit mille briques étaient 
faites et bientôt l'on allait commencer les constructions 
définitives. 

A cette même époque, en 1898, le kapita de Gand-Sainte- 
Barbe, Louis Mambu, était catéchiste régionnaire pour 
huit villages des environs. Il avait régulièrement ainsi 
cent quatre vingt-six assistants à ses diverses instructions. 

Une machine à briques permit d'activer les bâtisses et, 
en 1899, une chapelle avec une petite maison pour les 
missionnaires de passage était construite. 

Le nombre des enfants s'était accru : l'on avait atteint 
le chiffre de quarante-cinq et il y avait trois ménages 
chrétiens. En même temps, le troupeau avait prospéré et 
des cultures splendides s'étalaient au soleil. 

« Les enfants de Gand-Sainte-Barbe sont pieux, écri- 
vait le Père Van Hencxthoven. Le soir, après avoir 
récité les prières de tous les jours, ils ajoutent deux 
dizaines de chapelet en l'honneur de la sainte Vierge, car 
ils savent que le mois de mai est spécialement consacré à 
Marie. Personne ne leur avait dit d'ajouter ces prières. » 

Voilà les résultats obtenus en trois ans dans une des 
grandes fermes-chapelles. 

Le Père Sadin la décrivait ainsi en 1906 : 

« Voici l'église de Boko, en briques, un petit clocheton la 
domine; à droite, les maisons en briques des gens mariés; 
à gauche, deux dortoirs d'enfants, également en briques. 
Encore un pont à passer, puis nous y sommes... 

» Cependant nos gamins ont installé nos pliants dans 
la petite salle du Père. Ceci est charmant, voyez plutôt. 



— H9 — 

» Derrière la chapelle proprement dite, mais ne formant 
qu'un avec elle, une salle fermée de trois côtés, ouverte 
d'un côté. C'est le réfectoire et la salle où se règlent les 
palabres. Entre ce local et la chapelle se trouve la sacristie, 
qui sert aussi de chambre à coucher au Père qui vient dire 
la messe. » 



Fenêtres 




Fenêtre murée 


Fenêtre 




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Salle 

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Forte colonne 






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de camp 






Fenêtres 


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Fenêtre 





PLAN TYPE DES CHAPELLES DES POSTES SECONDAIRES 



* 



Le Père Hanquet avait fondé le petit poste de Ndolo. 
Ce fut seulement après deux mois qu'il put y retourner. 

« Je vous avoue, écrivait-il, que je m'attendais à 
retrouver le poste dans l'état où je l'avais quitté. Le Noir, 
abandonné à lui-même, ne sait que paresser. Aussi, jugez 
de ma surprise lorsque, débouchant du bois qui précède le 
village, je me vis en face de vastes cultures, coupées par 
deux belles allées de bananiers, aboutissant à la ferme- 
chapelle. Celle-ci est située dans un grand bosquet de 
palmiers; au milieu est une vaste cour, au centre de 
laquelle s'élève la croix; tout autour les habitations et les 
étables. 

» Je n'en revenais pas en voyant le travail exécuté en si 
peu de temps par une poignée d'enfants. 

» Prèsde 3 hectares défrichés et plantés de patates, d'ara- 
chides, de maïs et de haricots, et une grande bananeraie 
de plus de 2,000 pieds de bananiers. 

» Vraiment, le petit catéchiste est un maître homme; 



Ndolo. 



— 120 



plein d'activité et d'initiative, il fera de son village un 
des plus beaux de la région de Ndembo. 

» Les indigènes lui ont déjà donné leur confiance et l'ont 
nommé, peu après son arrivée, chef de leur marché. Il 

vient de bien mériter de l'État 
en découvrant, daus les bois 
de Ndolo, des charges de 
caoutchouc dérobées au 
gouvernement par un 
mauvais drôle, qu'il 
s'est empressé de 
livrer au bras sé- 
culier. L'influence 
dont il jouit dans la 
région lui sert ad- 
mirablement pour 
faire pénétrer dans 
les villages notre 
sainte religion. En 
l'espace de deux mois, 
cet enfant de i5 ans est 
parvenu à apprendre à 
ses petits moricauds le caté- 
chisme abrégé, dont la connais- 
sance est exigée, pour le bap- 
tême et la première communion . 
Ceci est surprenant, lorsqu'on songe 
que la plupart des catéchumènes mettent près d'un an 
pour arriver à ce résultat. » 




ALLÉE D'UNE FERME-CHAPELLE 



Verviers-Saint- 
François. 



Un dernier exemple tiré d'une lettre du Père Prévers : 

« J'accompagnais dernièrement, dans une petite expé- 
dition, un représentant de l'Etat. 

» Nous passâmes par Ver vi ers- Saint-François. Notre 
escorte comprenait plus de soixante bouches à nourrir. 

» Thomas Maluti, le brave catéchiste du poste, ne fut 
guère embarrassé. Au bout d'un quart d'heure, nous 
avions, pour nous réconforter, de beaux régimes de 



— 122 — 

bananes, des paniers de grosses patates, plus un petit bouc 
comme assaisonnement. Les soldats n'en pouvaient croire 
leurs yeux!... 

)> Et les enfants?... me direz-vous. 

» Bien nourri, tout notre petit monde se porte à mer- 
veille ! 

» Il faudrait les voir, la tête proprement rasée, l'œil vif, 
les membres frottés d'huile de palme, leur corps de bronze 
luisant au soleil. 

» La gloire d'un si beau succès revient sans nul doute 
à Dieu et à la sainte Vierge, mais une part est due aussi 
au brave Maluti. 

» La modération et le bon sens qui le caractérisent sont 
reconnus par tout le monde, à commencer par les indi- 
gènes. 

)) Bien qu'il n'eût pas mandat officiel pour faire la police, 




FERME-CHAPELLE (MBOKO-SAINT-DÉSIRÉ) 



il intervint dernièrement auprès d'un chef des environs 
qui se proposait de vendre un enfant. 

» Maluti ayant appris son projet de contravention à la 
loi, se rendit chez le mfumu en question et lui infligea une 
bonne amende, qu'il vint fidèlement remettre au représen- 
tant de l'État lors de son passage à Mbengo. 



— 123 — 



» Depuis ce' jour, il a été chargé par l'Etat lui-même 
de régler différentes affaires (i). » 

On le voit, la pros- 
périté d'une ferme- 
chapelle dépend prin- 
cipalement de l'intelli- 
gence, de l'initiative, 
de l'activité du kapita 
qui la préside. 

Tous les Noirs n'ont 
pas autant de qualités 
que les catéchistes des 
postes dont nous ve- 
nons de parler. On 
conçoit cependant que 
le système tende à 
développer chez les 
enfants ces vertus : 
initiative, savoir-faire, 
prudence. C'est ce qui 
frappe surtout ceux 
qui étudient le genre 
de colonisation adopté 
par les Jésuites au 

ConffO VILLAGE INDIGÈNE 

Il y a quelques années, M. Buis, l'ancien bourgmestre de 
Bruxelles, fit un voyage au Congo. Il y visita diverses 
Missions, notamment celle des Pères de Scheut et celle 
des Jésuites. 

Rentré en Belgique, il écrivit ses impressions et les 
publia dans un ouvrage intitulé : Croquis congolais. 
Après avoir en quelques mots exposé le système des 
fermes-chapelles, des « Missions-fermes », comme il les 
appelle, il continue : 

« Livrés un certain temps à eux-mêmes, obligés d'at- 
tendre de leurs propres cultures et de leurs troupeaux 
leurs seuls moyens d'existence, les élèves des Jésuites 
déploient une activité et une initiative qui ne se rencon- 




Un témoignage 



(i) Lettre du 1 5 septembre' 1898. 



— 124 — 

trentpas chez les catéchumènes des autres Missions (i); 
souvent même ils deviennent les chefs et les juges des vil- 
lages où ils sont établis. » 
Apologue Persan. Cet éloge peu suspect, décerné à des missionnaires catho- 
liques, nous rappelle un vieil apologue persan. Un roi fit 
un jour venir son ministre. 

« Je veux, lui dit-il, récompenser l'homme le plus ver- 
tueux de mon royaume. Présente-moi une liste sur 
laquelle tu placeras les dix noms de ceux qui te paraissent 
les meilleurs. » 

Or, parmi les noms présentés se trouvait celui d'un des 
ennemis personnels du ministre. 

Le roi loua fort la loyauté de son serviteur, et ce fut cet 
ennemi qu'il récompensa parce que, disait-il, quand un 
homme rend témoignage à la vertu de quelqu'un qu'il 
n'aime pas, ce témoignage vaut double. 



(i) Par des procédés différents, les Pères de Scheut et d'autres 
ont obtenu de magnifiques résultats. Pour s'en convaincre, il suffit 
de lire la lettre du comte H. d'Ursel au directeur du Mouvement des 
Missions catholiques au Congo (sept. 1906, p. 244). Nous n'en citons 
qu'un court passage qui se rapporte aux Pères de Scheut : 

«A Kangu (Moll-Sainte-Marie), il faut presque un effort de la 
volonté pour admettre qu'on se trouve devant l'ouvrage de six années 
seulement; car on traverse plusieurs centaines d'hectares de plan- 
tations admirablement entretenues avant de s'arrêter, sur le plateau 
d'où elle les domine, devant la magnifique église récemment termi- 
née, dans laquelle plus de mille chrétiens viennent chaque dimanche 
assister à la sainte messe, écouter l'instruction et s'approcher des 
sacrements. » 



CHAPITRE IV 

OBSTACLES ET RÉSULTATS GENERAUX 

Obstacles. — Le climat. — Abrutissement et 
corruption des Noirs. — La maladie du 
sommeil. — Mauvais vouloir de certains 
Blancs. — Résultats généraux. — Nombre 
approximatif des baptêmes. — Résumé. 

Il nous reste à parler des divers obstacles qui entravent 
l'action des missionnaires au Congo, et des résultats 
obtenus jusqu'ici. 

Devant les prêtres colonisateurs se dressent des diffi- Le climat 
cultes de tout genre : c'est d'abord le climat qui épuise les 
missionnaires et les décime — douze morts en treize ans! — 
et laisse les autres affaiblis et énervés par cette chaleur 
fiévreuse. 

C'est ensuite le terrible abrutissement, la corruption de Abrutissement 
cette malheureuse race noire. Pauvres gens!... On peut, 
sans les calomnier, les mettre bien bas dans les degrés de 
l'espèce humaine. En eux, la bête domine presque toujours, 
et combien écœurante, hélas!... 

« Vous voudriez savoir, écrivait le Père Henry Beck, si 
je n'ai pas encore eu de désillusions? 

» Oui! j'en ai eu une, et bien forte : c'est par rapport 
aux Noirs. Depuis des années, j'avais annoté les passages 
où l'on relevait leurs qualités morales, parce que tant 
d'autres les décrient. Hé bien! plus je les connais, plus je 
dois avouer qu'ils se rapprochent de bien près de la brute : 
C'est toujours la même histoire, le ventre, rien que le 
ventre : voilà leur dieu; manger... boire... voilà leur 
ciel. )) 



et corruption des 
Noirs. 



— 126 — 

Pais une insouciance complète pour toute chose; on ne 
peut jamais compter sur eux; c'est désespérant! Pour le 
moindre motif, ils quittent l'emplacement qu'ils 
occupent et vont établir leur village ailleurs. 
Les fermes -chapelles ne peuvent pas rester 
isolées des hameaux indigènes, puisque les 
jeunes colons sont des habitants de ces 
> >/r villages. Le Père Hendrickx dut recom- 
mencer jusqu'à six fois la fondation d'un 
même poste. « Ah! nous disait-il, quels 
garnements ! inconstants comme des 
papillons! » Et menteurs! et voleurs!... 
on ne s'en fait pas d'idée. Un jour, à 
Kimuenza, on prend un gamin en flagrant 
délit de larcin. On le punit : « Hé bien? 
volerez-vous encore?... — Vous pouvez me 
tuer si vous voulez, mais je ne cesserai 
pas de voler ! » Beaucoup de ces pauvres 
diables sont peu intelligents, presque tous 
paresseux et lascifs. Et avec toutes ces 
belles qualités, ils sont vaniteux et vous 
prennent des airs de matamore!... 
Autant de défauts que l'on doit 
attaquer sans cesse. Les mission- 
naires en viennent à bout à force 
de fermeté douce et de patience. 







FETICHE 






Hélas ! il est un autre obstacle contre lequel la fermeté 
ne peut rien! C'est la terrible et mystérieuse maladie du 
sommeil. 

On en a beaucoup parlé déjà; on en parlera probable- 
ment encore beaucoup, car personne, jusqu'à présent, n'a 
trouvé de remède efficace pour la combattre. A chaque 
page, dans les lettres des missionnaires, ce sont de dou- 
loureuses exclamations. La maladie du sommeil, toujours 
la maladie du sommeil ! 

Une ferme-chapelle est^prospère; la foi se répand dans 
le pays grâce au zèle intelligent du catéchiste, puis un 



La maladie 
du sommeil. 



— 128 — 

jour, le pauvre kapita est atteint par le fléau... et tout péri- 
clite ! 

Une semaine, à Kimpako, le Père Hendrickx dut faire 
chaque jour un enterrement! 

Kimuenza dut être abandonné en partie, à cause de l'ef- 
froyable mortalité qui dépeuplait la colonie et les environs. 
Hélas ! ce n'est pas toujours la maladie seule qui emporte 
les jeunes nègres. Dernièrement, le meilleur catéchiste de 
la Mission, le brave Patrice, dont nous avons parlé plus 
haut, fut pris par des anthropophages, tué et mangé!... 






Mauvais vouloir Pourquoi faut-il ajouter qu'à côté de ces obstacles 
certains^iancs provenant de la nature et des nègres, il en est d'autres 
qu'occasionnent certains Blancs? 

Nous ne parlerons pas de l'immoralité d'an grand nombre 
d'agents, commerciaux ou autres, qui, loin de donner le 

bon exemple aux Noirs, 
sont de vrais corrup- 
teurs. 

Certains d'entre eux 
sont positivement hos- 
tiles aux prêtres catho- 
liques, et, par mille 
tracasseries, tâchent 
d'enrayer les progrès 
de leur œuvre. 

Ils interprètent arbi- 
trairement et faussent 
le sens des décrets por- 
tés, semble-t-il, en fa- 
veur des missionnaires. 
Pour mettre les Pères à 
l'abri des vexations, le 
Gouverneur ou le Vice- 
gouverneur a dû par- 
fois intervenir et même 
déplacer des agents in- 
la nique au fétiche férieurs. 




— 129 — 

A côté de ces malveillants, nous sommes heureux de le 
reconnaître, il en est d'autres qui se montrent vraiment 
aimables pour les missionnaires et favorisent leur action 
de tout leur pouvoir. 

La protection de l'Etat est du reste indispensable. C'est 
la crainte de Bula-Matari qui empêche une foule de crimes : 
meurtres, ventes d'hommes, 
rixes sanglantes entre vil- 
lages, épreuves du poi- 
son, etc. Aussitôt que 
les fusils ne sont plus 




MALADES DU SOMMEIL 

là pour inspirer une crainte salutaire, toutes ces horreurs 
reparaissent; on l'a vu récemment. De quatre districts, 
du Kwango Oriental, du Stanley Pool, de Matadi et du 
Mayumbe, l'État en a fait deux : celui du Mayumbe et 
celui du Stanley Pool. Les agents Blancs et les soldats 
ont été retirés de l'intérieur du pays. Aussitôt les chefs 
nègres ont relevé la tête. Ces moricauds s'imaginaient 
que les Blancs s'en allaient définitivement, et que par 
conséquent les mœurs d'antan pouvaient impunément 
réapparaître. 

Espérons que la répression des crimes ne sera pas 
arrêtée par cette mesure administrative; sans cela les 
coutumes barbares, vols, infanticides et le reste repren- 
dront de plus belle dans toute la contrée. 

* 
* * 



— IoO — 



Nombre 

approximatif des 

baptêmes. 



Il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de se 
faire une idée exacte des résultats atteints jusqu'ici et du 
nombre des baptêmes qui ont été conférés depuis les débuts 
de la Mission. D'après les chiffres officiels, il y a eu en 
moyenne 600 baptêmes par année. Pour treize ans cela 
donnerait 7,800 (1). 

Ces chiffres ne regardent que les baptêmes conférés par 
les Pères, les Frères, ou bien par les Sœurs de Notre- 
Dame. Ils n'indiquent pas ceux qui l'ont été 
par les catéchistes des fermes-chapelles. 




A KASONGO 



Or, souvent les moribonds font appeler les kapitas, et, 
par leur ministère, sont régénérés avaut de partir pour 
l'autre vie. Eu outre, fréquemment, les catéchistes ont 
l'occasion de faire couler l'eau sainte sur le front des 



(1) Voici les chiffres des quatre dernières années : 

Août 1901 à Août 1902 G4<j baptêmes. 
» 1902 » » 1903 648 » 

» iqo3 » » 1904 G42 » 

» 1904 » » 1905 GG5 » 



- i3i 



petits enfants agonisants. Sans exagérer, on pourrait donc 
donner comme nombre approximatif des baptisés en treize 
ans celui de dix à douze mille. 

Ces âmes ont coûté la vie à douze vaillants mission- 
naires... Est-ce trop?... 
Oh! non!... Jésus-Christ 
a donné tout son sang! 



* 



Maintenant, nous vou- 
drions résumer cette 
étude et donner en quel- 
ques lignes une idée bien 
nette de ce qu'est la Mis- 
sion du Kwango et de ce 
qu'elle a d'original. 

Il y a treize siècles, les 
moines pénétraient dans 
l'épaisseur des vieilles 
forets de Belgique; ils 
défrichaient le sol, fon- 
daient des abbayes et 
battaient en brèche la 
barbarie en répandant 
peu à peu la civilisation 
et la foi parmi les peu- 
plades germaines et gau- 
loises. 

Aujourd'hui, au Kwan- 
go, nos Pères ont adopté 
la même méthode : ils dé- 
frichent le sol, et lente- 
ment, mais sûrement, ils 
élèvent les âmes et les 
intelligences. 

Un second caractère 
différencie la Mission du 
Kwango de celles que les 
Jésuites ont à Ceylan et 




LE R. P. BANCKAERT 

Préfet apostolique de la Mission du Kwango 



— l32 — 

aux Indes anglaises : c'est le système des fermes-chapelles 
qui fait avancer de front la culture matérielle et la culture 
spirituelle et civilise le Noir par le Noir. 

De Kisantu, résidence du Préfet apostolique, part la 
direction générale. Elle est communiquée aux Pères des 
autres centres, et par eux atteint les catéchistes et les 
kapitas des dernières fermes-chapelles. 

Tel est le plan à la fois simple et fécond que les Jésuites 
belges ont adopté dans leur mission du Kwango. Daigne 
Dieu, de sa main puissante et paternelle, soutenir l'effort 
de ses ouvriers et bénir leur travail ! 

Qu'il les protège et les garde en vie. La mort vient, 
hélas ! de frapper parmi eux un coup terrible. 

Au moment de mettre sous presse, nous apprenons le 
décès du R. P. Van Hencxthoven, ancien supérieur 
général et organisateur de la mission du Kwango. 

Il était vraiment un père pour ses pauvres noirs, et 
dans ces sauvages natures, sa bonté, son inépuisable 
patience avaient su réveiller une véritable affection. 




— i33 — 

Sur les côtes de Bretagne, dans les jours de tempête, 
parfois un grand navire va donner sur les récifs. Pendant 
des heures il lutte, mais peu à peu les voies d'eau se font 
larges et la grande machine lentement s'enfonce. Et 
durant cette agonie, de la rive, la foule anxieuse des 
pêcheurs contemple le duel entre l'Océan en furie et le 
vaisseau en détresse. 

De leurs yeux perçants, les marins bretons suivent 
chaque mouvement, chaque effort. 

Tout à coup, là-bas, une fausse manœuvre de l'équipage; 
ici, sur la rive, un grand cri : « Les malheureux! ils sont 
perdus !... » 

Alors un vieux pêcheur se retourne vers ses compa- 
gnons et simplement il dit : « Les hommes de courage!... » 

Et sûr d'être suivi, il prépare la barque de sauvetage. 
En vain, les mères, les femmes, les enfants tâchent de 
retenir les maris, les pères. 

Bientôt à la crête des vagues, la chaloupe danse, secouée 
par la rafale, tandis que de la grève, la foule angoissée, 
suit les matelots des yeux et que vers le ciel, de tous les 
coeurs, la prière monte suppliante. 

Dans l'immense continent noir, des millions d'âmes 
sont en péril et font naufrage. 

A la voix du successeur de Pierre, le vieux pêcheur de 
Galilée, des esquifs sont partis et, malgré les larmes des 
mères et des amis, les sauveteurs se sont embarqués. Ils 
travaillent là-bas, au milieu des récifs, malgré les coups 
de vent, malgré la tempête. 

Comme la foule bretonne, regardons-les lutter et prions 
pour eux ! 

Qui sait ?... Un jour peut-être, au fond de notre cœur, 
nous entendrons à notre tour une voix qui nous criera : 
« Allons! les hommes de courage! » 



Les Missionnaires du Kwango 



BRABANT 



P. Struyf, Yves, Saventhem. . . , 
F. Van der Straeten, Henri, Opwyck 
F. Roelandts, François, Saventhem. 
F. Verdonk, Antoine, Langdorp . . 



ANVERS 

P. Van Hencxthoven, Emile, Moll . 
P. De Hert, François, Anvers . . . 
P Hendrickx, François, Turnhout . 
P. Vermeulen, Julien, Berchem . . 
P. Swannet, Jean, Turnhout . . . 
P. Opdebeeck, Joseph, Anvers. . . 
P. Lauwers, Auguste, Anvers . . . 
P. De Duve, Léon, Anvers .... 
P. Van Tilborg, Gustave, Turnhout. 
F. Van den Bosch, Alph. f Anvers. . 



LIEGE 



P. Dumont, Jean-Baptiste, Liège. 
P. Prévers, Joseph, Liège . . . 
P Hanquet, Jean-Baptiste, Liège 



P. Goossens, Ferdinand, Liège 



HAINAUT 



P. Liagre, Edouard, Tournai . . 
P. Waroux, Pierre, Maubray . . 
P. Cus, Alphonse, Péronne . . . 
P. Sadin, Ferdinand, Lodelinsart 
P. Allard, Ferdinand, Châtelineau 



FLANDRE ORIENTALE 
P. De Meulemeester, Ern., Schoorisse. . . 

P. Brielman, Arthur, Gand 

1904 

P. De Vos, Stanislas, Gand 1896 

P. Van Nacmen, Louis, Saint-Nicolas . . . 1902 

P. Gottigny, René, Alost 1905 

P. De Vriesc, Théodore, Gand 1905 

F. De Sadelecr, François, Lede 1893 

F. De Brouwer, Gustave, Denderbelle. . . 1900 

F. De Vriese, César, Gand 1903 



Départ 


Retour 


Décès 


1903 






1895 


. 


1900 


1901 






1905 






1893 




1906 


1894 


1897 




1898 


1905 


1905 


1898 






1899 






1900 


1904 




1901 






1902 






1905 






1895 






1893 




1893 


1897 




1902 


1898 


1901 




1905 






1903 






1893 




1899 


1895 




1898 


1900 


1905 




1904 






1905 

1893 
1900 
1895 


1896 
1900 





1906 
1905 



i35 



FLANDRE OCCIDENTALE 

Départ Retour Décès 

P. Butaye, René, Stavel 1895 

P. Beck, Henry, Court rai 1897 . . . 1897 

P. Banckaert, Julien, Bruges 1901 

P. Van Heede, Jules, Bruges 1902 1904 

F. Lombary, Edmond, Slype 1893 1899 

1902 

F. Vrielynck, Aimé, Bruges 1895 . . . 1898 

F. Van Iloutte, Auguste, Thomont .... 1895 

LUXEMBOURG 

F. Gillet, Justin, Paliseul 1893 

F. Gérard, Charles, Bastogne 1898 1901 

1903 

NAMUR 

P. Bovy, Joseph, Temploux 1894 . . . 1895 

LIMBOURG 
F. Festicns, Jean, Hoesselt 1895 

GBAND-DUCHÉ DE LUXEMBOURG 

F. Henricy, Michel, Perl 1894 . . . 1895 

F. Molitor, Antoine, Hobschcid 1900 

AUTRES PAYS 

P. Markiewicz, Joseph, Galicic 1903 

F. Oddon, Adolphe, Romeyer, Drôme, France 1898 . . . 19(6 







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CEYLAN 



par Victor Le Cocq, S. J. 



CEYLAN 



La Mission de Galle 
Le Séminaire Pontifical de Kandy 

D'une superficie de 64,000 kilomètres carrés (environ 
celle de la Belgique et de la Hollande réunies), d'une 
population de trois millions d'habitants, Ceylan est sise 
au milieu des flots au sud-est des côtes de l'Hindoustan. 

Son administration, composée d'un gouverneur et de 
deux conseils, relève directement de la Couronne d'Angle- 
terre ; son territoire est divise en neuf provinces partagées 
elles-mêmes en districts. 

Pour le voyageur, Ceylan est l'île enchanteresse qu'il 
ne quitte qu'à regret; c'est l'Eden, où la nature ménage à 
chaque heure les plus ravissants paysages et sème à foison 
cette riche flore aux mille nunnces que le pinceau se 
refuse à rendre; c'est aussi la terre qui garde çà et là, 
dans ses vieux temples et ses cités en ruines, les souvenirs 
du passé et les vestiges d'une civilisation disparue. 

Elle est plus aux yeux du chrétien; c'est le sol fécondé 
par les sueurs de tant d'apôtres, glorifié autrefois par leur 
sang et aujourd'hui encore le théâtre de leurs travaux. 

Parmi ces ouvriers de la dernière heure, à côté des 
Oblats de Marie et des Bénédictins Sylvestriens, les 
Jésuites belges comptent des frères, que la soif des âmes 
a arrachés à leur patrie, qui s'usent là-bas à petit feu 
et laisseront un jour leurs cendres sur ces rivages à 
conquérir au Christ. 

Au sud de l'île ils évangélisent le diocèse de Galle; au 
centre, à Kandy, ils dirigent le Séminaire général indien : 
d'une part, la conversion de la masse, des petits surtout 
et des pauvres, le soin du troupeau de Jésus-Christ; de 
l'autre, la formation des pasteurs, qui s'en iront, dans 
l'Inde entière, consacrer leur vie aux labeurs de l'apostolat. 




S. G. MONSEIGNfcUR VAN RELTH, EVEQUE DE GALLE 



LA MISSION DE GALLE 



CHAPITRE I 

CHAMP D'ACTION DES MISSIONNAIRES 

Pays. — Habitants. — Type singhalais. — 
Scène de famil le. — Caractère. — Religions. 
— Le bouddhisme. 

eN 1898, le Souverain Pontife créait à Ceylan les Pays. 

deux nouveaux évêchés de Galle et de Trin- 
comalie (1) et il appelait à l'évangélisation du 
diocèse de Galle les membres belges de la 
Compagnie de Jésus (2). 
La terre où allaient travailler les nouveaux mission- 
naires comprend, sur une étendue de 10,110 kilomètres 
carrés (environ les deux Flandres et le Hainaut), une 
X)opulation de 865, 000 habitants. Elle embrasse deux 
provinces : la province Méridionale, baignée par la mer 
dans toute sa longueur et composée de trois districts ayant 
respectivement pour cliefs-lieux les trois villes maritimes 
de Galle, de Matara et d'Hambantota ; du côté nord s'étend 
vers l'intérieur la province de Sabaragamuwa avec ses 
deux districts de Ratnapura et de Kégalle. 

La langue de terre, que forme à l'est le district d'Ham- 
bantota, n'est qu'une plaine basse, sablonneuse, couverte 



(1) Le diocèse de Trincomalie est évangélisé par les Jésuites 
français. 

(2) En 1886, la hiérarchie catholique était établie dans l'Inde ; 
à Ceylan avaient été érigés l'archevêché de Colombo et les deux 
évêchés suffragants de Kandv et de Jaffna. 



i43 



par la jungle. A l'ouest, au contraire, derrière les côtes 
bordées de rochers et de brisants, le sol, légèrement ondulé 
d'abord, devient plus accidenté à mesure qu'on s'avance 
dans les terres et, au nord surtout, se couvre par endroits 
d'immenses estâtes, ou plantations, dans lesquelles se cul- 
tive principalement le thé; au milieu d'une luxuriante 
végétation serpentent des ruisseaux, descendus des 
massifs montagneux du centre. Le ciel, d'ailleurs, est 
prodigue d'eau, prodigue de chaleur aussi : la température 
moyenne varie entre 25° et 29 . 



* 



Il n'y a pas à Ceylan que des Singhalais; rien n'est même Habitants 
plus bizarre que les grands centres comme Colombo, où 
toutes les couleurs, tous les costumes et toutes les civilisa- 
tions se coudoient. 

A côté de l'Européen de sang non mêlé, du Portugais 
métis, du Hollandais-Burgher ou descendant d'un Hollan- 
dais et d'une native, trois races se partagent surtout le sol 
de l'île : le « Moerman », le Maure aux traits énergiques 
dont la tête tondue est coiffée du turban ou du bonnet 
conique; le Tamoul venu de l'Inde pour travailler dans les 
plantations ; sa couleur varie du brun foncé au noir d'ébène, 
il porte l'avant du crâne rasé; enfin le natif, le Singhalais. 
Il est grand, bien fait, d'un teint brun clair; vêtu à l'an- Type singhalais 
cienne mode des ancêtres ou à la façon européenne, il 
garde une prédilection marquée pour le pagne traditionnel, 
les pieds nus, la longue chevelure noire relevée en nœud 
et bien huilée. 

Toutefois, au contact d'une civilisation plus raffinée, la 
simplicité d'autan disparaît; les grandes cités possèdent 
do ces messieurs élégamment chaussés, habillés en gentle- 
men et coiffés du haut de forme. « C'est dans les églises 
des petites villes qu'on constate la progression du luxe. On 
y voit parfois trois générations réunies : le grand-papa au 
corps velu, aux membres bien musclés, porte pour tout 
vêtement un pagne; le papa a un veston en plus et l'air 
plus efféminé; le gamin de i3 ans, qui se^tient près de la 



- i44- 

porte et y fait l'important, porte culotte, bas, chemise, 
veston et chapeau de paille (i). » 




COOLIE TAMOUL 



scène de famille. Le Singhalais de la jungle a des mœurs très primitives : 
dans les campagnes^, abondent les petites scènes de famille 



(i) Lettre du Père Wallyn (Missions Belges, 1905, p. 175). 



— 145 — 

qui choqueraient notre délicatesse européenne. « Où j'ad- 
mire le Singhalais », écrit le Père Grille, « c'est quand, — je 
ne sais trop comment le dire proprement — c'est quand il 





MUSULMAN DE LA COTE 



i46 — 



extrait les parasites de la tête d'un autre. Il n'a qu'à 
s'asseoir et un membre de la famille, le premier venu, 
s'assiéra derrière lui, pour examiner ses mèches et y pour- 
suivre tout ce qui paraît vivant. Ceci est quotidien, uni- 
versel. Si les singes l'ont appris des Singhalais, ou ceux-ci 
des singes, je n'en sais rien, mais c'est un devoir de famille. 
Et c'est ainsi qu'on voit parfois le père épluchant la tête de 
sa femme, celle-ci de son aîné, celui-ci de son puîné, ainsi 
jusqu'au bas de l'échelle généalogique, tous accroupis en 
ligne, le cadet excepté qui de ses grands yeux examine toute 
la scène. Et, chose curieuse, ils ne tueront que difficilement 
un animal, quelque petit qu'il soit et d'où qu'il vienne. 
Ainsi, dans le nettoyage de la tête, l'intrus est déli- 

catement déposé à terre à 




» 



ENFANTS SINCHAI.AIS 



distance, sans qu'aucun mal lui soit fait. 11 y a peut-être 
l'âme d'une grand'mère là-dedans ! La métempsycose est 
une doctrine excessivement avantageuse pour les bêtes. » 






Caractère. Rien n'est engageant, de prime abord, comme le visage 

régulier et doux, les manières polies et affables du Sin- 
ghalais; ne vous fiez pas trop à ses dehors séduisants. 



— 147 — 

Il est paresseux, indolent, d'une lenteur et d'une insou- 
ciance rares. Promettre lui coûte peu, mais tenir sa 
parole ! 

Aux appels du missionnaire, à ses demandes légitimes, 
il a toujours réponse : « Demain,... je vais y penser. » 

L'honnêteté, s'il fallait en juger d'après les procédés 
indigènes, serait chose éminemment relative; le respect 
pour le prêtre et la protection qu'on lui accorde se conci- 
lient parfaitement avec une petite tentative de vol. ce Dans 
l'espace de quelques jours », raconte le Père Stache, « on 
me déroba les chaises de mon école, l'argent de ma sacris- 
tie, les fruits de mon modeste jardin, et on me nettoya 
proprement l'intérieur d'un tiroir. » 

Le plus candide manie le mensonge avec un naturel 
inconcevable; sans motif aucun, il grossit, exagère, voire 
môme, de toutes pièces, forge des histoires. C'est encore le 
Père Stache qui parle. « Un cuisinier, récemment entré à 
notre service, me conta le jour de son arrivée la mort de 
sa femme dans les plus menus détails. Je le consolai de 
mon mieux. Trois mois après, je lui demandai s'il se remet- 
tait un peu. Non, la blessure était au cœur et il me refit le 
même récit, concordant en tous points avec le premier. 
Au retour d'un congé qu'il m'avait demandé, quelle ne fut 
pas ma surprise d'apprendre qu'il était allé voir sa femme! 
Je l'interrogeai, il m'avoua son mensonge sans pouvoir 
m'en expliquer les raisons. » 

Avec cela, fier et d'une A r anité parfaitement inconsciente. 
Le triomphe japonais devient son triomphe. « Cela s'im- 
pose. D'abord le Japonais est Asiatique et le Singhalais 
aussi, donc... Puis le Japonais est bouddhiste, et beaucoup 
de Singhalais aussi, donc... Puis la couleur noire est supé- 
rieure au blanc, car les Singhalais n'ont du blanc que sous 
la plante des pieds, tandis que l'Européen a le noir dans 
la prunelle de l'œil, donc... La guerre du Japon n'est 
qu'une guerre de religion; c'est Bouddha qui lutte contre le 
dieu blanc et en triomphe. Vola ce dont les Asiatiques sont 
capables ; il leur suffit de prendre en main les armes euro- 
péennes pour montrer leur supériorité sur le blanc (i). » 



(i) Lettre du Père Gille (Missions Belges, 1905, p. 444)- 




Au fond, à gauche, un Tàmoal 



JEUNES S1NG1IALA1S 



i49 



Pourtant, le natif est bon, charitable, hospitalier, et 
révèle parfois des délicatesses qui touchent et étonnent. 
Il sait aimer, ses enfants surtout; cet amour aura des 
manifestations, que nous ne concevons pas, mais enfin... 
Ces charmants petits êtres sont chargés de bracelets et de 
colliers ; le lobe de l'oreille s'allonge démesurément sous le 
poids de six ou sept bijoux. 

Bien vite, chez cet enfant gâté, se révèlent tous les 
penchants de la race ; il insulte sa mère, fréquente l'école 
quand cela lui plaît, ment et calomnie avec candeur. 

Un petit garçon aperçoit un jour un Père, se promenant 
un volume à la main. Avec une hardiesse et une grâce 
toute singhalaise : « Swami, dit-il, je voudrais bien ce 
livre. — Mais, reprend le missionnaire, tu n'es pas en âge 
de lire. — Oh! si, swami, fait l'enfant, je sais bien lire. » 
La réponse avait jailli si naturelle, il y avait si peu de 
malice dans les deux yeux gentiment levés vers le prêtre, 
qu'on aurait eu mauvaise grâce à douter. Mais quelques 
années en pays singhalais rendent prudent, ce Eh bien! 
lis. )) Et du regard suivant le texte, de son doigt soulignant 
chaque mot, le gamin lut : ce Au nom du Père, et du Fils, et 
du Saint-Esprit. » Ce qui était écrit, je l'ai oublié, mais je 
sais bien que c'était tout autre chose (i). 






L'Évangile du Christ rencontre à Ceylan de sérieux 
adversaires. 

Sans parler de l'irréductibilité quasi absolue des musul- 
mans, de l'antagonisme souvent acharné des sectes protes- 
tantes, le grand ennemi, c'est le bouddhisme. 

Les missionnaires, en effet, ont affaire non à des sau- 
vages dégradés, livrés à quelques pratiques superstitieuses 
et incohérentes, mais à un peuple en possession d'une 
religion ancienne, puissante, ancrée dans les cœurs. 



Religions. 



Le bouddhisme. 



(i) Nous nous contentons d'esquisser ici à grands traits la physio- 
nomie du Singhalais. A ceux qui désireraient de plus amples détails, 
nous recommandons le livre intitulé Ile de Ceylan, pur J. van der 
Aa. S. J., 2e édition, Bruxelles, Ch. Bulens, éditeur. 

Le Père van der Aa est professeur de théologie au Séminaire 
indien de Kandy. 



— i5i — 

A qui veut se faire une juste idée du bouddhisme singha- 
lais, il est indispensable de distinguer le bouddhisme scien- 
tifique, théorique, du bouddhisme pratique. Le bouddhisme 
scientifique de Ceylan est un système organisé, ayant ses 
livres sacrés, ses dogmes, sa morale et son ascétisme. 

Les beautés de son code fameux sont éclipsées par des 
histoires puériles, des trivialités grotesques et de révol- 
tantes obscénités. 

Rejetant Dieu et l'âme, il professe pourtant par une 
étrange subtilité une sorte de métempsycose. Jamais un 
bouddhiste ne casse un œuf, ne tue un animal, fût-ce le 
serpent le plus venimeux; le soir, en étendant sa natte sur 
le sol, il prend grand soin de ne pas écraser de fourmis; à 
ses jours de ferveur, il marchera dans les rues avec pré- 
caution... S'il allait poser le pied sur un insecte! 

La fin la plus élevée qu'il propose à l'homme, c'est le 
Nirvana, — l'annihilation de l'individu — où ne peuvent 
guère aspirer que les moines; aux autres, aux imparfaits, 
est laissé l'espoir d'un séjour de délices plus ou moins 
élevées. Si par un surcroît de mérites, ils renaissent dans 
l'état de vie parfaite, le Nirvana leur est alors ouvert au 
terme de leur seconde existence. 

La morale, magnifique dans ses préceptes, manque de 
fondement; sans Dieu et sans âme, le vice n'est plus un 
mal moral, mais seulement une chose nuisible, à éviter 
parce qu'elle prive du néant et condamne à une vie d'ani- 
mal, de fantôme ou de damné. 

Le bonze — le moine bouddhiste — médite sur les paroles 
du maître, Bouddha, et mendie sa nourriture. Rien déplus 
déprimant que cette vie, passée dans la contemplation 
rêveuse, obsédante, des peines et des afflictions d'ici-bas, 
dans le désir morbide de voir ce misérable « moi » 
s'éteindre dans le néant (i). 



(i) Ou parle beaucoup actuellement du bouddhisme. Nous n'en- 
tendons en donner ici qu'une idée générale et voulons seulement 
montrer ce qu'il est en réalité à Ceylan. Nous résumons les données 
d'un missionnaire, le Père Schaefer, qui en étudiant cette religion 
sur place, en consultant les livres bouddhistes, en interrogeant les 
moines, est arrivé à des conclusions qui sont moins favorables que 
celles de certains écrivains. 




PJRLTRE BOUDDHISTE 



— i53 — 

Le bouddhisme pratique, tel qu'il existe aujourd'hui à 
Ceylau, contraste singulièrement avec la doctrine du fon- 
dateur; en fait, plus que Bouddha peut-être, c'est le démon 
qu'on adore sous la forme d'un serpent ou dans d'horribles 
représentations; à l'attente sombre du nirvana a succédé 
chez les moines mômes le désir d'un ciel. Ces prêtres, 
qui, drapés dans leur longue robe jaune, l'éventail à la 
main, s'arrêtent modestement sur le seuil des maisons 
pour demander l'aumône, passent pour les plus grands 
paresseux du monde ; sous leurs yeux régnent dans le 
peuple la polygamie et la polyandrie ; les beaux préceptes 
de charité n'empêchent pas les lois des castes et les 
querelles qui se terminent dans le sang. 

Tristes ténèbres qui retiennent loin de la vraie lumière 
i ,700,000 Singhalais ! 

Et Bouddha a ses cortèges, ses offrandes, ses lieux de 
pèlerinages, ses temples somptueux. Au sommet du fameux 
Pic d'Adam, un sanctuaire garde l'empreinte de son pied; 
Kandy expose à la vénération sa prétendue dent et Anu- 
radhapura, la cité morte du nord, possède un arbre sacré 
vénéré des pèlerins. 

Voilà le culte que, durant des siècles, les anciens mission- 
naires ont travaillé à détruire; c'est à lui que vont se 
heurter encore les Jésuites belges qui partent en 1895 pour 
travailler dans la mission de Galle. 

Ils sont cinq contre des milliers de bonzes, mais cinq 
hommes de Dieu forts de son appel et confiants dans sa 
grâce. 



CHAPITRE II 

ASPECT GÉNÉRAL DE LA MISSION 

Arrivée des missionnaires. — Triste état 
de la religion catholique. — Situation 
actuelle. 

Le Souverain Pontife avait nommé au siège de Galle le Arrivée 

R. P. Van Reeth, ancien Provincial de Belgique, alors missionnaires 
Recteur du noviciat de Tronchiennes. Vers la fin de 
septembre i8g5, le nouvel évêque quittait la Belgique; 
quatre Jésuites belges l'accompagnaient, les Pères Joseph 
Cooreman, Pierre Wallyn, Théodule Neut et le Frère 
coadjuteur Polydore Verbruggen. 

Le 9 novembre 1895, Monseigneur faisait son entrée dans 
sa ville épiscopale, où l'attendait tout un peuple en 
fête. Les Singhalais aiment les ornementations et les 
réjouissances bruyantes. Dans les rues ornées d'arches 
décoratives, une foule compacte suivait la voiture de 
l'évêque, les drapeaux belges claquaient au vent et le son 
des cloches, qui vibraient joyeuses, était étouffé de temps 
à autre par les salves d'artillerie. 

D'un portique érigé pour la circonstance non loin de 
l'église, Monseigneur monte à xîied vers Notre-Dame du 
Rosaire, la nouvelle cathédrale, et les habitants, comme 
autrefois le peuple juif, étendent sur le sol leurs manteaux 
aux couleurs voyantes. 

C'étaient les heures faciles, les heures de joie; la tâche 
pénible allait commencer. 

* * 

Presque au lendemain de leur arrivée, les ouvriers se 
mettaient à l'œuvre : le Père Cooreman restait dans la ville 



i5 7 



auprès de l'évoque ; les deux autres Pères partaient pour ^ Triste 
Ratnapura et Kégalle, les chefs-lieux des districts du nord. catholique, 

L'état général de la Mission était misérable. 
Sur 865,ooo habitants, le dernier recensement de 
1891 relevait quatre mille six cents catholiques. 
Depuis trois ans ils étaient presque entièrement 
privés de secours religieux; on comprend ce qu'ils 
étaient devenus. Connaissance de la religion, 
morale, fréquentation des sacrements, tout cela 
était tombé bien bas. Dans certaines régions, 
c'est à peine si, à 20 ans, on connaissait le 
Pater et Y Ave; les enfants de 8 ans ne 
savaient pas même ébaucher un signe de 
croix. L'apostasie avait fait des victimes; 
le bouddhisme gagnait du terrain. Des sept 




cent vingt-cinq établissements scolaires 
répartis dans le diocèse, quatre cents 
étaient bouddhistes, cent soixante protes 
tants et cinq seulement catholiques ; 
cent quarante étaient des écoles 
athées. Presque toutes les églises 
étaient désertes et menaçaient 
ruine; et tout près de l'autel 
délaissé, s'élevaient, arrogants 
et riches, les temples boud- 
dhistes et protestants. 

« L'église! j'ai presque honte 
de donner ce nom à l'endroit où 
l'on m'introduisit, écrivait le Père 
Wallyn. Une masure convertie en 
grange peut seule donner une idée de ce qu'est 
ici la maison de Dieu. Le toit est en ruine ; le ciment du 
pavé s'émiette et cède sous les pas; les murs sont couverts 
de toiles d'araignées ; à l'autel, pas même une jnerre con- 
sacrée. Les voleurs auraient beau chercher, ils ne trou- 
veraient pas deux centimes à emporter... Pas une école 
dans tout le district ! » 

A peine peut-on s'imaginer les difficultés, auxquelles se 
heurtèrent les premiers missionnaires. Il leur fallut partir 
en reconnaissance, pousser jusqu'aux limites de leur 



GRANDE CLOCHE EN OR CISELE 
RECOUVRANT LA DENT DE BOUDDHA 



— i58 — 

district, relever les chapelles, rebâtir les écoles. Et quand 
après de longues marches le prêtre rentrait, harassé, dans 
cette pauvre chaumière qui s'appelait son presbytère, seul 
devant sa petite table, il n'avait pour tout repos que l'étude 
de l'anglais, du singhalais et du tamoul. 






situation actuelle. Le diocèse fut consacré au Sacré-Cœur de Jésus et géné- 
reusement on commença. Et aujourd'hui? Le progrès est 
réel, la moisson mûrit et attend des travailleurs. 

La mission compte vingt Jésuites belges distribués dans 

huit localités; chacune d'elles a son presbytère, son 

église et son école ; elle est le centre du district confié au 

missionnaire. Dans la province du sud, c'est, outre Galle, 

Matara, Jjolie petite ville de la côte coupée en 

deux par le Nilganga, « le fleuve 

bleu » ; Hambantota, avec 

sa belle plage 




PRESBYTERE DE BALAKGODA 



— i59 — 

de sable rouge et ses salines; Hiniduma, la dernière 
fondée sur le Ginganga et qui abrita son premier prêtre 
sous une hutte de feuilles de palmier. Dans la province du 
nord, c'est Kégalle, avec ses estâtes à perte de vue; Ratna- 
pura, la cité des rubis, Balangoda, et, tout près sur la 
colline, le gentil chalet du Père Wallyn avec tout un horizon 
de montagnes; enfin, au bord du Kélani, Yatiyantota, 
récemment séparée du district de Kégalle. 

De 4,600, le nombre des catholiques s'est élevé à 8,799; 
l'année 1905 accuse une augmentation de 534; ^4 écoles, 
où le crucifix a sa place d'honneur, comptent 2,801 élèves; 
38 églises et chapelles ont été construites ou relevées de 
leurs ruines. 

L'ignorance en matière religieuse reste grande encore, 
principalement chez l'adulte; mais comment passer sous 
silence la profondeur de la piété, les manifestations fer- 
ventes de la foi, la célébration des fêtes, les chiffres de 
23,i43 confessions, de 30,895 communions, enregistrées 
pour l'année 1905, alors qu'autrefois le bon catholique se 
contentait d'accomplir le strict nécessaire (1). 

Dieu ne couronne ainsi que les oeuvres sanctifiées dans 
la souffrance; pour croître, toute moisson surnaturelle 
réclame une terre arrosée des sueurs de l'ouvrier évangé- 
lique. 

C'est cette vie du missionnaire avec ses héroïsmes 
cachés, avec ses joies réconfortantes aussi qu'il nous reste 
à retracer. 



(1) Le tableau suivant révèle le progrès, lent mais sérieux, de la 
vie chrétienne dans la Mission, de i8<j5 à iqo5 : 





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Catholiques . . 





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6,857 


7,529 


7,878 


8,200 


8,265 


8,799 


Baptêmes. . . 


234 


371 


486 


555 


618 


529 


659 


682 


684 


607 


Confessions . . 


4,232 


6,381 


9,224 


12,140 


15,374 


16,149 


17,389 


19,089 


21,708 


23,143 


Communions . 


4,006 


7,196 


10,169 


14,326 


18,738 


19,234 


21,963 


24,084 


27,673 


30,895 


Mariages . . . 


29 


54 


88 


96 


85 


76 


93 


82 


84 


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CHAPITRE III 

VIE DU MISSIONNAIRE. — SES TRAVAUX 

Le prêtre dans son poste. — Le presbytère. 
— L'église. — Piété des Singhalais. — Une 
conversion. 

Les visites du district. — Chez les Sin= 
ghalais. — La sedia gestatoria. — Sur 
la route. — Au village. — Chien et 
serpent. — Chez les Tamouls. — La ré= 
ception. 

L'âme à qui Dieu parle de missions lointaines est une 
âme de choix qu'il a reconnue assez forte pour le sacri- 
fice. 

Elle trouvera là-bas des fatigues, des souffrances, des 
déboires; il faudra qu'après dix insuccès, elle se relève 
dix fois pour recreuser le sillon qui s'est fermé derrière 
elle : c'est à ce prix qu'elle portera des fruits qui de- 
meurent. 

A Ceylan, l'insouciance de caractère des natifs et le pro- 
sélytisme acharné des bouddhistes et des protestants 
réclament du missionnaire la plus grande constance dans 
l'effort. 

Trois occupations y partagent sa vie : le travail du minis- 
tère dans son poste, la visite du district et le soin des 
écoles. 

Le missionnaire est d'abord curé, et tout curé a son Le prêtre 
presbytère et son église. 



dans son poste. 



Le presbytère. 



L'église. 

Piété 

des Singhalais. 



— l62 — 

Le presbytère, le voici : une petite maison bien simple, 
au toit de chaume; si la station est nouvelle, oh! alors, ce 
sera une méchante masure mal fermée, où le vent pénètre, 
où les rats logent à vos côtés et se disputent votre soutane 
pendant que vous essayez de fermer l'œil; parfois ce sera 
moins encore, un r^etit coin derrière l'autel, une y)auvre 
hutte et la terre nue. 

Tout près, l'église plus grande, plus soignée parce 
que c'est la demeure du bon Dieu, mais souvent combien 

misérable encore ! 
Les murs sont si 
nus, au fond l'autel 
si humble ; j> eut-être 
la pluie filtre-t-elle 
au travers du toit. 
Mais le bon peuple 
ne remarque rien; à 
genoux sur le sol il 
prie, avec quelle foi 
et quel respect. Il 
crie ses prières plu- 
tôt qu'il ne les ré- 
cite : côté extérieur 
de la dévotion, mais 
auquel il tient beau- 
coup. 

Quelle joie pour 

lui de participer aux 

processions et aux 

représentations de 

scènes religieuses. 

Tout cela à la façon 

singhalaise sans doute,... 

un peu originale pour nous, mais agréable à Celui qui aime 

les cœurs simples. 




EGLISE ET PRESBYTERE A IUMDUMA 



Le grand jour par excellence est celui ^de la fête patro- 
nale de l'église. Il y a une neuvaine préparatoire, neu vaine 
qui sera tantôt de sept jours et tantôt de onze, suivant 



i63 



que les ressources permettront de varier la décoration du 
lieu saint; mais à Ceylan, cela s'appelle toujours une neu- 
vaine. Elle se clôture la veille de la fête par les vêpres où 
accordéon et bugle mêlent leurs accords au chant des 




L EGLISE DE BALANGODA 



psaumes et des hymnes ; le lendemain grand'messe et pro- 
cession; et de nouveau violon, clarinette et cornet à piston 
s'entendent à produire un concert invraisemblable. 

Les cérémonies de la Semaine sainte offrent aux Sin- 
ghalais l'occasion de manifester leur piété expansive. Le 
peuple suit avec émotion les épisodes évangéliques qui se 
déroulent sous ses yeux en scènes animées ou en tableaux 



— i64 — 

vivants. Le Vendredi saint surtout, les offices liturgiques 
terminés, « il faut livrer l'église au peuple et ne lui deman- 
der qu'une chose, c'est de ne pas pousser les démonstra- 
tions extérieures de sa foi jusqu'à renverser les murailles; 
pour le reste il n'y a qu'à laisser faire : on va représenter 
la Passion. 

» Le chœur de l'église disparaît à la vue des curieux : de 
grandes tentures, blanches au fond, noires par devant, dis- 
simulent l'autel. Il leur faut un christ, mais non une image 
quelconque; ce qu'ils veulent, c'est le vieux christ qui a 
reçu les adorations des ancêtres. Des deux côtés de cette 
antique image, ils dressent, entourées d'épais bouquets de 
verdure, les statues de la Mère des douleurs et de saint 
Jean. 

» Il est 3 heures, le peuple est réuni depuis longtemps 
dans l'église; ou commence à lire la Passion. Soudain des 
coups de marteau retentissent et se succèdent. Ah! je 
comprends : on lit le passage de l'Evangile qui raconte le 
crucifiement, et dans le choeur, derrière les grands voiles, 
la scène vient de commencer. Le rideau s'écarte et les 
fidèles peuvent voir l'image vénérée, le Christ en croix. 

» La lecture se poursuit. Dans rentre-temps on prépare 
la seconde scène. Cette fois, c'est compliqué : il s'agit de 
représenter la descente de croix. Le vieux crucifix, la chère 
et précieuse relique, est remplacée par une croix nue. 
Tous les instruments de la passion sont réunis, et, afin que 
chacun puisse bien les voir, on organise un petit cortège 
de douze enfants de chœur. Chacun tient en main un pla- 
teau contenant, l'un la couronne d'épines, un autre les 
clous, un autre les tenailles et ainsi de suite. Au moment 
où cette petite procession va rentrer dans le chœur, le 
rideau se lève et la scène de la descente de croix apparaît 
dans sa touchante naïveté. 

» Au dernier acte, nous voyons l'ensevelissement. Le 
Christ est recouvert d'un voile des pieds à la tête et déposé 
sur un brancard orné pour la circonstance. On entonne le 
Stabot et la grande procession s'ébranle. Tout le peuple 
porte des cierges. Et dans le jardin dont nous faisons le 
grand tour,, le coup d'œil est vraiment magnifique. 

» On rentre à l'église; l'image du Sauveur est déposée à 



— i65 — 

l'entrée du chœur. Je lui baise les pieds le premier. Alors 
je suis témoin d'une scène unique dans son genre. Tous 




LA GROTTE DE NOTRE-DAME DE LOURDES A KEGALLE 



viennent baiser les mains, les pieds du crucifix, jettent de 
tous côtés à l'entour des jnèces de monnaie, offrent cierges 



iG6 



et chandelles, si bien qu'un homme, placé là pour les rece- 
voir, en a tant sur les bras en un clin d'œil qu'il est 
obligé de les jeter à terre pour en recevoir encore et tou- 
jours (i). » 

Les natifs ont une dévotion toute spéciale à sainte Anne. 
La sainte Vierge aussi est aimée dans le diocèse; Kandy, 
Halpatota, Kégalle ont leur petite grotte à l'Immaculée 
Conception. 

* * 

Le Père Wallyn raconte comment il introduisit la dévo- 
tion au Sacré-Cœur à Ratnapura. 

ce Le 3 janvier, c'était le premier vendredi du mois. J'en- 
voyai la veille un des enfants chez tous les chrétiens leur 
annoncer qu'il y aurait le lendemain messe à 8 heures et le 
soir salut en l'honneur du Sacré-Cœur, et les inviter à venir 
tous aux offices. Je voulus orner l'église ou du moins 
l'image du Sacré-Cœur; mais je n'avais en fait d'image de 
ce genre qu'un souvenir de première messe. Je la plaçai 
dans un cadre autour duquel je roulai une pièce de tulle 
vert tendre, ayant servi de ceinture à l'un de mes chrétiens 
le jour de Noël ; une autre pièce d'étoffe rouge, une ceinture 
également et deux petits vases contenant des fleurs, tous 
objets mendiés, complétèrent la décoration de l'image. 

» Le matin, j'entendis deux confessions et donnai la 
communion à un jeune homme. Le premier résultat ne sem- 
blait pas brillant; mais le soir, au salut, ce fut autre chose ; 
la petite église était remplie; jamais je n'assistai à spec- 
tacle plus émouvant, jamais je ne vis pareil recueillement, 
surtout pendant la bénédiction. Les Tamouls prosternés 
sur le pavement, les Singhalais à genoux par terre, les 
mains jointes au-dessus de la tête, tous gardaient le plus 
religieux silence. 

» Au moment où j'élevai le Saint Sacrement, le moup- 
pou (2) fit soudain entendre sa voix, essayant de dominer 



(1) La Semaine sainte à Kégalle, pur le Père Stache, S. J. {Missions 
Belges, 1899, p. 227). 

(2) La charge de mouppou est plutôt honorifique ; elle équivaut à 
peu près à celle de président dune fabrique d'église. 



— 167 — 

par son chant le bruit de la sonnette et le tintement de la 
cloche suspendue à l'extérieur aux branches d'un arbre. 
« Remerciements, sacrifice, adoration et supplication 
» soient à jamais au très saint, sublime et divin sacrement 
» de l'Eucharistie », chantait le chef d'église d'un ton aigu 
et d'une voix tremblante; et le peuple entier répétait ces 
mêmes paroles dans un murmure respectueux. » 

Douces heures qui payent largement des semaines d'ef- 
forts. Le prêtre est aimé d'ailleurs, aimé des enfants que 
chaque jour il catéchise, aimé des époux dont il légitime 
l'union, aimé de ceux qu'il a réconciliés. 

Voilà le cadre où le missionnaire passe sa vie, vie 
faite d'incertitudes et d'imprévus, où, à chaque heure, 
l'on doit être debout, les reins ceints, prêt à partir au 
moindre appel,... prêt à recevoir aussi un bouddhiste, un 
protestant parfois, qui vient frapper à la porte du pres- 
bytère, chercher le remède à ses doutes. 

Nous ne savons rien de plus touchant que cette conver- uneconversio 
sion, racontée par le Père Schaefer. 

Le missionnaire avait découvert à Madampa, non loin 
de la côte, les tristes restes d'une ancienne église catho- 
lique , mais dans les cœurs, tout vestige de la vraie foi 
avait disparu. Après avoir tenté, mais en vain, de ramener 
les habitants à la religion de leurs ancêtres, il quittait le 
village sans plus d'espoir. « Mais le dimanche suivant, 
écrit le Père, étant à Balapitiya, station située à 
8 kilomètres de Madampa, un Singhalais bien mis 
vint se jeter à mes pieds et me demanda avec instance le 
baptême. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je 
reconnus en lui le maire de la « petite Venise » (1). 

« Eh, lui dis-je, mon ami, qu'est-ce qui vous porte si 
soudainement à vouloir vous faire chrétien? Qu'est-il donc 
arrivé depuis ma visite au village ? » 

» Sa réponse fut étonnante. « La nuit, dit-il, en songe, 



(1) Xom donné au village de Madampa, dont les habitations sont 
disséminées dans des îlots. 



— 169 — 

un homme d'aspect doux et vénérable m'est apparu et m'a 
commandé de me faire chrétien. Je n'ai d'abord pas fait 
grande attention, mais deux fois le même songe est 
revenu; alors j'ai eu peur et je suis venu ». 

» Ceux, qui savent combien le missionnaire est exposé 
à tomber victime de vils exploiteurs qui abusent de sa 
bonne foi et tâchent de le tromper par de belles protesta- 
tions, ne seront pas étonnés d'apprendre que l'histoire du 
songe n'eût guère suffi à me convaincre. Cependant- 
comme l'impression que l'homme me fit était excellente, 
je le reçus avec bienveillance, l'intruisis avec soin et ne 
tardai pas à avoir des preuves évidentes de sa sincérité. 
Car dès que son dessein fut connu, il eut à supporter des 
persécutions sans nombre au village ; sa femme le menaça 
de le quitter s'il se faisait chrétien. Rien n'y fit, le brave 
catéchumène persista à demander le baptême. 

» Je le lui conférai à Galle, où je l'avais fait venir pour 
la circonstance. Ce fut le jour de la fête du Saint-Rosaire; 
il y eut messe pontificale, à laquelle le néophyte eut le 
bonheur d'assister sous le porche de la cathédrale. 

» Après la messe et le baptême, comme je parcourais avec 
lui la grande nef, lui montrant les statues et les tableaux, 
soudain il s'arrêta et, étendant le bras vers un grand 
tableau du Sacré-Cœur, d'une voix vibrante il s'écria : 
<c Qui est-ce là ? Oh ! dites-moi qui est-ce là ? car c'est 
lui qui m'a apparu en songe et m'a commandé de me]faire 
chrétien. » Et lorsque je lui eus dit qui c'était, il tomba à 
genoux et, les larmes aux yeux, il ne cessa de répéter : 
« Jesu Toumani ! Jesu Toumani ! Mon Seigneur Jésus, 
mon Seigneur Jésus! » Depuis lors, j'ai baptisé ses sept 
enfants. » 

Hélas ! Pourquoi sont-elles si rares ces visites? car les 
adultes renoncent difficilement à leurs erreurs. N'importe, 
on essaie, on persévère et quand l'un d'eux sort de l'église, 
régénéré dans les eaux du baptême, une joie pure éclaire 
l'âme du missionnaire ; la pauvre maisonnette, où il vit si 
seul, lui semble plus belle et plus belle sa vie, qui ouvre à 
une âme les trésors du Christ. 

* 



170 — 



Les visites 
du district. 



Chez 
les Singhalais. 



Le bon pasteur n'attend pas au bercail le retour des 
brebis ; il part à leur recherche. Le missionnaire parcourt 
les villages singhalais et les estâtes des pauvres Tamouls. 

Il quitte sa résidence, tantôt pour une visite régulière 
dans un coin de son district, tantôt sur les instances d'un 
village, d'une famille perdue dans la jungle, d'un mori- 




CANOTS 

bond qui l'attend pour 
s'éteindre tranquille. Ses 
moyens de locomotion? c'est le coach, la vieille diligence; 
le tronc d'arbre creusé, fendant l'eau au bruit des pagaies; 
plus souvent la charrette à bœufs, qui franchira au besoin 
le gué des rivières ; parfois la chaise à porteurs. Et quel 
voyage alors ! 

« J'avais à me rendre, raconte le Père Wallyn, de 
Balangoda à Kiripatdeniya, à plus de deux lieues d'ici. Il 
n'y avait pour y aller qu'un mauvais petit sentier, qu'on 
était en train de convertir en route carrossable, mais qui 
était encore loin d'être carrossable, à l'époque dont je 
parle. Vous avez vu chez vous ce que sont, en temps de 
pluie ou de dégel, ces chemins de terre fréquentés par 
les lourds chariots. On enfonce jusqu'à la cheville dans 
le sol détrempé et dans les ornières. Tel était notre 
sentier, à la suite de plusieurs jours d'averses, avec cette 



— i7i — 



différence, toutefois, qu'on y enfonçait jusqu'au-dessus du 
genou. 

» Les gens de Kiripatdeniya désiraient m'avoir à tout 
prix, pour leur dire la sainte messe et administrer les 
sacrements. Mais comment m'y rendre? Je n'ai pas de 
cheval. Mon bœuf aurait disparu dans le bourbier. Je 
leur promis d'aller chez eux, dès que les chemins seraient 
praticables ; la saison sèche était proche : encore un peu 
de patience. Ils insistèrent et proposèrent de me porter 
eux-mêmes. J'acceptai. 

» Le lendemain, six forts gaillards vinrent me prendre. 
Ils attachèrent, au moyen de cordes aux deux cotés d'une 
chaise à bras, deux gros bâtons, en guise de brancard, me 
firent asseoir sur 
la chaise et à un 
moment donné me 
soulevèrent et 
partirent. Nous 
voilà en route. En 
voyant sur tout le 
parcours femmes 
et enfants se pros- 
terner j)our de- 
mander ma béné- 
diction, j'aurais 
pu me croire le 
pape du district, 
porté dans lasedia 
gestatoria. 

» Je me sou- 
viens d'avoir lu 

qu'après la proclamation d'un nouveau pape, on brûle des 
étoupes devant lui, pour lui rappeler que tous les honneurs 
ici-bas sont éphémères. Les empereurs romains, dans 
l'ivresse de leurs triomphes, se faisaient rappeler par un 
héraut qu'ils étaient mortels. Pour me rappeler mon néant, 
je n'avais besoin ni d'étoupe, ni de crieur public, la boue 
dans laquelle pataugeaient mes porteurs y suffisait. Ils en 
avaient jusqu'au-dessus des genoux, quoiqu'ils avançassent 
avec une extrême prudence, en n'appuyant le pied qu'après 



La 

sedia gestatoria. 




EQUIPAGE DE MISSIONNAIRE 




COLLINES DE CEYLAN 



173 - 



avoir clierclié à s'assurer si le sol était ferme. Un faux pas 
de leur part et je piquais une tête dans la vase. Aussi vous 
auriez dû voir avec quelle sollicitude les deux hommes qui 
n'avaient rien à porter marchaient à mes côtés, la main 
sur le brancard, prêts à me retenir si l'un des porteurs 
venait à glisser. Mon équilibre instable me fit faire des 
réflexions bien salutaires sur l'instabilité des honneurs eu 
ce monde. » 

Quand la distance est peu considérable, le missionnaire sur la route, 
ne dédaigne pas une excursion pédestre; et la soutane 
blanche apparue sur les grands chemins est toujours un 
sujet de joie : si bienfaisant est son passage sur la route. 
A peine apprend-on que le Sivami passe, les portes des 
maisons s'entr'ouvrent ; le Singhalais s'agenouille pour 
recevoir la bénédiction; le coolie Tamoul se jette à terre de 
tout son long en criant : « Loué soit Jésus-Christ ». Il 
appelle cela la prostration des six membres; deux bras, 
deux jambes, le front et la poitrine, cela fait bien six. 

Mais voici le village où le prêtre est attendu, et depuis au village, 
si longtemps ! Un évêque n'est pas mieux reçu, le catéchiste 
accourt, la clochette sonne et dans un remue-ménage con- 
fus on entend : « Le swami est là! le swami est arrivé! » 
On se précipite, on salue, on se prosterne. Et le mission- 
naire? Il est heureux au milieu de son troupeau; il vient 
panser les plaies, consoler, relever. La nuit il n'aura peut- 
être pour tout logement que la terre nue de l'église, le sol 
de la sacristie où vents, chauves-souris et moustiques cons- 
pireront pour le tenir éveillé; qu'importe? Demain, il célé- 
brera la sainte messe, événement si rare dans le village ; 
aux âmes purifiées, mais si exposées durant sa longue 
absence, il distribuera le pain qui fait les forts... et puis, il 
s'en ira à quelques lieues de là soulager d'autres misères. 



Parfois dans ses voyages un incident typique : chien et serpent, 

« Je venais d'arriver à Ganegama, écrivait le Père Schae- 
fer, et me trouvais debout au milieu de la pièce, lorsque je 
vis descendre le long des combles un énorme serpent long 
de 3 à 4 mètres et gros comme mon poignet. 



174 — 



» Inutile de dire que je fus saisi; j'avouerai même que 
je sentis le long du dos un petit frisson qui n'était pas celui 
que donne le sublime. . 

» Il est vrai que j'aurais pu facilement m'enfuir, car la 
porte donnant sur une petite cour était largement ouverte. 

Mais par une fasci- 
nation étrange, je 
restai là immobile 
et bientôt la hideuse 
bête vint se dérouler 
sur les dalles pres- 
que à mes pieds... 

» Je ne sais ce que 
j'aurais fait — pro- 
bablement une sot- 
tise, étant troublé — 
si en ce moment un 
grognement terrible 
ne m'eût tiré d'em- 
barras. 

» C'était la voix 
de Pândou, le grand 
chien noir, féroce 
pour tout le monde, 
excepté pour moi, à 
cause des gros mor- 
ceaux que j'ai cou- 
tume de lui jeter à 
mes repas. 

)> Il sortit furieux 

de dessous la table 

où il était couché et, 

d'un bond superbe, 

se lança à la poursuite du reptile qui, sentant un adversaire 

redoutable, s'enfuyait avec rapidité. 

» Mais Pândou, plus rapide, l'atteignit au milieu de la 
cour, et alors se déchaîna entre ces deux fauves — car le 
chien n'était rien d'autre en ce moment — une lutte à 
outrance où de part et d'autre l'adresse et la férocité mirent 
en jeu tous leurs ressorts. Le serpent, se voyant traqué et 









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LA BAEQUE DU P. SCHAEFER 



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forcé de se défendre, essaya d'abord d'enlacer son antago- 
niste dans ses formidables nœuds. 

)> Ce ne fut pas un spectacle banal que de voir les ondu- 
lations de son grand corps autour du chien, qui, rusé et 
alerte, par des mouvements brusques et des bonds inat- 
tendus, échappait à toutes ses poursuites. 

» Le monstre voyant qu'il n'obtenait rien par ces ma- 
nœuvres, changea soudain de tactique et roula ses anneaux 
en une masse compacte et immobile ; au-dessus de lui se 
dressait, horrible et menaçante, sa tête à gueule ouverte, 
projetant la langue dont le dard s'agitait comme une 
flamme... 

» Le chien passa à l'offensive et, par des voltes rapides 
en tous sens, tâcha de désorienter le serpent en fatiguant 
son attention, épiant en même temps le moment opportun 
pour se lancer en avant et le prendre à la nuque... 

» Debout sous l'embrasure de la porte, je suivais hale- 
tant toutes les péripéties de ce combat homérique où, à 
tout moment, les chances de succès semblaient passer d'un 
adversaire à l'autre. 

» Tout à coup, une feinte admirable du chien, tournant 
à gauche pour se précipiter aussitôt à droite, puis un bond 
raxîide comme l'éclair, et ses terribles mâchoires serraient 
le cou du serpent... 

» Il y eut un broiement formidable suivi d'an sifflement 
affreux; quelques secousses convulsives et la tète du 
monstre, lâchée par le chien, retomba inerte sur son corps 
inanimé. 

)> Je reprenais longuement haleine en caressant le vain- 
queur qui frottait son large museau contre mes genoux, 
lorsque la voix criarde de la vieille Yitanachy, ma voisine, 
vint frapper mon oreille. 

« Ah! le malheureux chien! » s'écria-t-elle avec colère, 
qu'a-t-il fait ? Il a tué mon serpent ! Ah ! mon pauvre 
nayâ! te voilà mort! qui chassera désormais les rats de la 
maison ? qui empêchera la vermine des jungles de venir 
l'infester!... » 

» Surpris de ces plaintes étranges, j'allai aux informa- 
tions. Leur résultat m'affecta désagréablement, car j'ap- 
pris qu'au lieu de délivrer la terre d'un monstre redou- 



— 177 — 

table, Pândou n'avait fait que tuer un animal inoffensif 
qui, malgré son apparence farouche, servait de chat à ma 
voisine. » 



Qu'est-ce qu'une visite Restâtes? N'allez pas croire que 
ce soit une visite ordinaire, comme celle que ferait un 
pasteur dans nos régions. Marcher, courir, sauter, passer 
les rivières avec de l'eau jusqu'aux genoux, chercher les 
•catholiques disséminés dans une population nomade et les 
rassembler : œuvre fatigante, dont les fruits sont peu 
apparents. Mais il y a là des baptisés; peut-on les laisser 
privés des secours de la religion? Il y a là de pauvres 
parias, et les déclassés du monde n'occupent-ils pas la 
première place dans le royaume du Christ? 

Comment résister d'ailleurs à tant d'appels, comment ne 
pas tenir compte de leur foi, de leur générosité? Si de leur 
maigre salaire ils ont pu soustraire une obole, une petite 
chapelle — oh! bien modeste — s'élève dans les plantations 
et quand le prêtre est annoncé, le soir après leur rude 
journée, ils partent à sa rencontre pour lui faire un de ces 
accueils enthousiastes dont le Père Théodule Xeut nous a 
laissé la description. 

« Leur cortège n'est certes pas à comparer à celui de 
Saint-Lambert, à Liège, ou aux processions de Bruges. 

» A Udaboye, il pleut à torrents; néanmoins les clari- 
nettes vont leur train, les tambours trempés d'eau sont vite 
réduits au silence, mais malgré la pluie la petite sonnette 
ne se tait pas. Cette pauvre petite fille, qui marche devant 
moi, ne s'aperçoit ni de la rafale, ni de la fatigue. Outre sa 
clochette qu'elle agite d'une main, elle tient de l'autre deux 
drapeaux. Ses sœurs en portent trois chacune. De temps 
en temps, ses forces trahissent son courage et les drapeaux 
lui échappent au risque de me crever un œil. Vite elle les 
ressaisit. Plus d'une fois j'ai envie de l'aider, mais il paraît 
que cela ne m'est pas permis. Heureusement, son père qui 
dirige tout le cortège vient à son secours. » 

Aussitôt arrivé, le Père se met à l'œuvre, fait réciter les 
prières, interroge sur le catéchisme, entend les confessions; 
puis, vers minuit, tous se retirent dans leurs chaumières. 



Chez 
les Tamouls 



La réception 



— 179 — 

Dès 3 heures, ils sont debout, et dans la petite cha- 
pelle édifiée à leurs frais, ou dans la misérable hutte 
élevée de leurs mains, Jésus descend sous les voiles eucha- 
ristiques. 

A 6 heures ils se remettent au travail, plus courageux, 
plus vaillants jusqu'à la prochaine visite de Dieu. 

Et quand le missionnaire, malgré les misères qu'il a dû 
déplorer, malgré ses longues marches et ses peines, qui 
n'ont peut-être profité qu'à peu d'âmes, quitte la plan- 
tation où le Christ s'est fait le consolateur du paria, 
d'elle-même l'hymne d'action de grâces monte à ses 
lèvres. 

Durant des semaines il court ainsi d'estate en estate, se 
souvenant que Jésus pleurait sur les foules qui erraient 
sans pasteur. 



CHAPITRE IV 



LES ECOLES 



Importance et difficultés. — Genres d'écoles. 
— Une classe.— Le Collège Saint=Louis, 
à Galle. — Les bâtiments. — Les élèves. — 
Les études. — Académie singhalaise. 

A Ceylan, tout comme ailleurs, la question scolaire est 
pour la mission une question de vie ou de mort. 

L'adulte échappe i:>resque totalement à l'action du mis- 
sionnaire. Reste la jeunesse; à l'école, de la transformer, importance 
de créer ainsi une génération nouvelle en facilitant Tins- et 

truction et la persévérance des élèves catholiques, en rap- 
prochant du x^rêtre les enfants bouddhistes, qui forment 
la majorité de la population scolaire. C'est l'œuvre la plus 
féconde, mais celle aussi qui réserve au missionnaire le 
plus de tracas : ennuis pécuniaires, difficultés de recrute- 
ment du personnel enseignant, rivalité des bouddhistes et 
efforts de l'apostolat protestant, il y a de tout! 

Ah! la pauvreté, que de fois elle arrache des larmes au 



— 180 — 

prêtre ! La multiplication des écoles décuplerait les conver- 
sions, et par malheur la bourse est vide. Comprend-on 
alors la joie du missionnaire, quand, un matin, un pli venu 
d'au delà des mers — de la Belgique aimée — lui annonce 
l'envoi d'une aumône? Vite l'école surgit de terre; elle 
s'appelle Saint-Michel, Sainte-Barbe, Saint-Servais,du nom 
d'un collège qui l'a fondée ; si elle est due à la générosité 
d'un particulier, ses murs suffiront à garder vivant au 
coeur du prêtre et des enfants le souvenir du bienfaiteur. 

La présence journalière de soixante enfants est requise 
pour que l'école soit enregistrée par le gouvernement; elle 
acquiert alors le droit à un subside, pourvu que le résultat 
des examens soit satisfaisant. 

Seconde source d'embarras : les maîtres et maîtresses. 
Il faut de l'argent pour les payer, de la patience pour 
réparer leurs maladresses et avant tout de la prudence pour 
les choisir. 

« J'avais besoin d'un maître d'école, écrit le Père 
Stache; je mis une annonce dans les journaux, et voici la 
traduction d'une des lettres que je reçus alors. Après 
m'avoir offert ses services et décliné tous ses titres : « Je 
» suis un catholique, ajoutait le candidat, mais pas un 
)> catholique romain; mais je suis un chrétien et j'adore le 
» même Dieu et Sauveur; en retour, vous voudrez bien 
)> m'aider, si vous êtes un réel bon Samaritain. » Mais, 
hélas! je ne fus pas, ce jour-là, un réel bon Samaritain. 
Outre qu'il n'était pas un catholique romain, il n'avait 
aucun certificat de nature sérieuse, témoin le suivant : 
« Je connais monsieur un tel, je le crois capable de faire 
)) face à toutes les situations dans lesquelles on pourrait le 
)> placer. » On peut craindre avec raison ceux qui ont des 
connaissances si universelles. » 

Devant les progrès du catholicisme au sein des jeunes 
générations, l'ardeur des bouddhistes se réveille : articles 
virulents publiés dans les journaux, défenses faites aux 
parents d'envoyer leurs enfants à l'école des prêtres, son- 
neries de cloches et processions, distributions de prix poul- 
ies fleurs portées à Bouddha, tout est mis en œuvre avec 
d'autant plus de facilité que l'argent ne fait pas défaut. 

Les Wesleyens, eux aussi, déploient une activité digne 



i8i 



d'une meilleure cause ; mais la stérilité de tant d'efforts 
n'est pas loin de décourager bon nombre des leurs. 

Les exigences sociales de la colonie nécessitent à Ceylan Genres décoies. 
deux genres d'écoles catholiques : les écoles singlialaises 
gratuites et les écoles anglaises payantes. 

Les premières sont des écoles primaires où l'on enseigne 
le dialecte de la région, l'arithmétique et la géographie. 

L'école anglaise comprend neuf classes : Y « alphabet 
class » et les huit « standards ». L'enseignement s'y donne 
en anglais; les exercices principaux sont la dictée, la lec- 
ture et l'arithmétique. Dans les trois cours supérieurs, le 
maître a la faculté de mettre au programme l'algèbre, la 
géométrie et bien d'autres branches encore,... le latin 
même : ce qu'il ne manque pas de faire, s'il connaît tant 
soit peu ses déclinaisons. 

Les English high schools des Pères sont spécialement 
estimées des bouddhistes eux-mêmes ; elles fournissent à 
leurs yeux la vraie éducation anglaise, et l'éducation 
anglaise est précieuse pour les Singhalais qui dédaignent 
fort la culture des champs et n'ont pas d'autre idéal qu'un 
poste dans l'administration. 



* 



Une classe à Ceylan rappelle-t-clle une classe de Bel- 
gique? 

Oh ! que non ! C'est plus original. 

Voyez d'abord ce mélange plus ou moins harmonieux de 
têtes noires, brunes, presque blanches, demi-rasées ou 
coiffées d'un fez, et cette variété d'accoutrement depuis 
la blouse et le veston à l'européenne jusqu'au pagne indi- 
gène. 

La classe commence. Une petite prière durant laquelle 
les catholiques s'agenouillent; les autres restent debout. 

Neuf cours : donc trois professeurs. C'est coutume reçue, 
faute d'argent et l'on s'en tire à merveille. Les élèves de 
deux cours font un travail fixé pendant que ceux du troi- 



Uni classe. 



— 182 — 

sième récitent leur leçon près du professeur. La récitation 
terminée, ils s'en vont avec un devoir ; un autre cours leur 
succède. 

Aussi bien, n'est-il pas question ici de silence. Chacun 
de ces gamins étudie à haute voix ; le tintamarre ne gêne 

personne. Pour les empêcher de 
s'entr'aider, on les enverra 
même au besoin travailler 
dans tous les coins de 
la classe : mesure 
dangereuse peut- 
être, chez nous, 
là-bas nullement 
incompatible 
avec le bon or- 
dre. Les jeunes 
catholiques sont 
seuls tenus d'as- 
sister au caté- 
chisme; les ras- 
sembler n est pas 
toujours chose fa- 
cile et tel Père se 
souvient encore de son 
premier essai de convo- 
cation, qui échoua com- 
plètement ; aucun des 
enfants ne répondit à 
l'appel. Une fois l'école créée, 
les choses marchent mieux : il faut bien venir en classe. 
Pas n'est besoin de brillants discours dans l'exposé de 
la religion ; on instruit surtout et l'on prémunit contre le 
retour au bouddhisme. 

* * 




LES Ef,EVES DU T. STACHE A RATNAPURA 



Collège 

Saint-Louis 

à Galle. 



Écoles singhalaises, écoles anglaises. Les efforts de 
Monseigneur et des Pères ont réalisé davantage : 
Galle possède un véritable collège, le Collège Saint- 
Louis. Outre Y alphabet class et les huit standards 
ordinaires, il a ouvert des cours préparatoires aux 
examens de l'Université de Cambridge. 



i83 — 



Un établissement qui prépare au Cambridge examina- Les bâtiments. 
tion, vous vous imaginez peut-être une seule et immense 
construction. Eh bien ! ce n'est pas cela du tout, c'est tout 
simplement un ensemble de trois maisons séparées^et sans 

étage. 

La principale est la grande salle; grande salle aux jours 
de représentation, en d'autres temps classes et études. 
Dans ce vaste local de 27 m 5 de long, 10 mètres de large et 
12 mètres de haut, se donnent, tous les jours, simultané- 
ment sept classes à un total de deux cents élèves. Sept 
classes simultanément? 

Oui. Chaque cour est emprisonné dans une cloison de 
toile de i m 75 de hauteur : cela coupe la vue; mais... le bruit! 

A quinze pas de là, s'élève une seconde habitation à 
trois pièces, dont l'une 
réservée à un profes- 




PARTIE DES BATIMENTS DU COLLEGE SATNT-I0TJ1S 

seur, les deux autres au huitième standard et aux 
Cambridge class. 

Une ruelle à traverser, et voici la troisième maison ou 
plutôt une suite de trois maisons, où logent une partie 
des pensionnaires et le personnel du collège (i). 



(i) Parmi les professeurs du Collège de Galle se trouve actuelle- 
ment le Père G. Van Austen, l'auteur de la troisième partie de cet 
ouvrage. 



— i84 — 

Dans la quatrième, encore un dortoir, deux chambres à 
coucher et la salle de jeu. 

Il fait chaud à Ceylan, il faut que l'air circule librement : 
aussi, en guise de fenêtres, de simples ouvertures rectan- 
gulaires, défendues par de solides barreaux. 
Leséièves Tout cela animé parle va-et-vient de près de trois cents 

élèves singhalais, tamouls, malais, cafres, métis, de 
toutes couleurs et de toutes religions ; voilà le grand collège 
catholique de la Mission. 

A quelques exceptions près, tous ces jeunes gens sont 
aimables, gentils et respectueux, mais menteurs comme... 
comme des Singhalais. ~Ne vous fiez pas aux promesses ! 

— Je vous attends ce soir. 

— Oui, oui certainement. 

A l'heure indiquée, personne. Le lendemain, on vous 
avouera sans honte qu'on ne peut pas dire non à un 
supérieur. 

Les études Les études (i) sont soumises au contrôle du gouverne- 

ment qui subsidie annuellement l'établissement en propor- 
tion des résultats obtenus aux examens : tant de « rou- 
pies » (2) par matière où l'on satisfait à condition d'avoir 
obtenu les points suffisants dans les branches obligatoires. 
Pour le Cambridge Junior et Senior examination, les 
questions sont envoyées par les professeurs de Cambridge 
et les réponses corrigées en Angleterre. Saint-Louis qui, 
en 1903, présentait pour la première fois des sujets à ces 



(1) Les branches qu'on enseigne en fait à Saint-Louis sont : 
l'Écriture sainte, le latin, le français, la grammaire anglaise, com- 
position et littérature anglaise, un auteur anglais, la géographie 
physique, la géographie politique, l'histoire d'Angleterre, la 
logique, la géométrie, l'algèbre, l'arithmétique, les mathématiques 
appliquées, le dessin, la sténographie et la tenue des livres. D'après 
les programmes, on peut y enseigner aussi : la physique (méca 
nique, électricité, chaleur, son et lumière), la chimie, la botanique, 
la physiologie, le grec, l'allemand, l'espagnol, le hollandais, l'his- 
toire grecque, l'histoire romaine, l'économie politique, la trigono- 
métrie, la géométrie analytique, les mesures, la musique et les 
sciences agricoles. 

(2) La roupie vaut environ 1 fr. Go. 



itfo 



examens, obtint d'emblée un résultat égal à celui de 
Richmond Collège, établi à Galle depuis de longues années. 
Petits et grands ont leur académie, dont les réunions se 
tiennent avec la solennité d'une séance parlementaire. Tel 
est le sérieux qu'ils y mettent, 

qu'il est même difficile de \ "' k^ 

couper court aux dé- 
bats, et il faut en 
arriver à prononcer 
la clôture. 

Nos séances se tien- 
nent le dimanche, à 
() heures du matin. 
Des mesures impor- 
tantes Ont été Notées 
par nos jeunes cleba- 
ters : la nécessite 
d'améliorer le port 
de Galle, la supério- 
rité du criket sur le 
foot-ball, l'inoppor- 
tunité des travaux 
de perfectionnement 
à la pelouse de jeux de Galle ; 

enfin la nécessité pour les Singhalais et les Tamouls de 
recevoir leur éducation dans les écoles anglaises de Ceylan; 
mais, dernière conclusion pour appuyer toutes ces propo- 
sitions, Galle devrait avoir son journal intitulé : The Galle 
Vindicator ! (i). 



Académie 
singhalaise. 




LE CRICKET-CLUB DU COLLEGE 



(i) Notes du Père Murpliy (Missions Belges, igo3, p. 85). 

Il existe une espèce de rivalité entre les habitants de Galle et 
ceux de Colombo. Jadis Galle était le port principal de File; au- 
jourd'hui elle a perdu cet honneur. Nos jeunes élèves semblent 
vouloir se poser en défenseurs de la vieille cité. 



12 



CHAPITRE V 

LES SŒURS DE CHARITE A GALLE 

Départ. — Œuvres. — Un Boer. 

Ce tableau de la Mission, et plus spécialement des 
écoles, serait incomplet si nous laissions dans l'ombre 
celles qui depuis près de dix ans se sont faites les auxi- 
liaires de nos Pères dans l'évangélisation de la province de 
Galle. 

Les Soeurs de cliarité de Gand ont fait là-bas œuvre 
éminemment utile. Mgr Van Reetli prévoyant ce qu'il en 
pouvait attendre, s'était assuré leur concours avant [son 
départ; et aujourd'hui, au spectacle du résultat obtenu, le 
souvenir revient de cette touchante allocution que l'évêque 
de Gand leur adressait à l'heure des adieux : 
Départ. « Allez et répondez noblement à l'attente des mission- 

naires. Puissent vos efforts réunis étendre sur ces plages 
lointaines, plongées encore dans les erreurs du bouddhisme, 
le royaume de Jésus-Christ, y faire refleurir la foi chré- 
tienne, la vertu chrétienne et y faire bénir le nom de la 
catholique et généreuse Belgique. 

» Chères soeurs, il nous reste à vous remettre les deux 
insignes symboliques : le crucifix sur vos cœurs, la cou- 
ronne sur vos têtes. 

)) Le chemin que la charité vous fait entreprendre est 
long. Si jamais l'humaine faiblesse vous faisait sentir 
l'extrême longueur de ce chemin, le crucifix vous dira que 
du trône de la divinité à la crèche de Bethléem la distance 
fut plus grande. Ce chemin vous conduira, non pas à une 
terre promise où coule l'abondance du lait et du miel, mais 
à une terre de privations, de labeurs, de sacrifices. 

» Si jamais l'humaine faiblesse vous en faisait sentir le 
poids et l'amertume, vous songerez au sacrifice de Celui 
dont vous portez l'image sur vos cœurs, au calice d'amer- 



i8 7 



tumc qu'il a bu, à la force toute-puissaute dont II peut vous 
revêtir, à la couronne immortelle qu'il vous promet. La 
couronne dont nous allons ceindre vos fronts en est 
l'image. » 

Elles ont été à la hauteur de la tâche. Dans leur seul Œuvres. 
couvent de Galle, leur initiative a réalisé des prodiges : 
débutant avec une école anglaise de trente-six externes, 
elles possèdent aujourd'hui, dans de 
vastes et beaux bâtiments, un pen- 
sionnat florissant, un orphelinat, 
une école singhalaise et industrielle. 
Leur influence s'étend ainsi à des 
enfants de toutes conditions. Leur 
instruction est très appréciée, et 
l'école anglaise jouit d'une haute 
estime auprès des inspecteurs pro- 
testants eux-mêmes. 

Les ouvrages d'art sortis de l'école 
industrielle ont déjà valu à l'établis- 
sement une médaille d'or à l'Expo- 
sition de Saint-Louis en Amérique 
et une autre à l'Exposition de Galle. 

La dentelle tient la place d'hon- 
neur dans les succès obtenus, et les 
dentellières du couvent de Galle 
sont connues aujourd'hui au Ben- 
gale, au Punjah, à l'île Maurice, en 
Australie, dans la Nouvelle Zélande. 
Les commandes leur arrivent du 
Australe... mais ceci est une histoire de Boers. 

Parmi les prisonniers du Transvaal captifs à Ceylan, Un Boer. 
l)lusieurs avaient appris qu'une des Sœurs était hollan- 
daise : l e plaisir d'entendre parler un peu la chère langue 
maternelle les amenait parfois au couvent. 

L'un d'eux, M. Van Zutphen, un des principaux chefs 
durant la guerre, s'était spécialement intéressé à l'école 
industrielle. Une fois libéré, il voulut emporter des échan- 
tillons de dentelle, promettant de trouver des clients en 
Afrique. 

Et voilà qu'un Jbeau jour, — trois ans après, J — une 




DEUX SŒURS DE CHARITE 



fond de l'Afrique 




JEUNES FILLES TAMOULES 



— I»Q — 



magnifique commande arrivait du Transvaal ; le Roer 
s'était souvenu des Sœurs de Galle!... 






L'esprit des jeunes élèves est excellent; le sexe féminin, 
cela va sans dire, n'est pas exempt des défauts de sa race. 
Le mensonge sera souvent mis à profit avec toute l'habileté 
singhalaise ; cierges, craie, chaux... laissés à leur portée 
seront peut-être dérobés et mangés en cachette. Mais ces 
petits vices laissent place pour un profond attachement au 
couvent et un amour sincère des Sœurs. 
• Un jour Mgr Van Reeth, au cours de catéchisme, inter- 
roge une enfant : « Qui sont les supérieurs de la sainte 
Église? »> Et la fillette de répondre : « Ce sont le pape, les 
évêques, les prêtres et les sœurs. » Ignorance, soit; mais 
n'est-ce pas le cœur qui avait parlé? 

Le dévouement des Sœurs mérite d'ailleurs L'affection 
des jeunes élèves ; deux d'entre elles l'ont acheté de leur 
vie : la R. M. Amélie, supérieure, dans le monde M 11 '' Elisa 
Janssens, et la Sœur Marie Rodrigue/ (M 11 ' (iabrielle 
Lambo) dont la plume légère excellait à fixer la vie de là- 
bas, en des croquis pleins de verve et d'humour. 

Hélas! pourquoi faut-il que Galle possède seule ces 
bonnes ouvrières du Christ? Matara les réclame pour un 
orphelinat. Tant de missionnaires, témoins de L'efficacité 
de leurs efforts, les appellent de tous leurs vœux. Ici 
encore les bras manquent pour la moisson. 
• « Daigne le Seigneur susciter de nombreuses vocations 
de Soeurs missionnaires », écrivait la Révérende Mère 
Supérieure. 

Des missionnaires! C'est bien là le cri qui monte vers 
Dieu des lèvres de l'apôtre qui sent ses forces insuffisantes 
devant la tâche, des lèvres de tant de Singhalais aussi, 
qui demandent avec larmes de connaître et d'aimer davan- 
tage leur Père qui est dans les Cieux. 




rr^ff jets/ AfAi wj? . r.A. 



SON EMINENCE MONSEIGNEUR ZALESKI 



SEMINAIRE PONTIFICAL DE KANDY 



CHAPITRE I 



PROJET DE FONDATION 



Ees appels de Dieu sont multiples ; d'une voix 
mystérieuse, mais qui ne trompe pas, Il dit 
à l'un : ce Laisse ta famille, ton clocher, ta 
I patrie; va par delà les mers souffrir pour 
* mon nom » ; à l'autre, sans demander le 
sacrifice personnel, Il parle, dans le secret, d'une grande 
œuvre à créer pour sa gloire. 

C'est ainsi que Léon XIII conçut le dessein de fonder, 
pour l'Inde entière, un séminaire général, destiné à la for- 
mation d'un clergé indigène. 

En 1890, le Pape nommait Délégué apostolique aux Indes 
Mgr Zaleski, avec la mission spéciale de mener à bien cette 
belle et féconde entreprise ; de son succès dépendait la sta- 
bilité du catholicisme dans cette immense région. L'Europe 
ne pouvait suffire à la tâche, et la prévoyance demandait 
qu'on s'armât contre toute éventualité, qui mettrait obs- 
tacle à l'envoi de missionnaires : il fallait à ces peuples des 
prêtres de leur race. 

Comme l'a dit depuis Mgr Zaleski, la formation du clergé 
indigène est l'œuvre capitale qui doit r^asser avant toutes 
les autres. 

Sans doute quelques séminaires locaux existaient déjà, 
mais ils étaient rares et pour en élever d'autres, il man- 
quait aux diocèses les ressources en hommes et en argent. 
Qu'il s'ouvrît donc un grand séminaire central, où des 
sujets de choix recevraient une formation intellectuelle et 
morale achevée, et l'avenir des Missions semblait assuré. 



— i9 2 — 

L'œuvre conçue par le génie de Léon XIII est réalisée ; 
elle prospère et, après une expérience de plusieurs années, 
Mgr Zaleski a pu dire : a Sans le séminaire général de 
Kandy, la grave question du clergé indigène aux Indes 
resterait toujours à l'état de problème. » 



CHAPITRE II 

LES DÉBUTS 

La propriété. — Le provisoire.— Les travaux. 

L'établissement serait fondé. Mais à qui en confier la 
direction? Le Pape tourna ses regards vers la Compagnie 
de Jésus. La Province belge, surchargée déjà par l'entre- 
tien de tant de collèges et de résidences, et qui, à cette 
heure même, dans sa florissante Mission du Bengale occi- 
dental, pouvait à peine suffire au grand mouvement de 
conversion provoqué par le Père Lievens, répondit pour- 
tant au désir du Souverain Pontife. Dieu appelait, Il 
pourvoirait à tout. 

Restait à choisir un bon emplacement. Dans ce grand 
pays, le croirait-on, trouver ne fut pas chose facile. Aidé 
du Père Grosjean, qu'il avait fait nommer Supérieur du 
futur séminaire, Mgr Zaleski se mit en route, explora 
toute l'Inde, courut plateaux et vallées ; plus d'un an de 
recherches ! 

Enfin, on découvrit à Ceylau, à 2 kilomètres de Kandy, 
sur les hauteurs dAmpitiya, un site unique. Le temps de 
reconnaître les lieux, de réaliser les achats et l'on 
se trouva en possession d'un magnifique lot de 100 hec- 
tares. 

La propriété couvre une chaîne de cinq collines, dont 
elle occupe les deux flancs. D'un des sommets, regardons 
au sud : devant nous s'étend une petite vallée de 1 kilo- 
mètre de largeur ; au fond, le joli village d'Ampitiya, coupé 
par la grand'route de Kandy, et là-bas, derrière, une den- 
telle de collines qui atteignent jusqu'à 3oo mètres. 



— 194 — 

Retournons-nous vers le nord; le spectacle change et 
devient grandiose : à 20 kilomètres, fermant l'horizon, un 
mur de montagnes de 2,000 mètres; au pied même de la 
propriété, le « Grand fleuve au sable », le Mahaveli-ganga, 
qui serpente dans la vallée et roule vers l'est ses eaux 
bloades; entre les deux, des terres fertiles remontant en 
pente douce. 

A l'ouest, à quelque 125 mètres plus bas, dort, au 
milieu d'une végétation tropicale, le grand lac de Kandy ; 
tout près, le temple de Bouddha, la ville, et plus loin des 
cimes élevées se découpant dans un de ces ciels purs de 
l'Inde. 

Le terrain acquis était caché tout entier sous la jungle; 
et la j ungle, c'est le pêl r-méle impénétrable des herbes, des 
lianes et des plantes, dont rien en Europe ne rappelle 
l'aspect ni les proportions. 

Il fallait détruire tout cela, bâtir ensuite. 

Mais alors, à quand l'ouverture du séminaire? Le Père 
Grosjean ne connaissait pas les retards; on ouvrirait sur 
l'heure. Les prospectus sont lancés, une maison est louée 
sur une colline, non loin du lac, et, le 3 mai 1893, le pre- 
mier élève se j>résente. Au bout de trois mois, on était 
quinze, et l'on dut se procurer un second immeuble. 

Pendant plus d'un an, pour la classe les uns montaient, 

pour les repas les autres descendaient, pour l'étude chacun 

avait sa petite table de bois. Le Père Grosjean resta seul 

avec ses séminaristes pendant près de cinq mois : c'étaient 

les pénibles et humbles débuts qui marquent les œuvres de 

Dieu. 

* 
* * 

Enfin, le renfort arriva : trois missionnaires débar- 
quèrent en octobre i8g3. De nouvelles demandes parve- 
nant sans cesse au Père Supérieur, les deux habitations se 
firent trop petites. Où aller? Le défrichement s'opérait 
lentement; du beau séminaire projeté rien encore n'était 
sorti de terre. Le Père Grosjean décida d'élever un bâti- 
ment provisoire dans la propriété même, à proximité du 
futur édifice. Des pierres extraites sur place, de la boue 
faite d'un peu de chaux et de beaucoup de sable : c'était 



— i9 6 — 

plus qu'il n'en fallait. La construction fut vite debout, 
simple, pauvre, et, au milieu de la seconde année, on 
quittait les abords du lac pour s'établir là-haut, chez soi, à 
400 pieds au-dessus de la vallée. 

Ce provisoire allait durer cinq ans, car la nouvelle 
bâtisse s'élevait avec une lenteur désespérante. Oh! ce 
n'était pas la faute du Père Grosjean, ni surtout du Père 
Koch, l'architecte en titre. Il avait fallu d'abord niveler 
le sol au sommet de la colline, miner les roches gênantes, 
ouvrir des carrières. Et quels tristes travailleurs ! Le Père 
Koch mit à contribution toute sa patience pour les former, 
pour leur apprendre la diligence, même en l'absence du 
maître, pour obtenir un ouvrage qui ne fût pas à recom- 
mencer le lendemain. Quand l'ouvrier fut formé, l'argent 
manqua, les plans traînèrent, les entrepreneurs faussèrent 
compagnie, des pluies diluviennes arrêtèrent les travaux. 

Enfin, la persévérance triompha de tout; au début 
de 1899, une aile était achevée et la majeure partie des 
séminaristes s'abritait sous un toit définitif. 

A la fin de la même année, toutes les constructions 
étaient terminées : le séminaire, dédié à saint François 
Xavier, l'apôtre des Indes, se dressait, dominant la plaine, 
comme un heureux présage pour l'avenir. 



CHAPITRE 111 

SÉMINAIRE ET SEMINARISTES 

La propriété du séminaire n'est plus reconnaissable. La 
jungle a disparu. Le creux des vallées, le sommet et les 
flancs des collines sont couverts de plantations: cocotiers, 
caféiers, canneliers, aréquiers, etc.; çà et là émerge une 
jolie maison indigène, une étable pour les bœufs, les gen- 
tils petits bœufs singhalais avec leur bosse placée à la 
naissance du cou; plus loin s'élèvent les bâtiments d'une 
école pour filles et garçons. Puis, là-haut, les trois tours 
du séminaire; plus haut encore, un joyau de chapelle en 
pierres taillées, l'église paroissiale de l'endroit. 



— *97 ~ 

Le séminaire est une construction massive, de belle 
apparence; dans l'une des ailes, une vaste bibliothèque; 
dans l'autre, au rez-de-chaussée, les classes; à l'étage, une 
infirmerie et un dispensaire. Au second, rien que des 
dortoirs; les onze Pères belges et les étudiants en théo- 




LE SEMINAIRE DE KANDY 



logie de troisième et quatrième année ont chacun leur 
chambre. 

Les ressources sont donc si abondantes là-bas? Oh! non; 
tout juste de quoi vivre, à la condition encore de se passer 
de plafonds, — ils sont inconnus à Ampitiya — à la condi- 
tion aussi de laisser inachevés les fondements de la belle 
église qu'on avait commencé d'édifier près du séminaire. 

Pauvreté n'est pas tristesse! La gaîté n'habite-t-ellepas 
sous le même toit que la jeunesse et la vertu? Ils sont si 
franchement heureux, ces bons Indiens, sur leurs collines, 
au grand air, dans leur soutane de coton blanc : car la 
belle soutane bleue et la ceinture rouge ne se portent 
qu'aux offices ou dans les rues de Kandy. 

Debout à 5 h. 1/2, ils consacrent leur première heure à 



- 198 - 

la prière : méditation et sainte messe; durant la journée, 
un examen de conscience, le chapelet, une lecture pieuse ; 
le soir, nouvel examen et préparation à l'oraison du lende- 
main : voilà pour le spirituel. 

Le reste du jour est cod sacré aux études qui sont cou- 
pées par une demi-heure de musique et par quelques 
récréations : un délassement est bien nécessaire à ces 
natures exubérantes après les longues heures de tra- 
vail. Les dimanches, mardis et jeudis, barres, cricket, 
tennis et foot-ball en plein soleil. «Pour plus de liberté, 
tous vont d'abord changer de soutane blanche et remettre 
celle de la semaine précédente, car, c'est convenu, gare la 
propreté quand tout ce monde trempé de sueur va rouler 
dans le sable! 

» Pour plus de facilité encore et plus d'agilité, on ôte bas 
et souliers. Il faudrait voir alors et entendre les coups de 
pied — oui, les coups de pied, et non de botte ou de soulier, 
— sur le ballon! Dès la première fois nous aurions tous 
nos orteils foulés: mais ici rien de pareil à craindre (i). » 



CHAPITRE IV 

LA FORMATION 



Résultats. — Culture intellectuelle. — Le 
cœur. — Hors du séminaire. 

Si l'idée d'un séminaire général était chère au Pape, 
elle avait dans les Indes provoqué les appréhensions 
de maint prêtre ou religieux, de plus d'un évêque même, 
qui auguraient mal du résultat. L'heure des déceptions 
sonnerait bientôt pour ces bons Belges, disait on; on pré- 
voyait toutes les misères : enfants étiolés, timides, sans 
élan sous une discipline de fer ; jeunes gens rendus hau- 
tains par leur savoir et leur éducation plus soignée; voilà 



(i) J.-B. van der Aa, S. J. : Ile de Ceylan : Croquis, mœurs et 
coutumes. 



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Dacca. 




— 20() — 

tout ce que l'on parviendrait à former, mais jamais de 
vrais missionnaires, de saints prêtres. 

Or, treize ans ont passé : vingt-quatre évêques indiens 
ont déjà confié aux Pères de Kandy environ cent soixante- 
dix jeunes gens; le séminaire a fourni plus de cinquante 
prêtres aux diocèses de l'Inde et compte aujourd'hui près 
de cent séminaristes. 

Ali! c'est que bien des préjugés sont tombés; que de fois 
un voyageur, un missionnaire, un prélat, que le hasard 
amenait sur les hauteurs d'Ampitiya, sont partis, confes- 
sant qu'ils s'étaient trompés, émerveillés devant la moisson 
choisie, qui croissait là sous l'œil de Dieu ! 

Un vieil apôtre du Maduré, après quinze jours passés au 
contact de ces jeunes âmes, quittait cette maison bénie en 
disant : « J'irai l'aunoncer à tous les évêques des Indes; 
plusieurs ont des préventions contre votre œuvre, ils ne 
la connaissent pas; j'irai leur dire de venir voir eux- 
mêmes. » 

Un autre écrivait en Europe dès 1897 : « Je suis arrivé 
ici, je ne dirai pas sans haine et sans amour, mais avec le 
dessein bien arrêté de ne pas mettre mes yeux en poche. 
Et maintenant que j'ai vu par moi-même, il me sera permis 
d'aflirmer que l'institution est bien un séminaire dans le 
sens rigoureux du terme, une pépinière de lévites indi- 
gènes, où sont formés en vue de la prêtrise de jeunes 
Indiens, choisis dans ce but avec le plus grand soin par 
leurs évêques respectifs : l'extérieur de ces jeunes gens, 
leur excellente tenue, leur entrain au travail, leur docilité, 
surtout leur piété : tout cela mérite les plus grands 
éloges » 

En visitant rétablissement, un ministre protestant 
disait : « Je me sens ému et heureux de voir qu'on fait tant 
ici pour Notre-Seigneur. » 



Les craintes premières n'étaient pas d'ailleurs sans fon- 
dement, l'entreprise offrant de réelles difficultés; mais 
Dieu veillait sur cette élite de futurs pasteurs, le résultat 
fut un vrai succès. 



— 201 — 



L'esprit et le cœur furent enrichis au delà des espérances. 

Beaucoup de jeunes Indiens qui viennent demander à 
Kandy la culture nécessaire au sacerdoce, sont dépourvus 
de cette première formation qu'on puise dans nos huma- 
nités. Ils arrivent sans acquis, n'ayant pour ainsi dire 
rien lu, rien entendu, arriérés dans tous les domaines, 
ignares en géographie, versés dans l'histoire au point de 
confondre David et Salomon avec Constantin et Napoléon. 

Heureusement ils apportent, avec une excellente volonté, 
un talent naturel très sérieux. L'Indien est ordinairement 
bien doué, il apprend 
vite, son esprit est fin 
et subtil. Ces jeunes 
gens de i5 ou 16 ans, 
qui, à leur arrivée, 
ignorent parfaitement 
la langue de Cicéron, 
parviennent quelque- 
fois au bout de six mois 
à suivre des instruc- 
tions données en latin. 
Le grec n'est pas pour 
eux la bête noire dont 
le nom seul effarouche 
nos collégiens d'Eu- 
rope ; en mathéma- 
tiques, les Belges ne 
leur tiendraient pas 
tête; leur pensée au 
tour méditatif plane 
volontiers dans les 
sphères de la pure 
métaphysique. Tel qui 
accourt tout frais du 
fond de sa jungle et 
semble au début privé de 

toute aptitude, s'acclimate, prend pied, et, après quelques 
mois, marche du pas alerte de ses condiciples. Le cours de 
philosophie est de trois ans; le cours de théologie de 
quatre. Mais avant d'aborder ces études supérieures, la 

i3 




SEMINARISTES 



202 



plupart des jeunes gens doivent faire un, deux ou trois ans 
d'humanités, selon leur degré d'instruction. La durée du 
séjour au séminaire varie donc de sept à dix ans. 

Outre l'étude du latin et de l'anglais plus spécialement 
réservée aux premières années, l'histoire, les mathéma- 
tiques, la physique, la chimie, la géologie ont leur place au 
programme. 

Mais le prêtre est avant tout le disciple du Christ; 
l'esprit richement orné lui sert de peu, si son âme n'est pas 
modelée sur l'âme du Maître, s'il n'a pas appris de Lui 
la pureté, la charité, l'humilité. 

Ah! que nous voudrions peindre ces cœurs, se trans- 
formant à cette école ! Que nous voudrions les bien 
peindre, non pas à la louange de quelques frères de là-bas, 
qui ne sont que de faibles instruments dans les mains de la 
Provideuce, mais à la gloire de Dieu, qui prodigue ainsi 
les miracles de sa grâce! 

Deux choses font la vie lourde au nouvel arrivant : les 
habitudes toutes nouvelles d'un milieu étranger, et l'esprit 
de caste. 

Un nouveau milieu ! et tout nouveau même. Le jeune 
Indien dans ses courses vagabondes n'a guère dépassé les 
rizières et la jungle où sont blotties les petites huttes 
de son hameau; il court libre sous le chaud soleil, vêtu 
d'un pagne, une belle et longue chevelure nouée tombant 
sur le cou et sur le dos ; aux jours de fête, tout brillant de 
bagues, d'anneaux et de chaînettes. Voilà nos séminaristes 
d'hier. Désormais, le vêtement sera la soutane — ceci 
est un bonbeur encore — mais il faudra tondre cette 
magnifique chevelure, jeter là les bijoux, porter des 
chaussures. 

« Et puis il faut surmonter la répugnance qu'inspire une 
manière si dégoûtante de manger en portant et reportant 
sans cesse à la bouche un instrument qui l'a déjà touchée 
plusieurs fois! En famille, jamais rien de pareil ne s'était 
fait : pour plats et assiettes, de belles et larges feuilles de 
bananier, que l'on jetait après s'en être servi ; pour cuiller 
et fourchette, la nature ne nous a-t-elle pas dotés de cinq 



— 203 — 

doigts à chaque main? Avec ces doigts on prenait sur la 
feuille une pincée de nourriture, riz, viande, que l'on 
pétrissait en boulette; et, après l'avoir plongée dans la 
sauce piquante, on la lançait adroitement de loin dans la 
bouche, sans jamais toucher les lèvres. De même, pour 
boire, on laissait couler d'un gobelet un petit filet d'eau, et 




LE PÈRE JEAN DOHET. — ENFANTS AU PHONOGRAPHE 

la bouche, à distance, recevait ce petit filet. Et maintenant 
il faut changer toutes ces coutumes! (i) » 

Tous se plient à ces nouvelles mœurs sans les com- 
prendre et suivent docilement un petit cours de politesse 
qui a bien son importance. 

Mais il y a plus grave. Tout le jour se coudoient des 
jeunes gens de nationalités et de castes différentes. Eh bien! 
manger en présence d'un homme d'une autre caste, c'est 
une souillure; se faire son compagnon de jeu ou de prome- 



(i) van der Aa, S. J. Ile de Ceylan : Croquis, mœurs et coutumes. 







I.K PERE VAN DER AA 



— 205 — 

nade, quel déshonneur! Mettre la main à tel ouvrage, 
impossible ! Ces idées sont profondément ancrées dans le 
cerveau de l'Indien : on en fit l'épreuve au début. 

Et maintenant? Quand l'idéal chrétien a pris racine dans 
une âmé,il y étouffe les pensées étroites, les préoccupations 
mesquines. Maintenant la charité de Jésus-Christ a rap- 
proché ces cœurs qu'une même vocation abrite sous le 
même toit; on s'aime, on s'entr'aide, on s'appelle frère, on 
s'avertit mutuellement des moindres écarts. 

« L'esprit qui règne dans la maison, écrit le Père van 
der Aa, peut se comparer à celui de nos bons noviciats 
ou juvénats de jésuites : même simplicité et bonne 
volonté, même exactitude aux moindres observances du 
règlement. 

» Venez voir ce sérieux à l'étude, aux cours, aux discus- 
sions mensuelles, ce décorum à table, eu récréation, en 
conversation, et j'oserai ajouter cette pureté de cœur, cette 
délicatesse de conscience. » 

Que de traits touchants et admirables dans leur simpli- 
cité ! Je cite encore le Père van der Aa. 

a II y a deux mois, l'un d'eux — excellent joueur au foot- 
ball — s'en vint me dire tout penaud : 

« Père, je voudrais me corriger de ma vanité, je me sens 
» si fier quand j'ai bien joué et qu'on applaudit mes coups ; 
« ne ferais-je pas bien de donner parfois un grand coup de 
» pied en l'air à côté du ballon? On rirait, on se moquerait 
)> peut-être de moi... D'autre part ce ne serait pas agréable 
» pour mes partenaires que je ferais perdre... Que vaut-il 
» mieux faire? » 

» 11 y a deux semaines, je demandais à l'un de nos plus 
jeunes comment il se comportait à l'étude ? 

« Je voudrais faire mieux, répondit-il, car je pense tou- 
jours que Dieu me voit et qu'il m'aime ; et moi je veux Lui 
faire plaisir et plus tard me dévouer à son service. » 

Le bon Dieu attise la flamme du zèle dans ces prêtres de 
demain, témoins aujourd'hui de l'esclavage de tant de frères 
païens. Comme ils désirent devenir de bons missionnaires, 
faire du bien, sauver des âmes ! 






— 206 — 

En mai 1899, le séminaire fut en fête ; c'était la première 
ordination sacerdotale. 

Tout étourdi encore par les détonations des pétards, par 
la musique tapageuse de la fête singlialaise, le jeune prêtre 
arrive auprès des séminaristes qui se jettent à genoux. Et 
tandis que pour la première fois sur ses quatre-vingts frères 
prosternés, il appelle la bénédiction -du Tout-Puissant, les 
larmes lui montent aux yeux, l'émotion lui serre la gorge, 
et à peine peut-il prononcer les paroles sacrées en traçant 
sur leurs têtes inclinées le signe de la croix. 

Depuis, chaque année, plusieurs partent avec des paroles 
de reconnaissance pour ceux qui les ont formés; ils 
retrouvent le sol de la patrie qu'ils ont quitté jadis et qu'ils 
vont maintenant cultiver pour le Seigneur; simples, 
dévoués, ils offrent leurs services à leur évêque. 

Celui-ci les envoie alors aux postes d'honneur ou de souf- 
france, que leur importe? L'un part dans un coin d'exil, 
travaille, transforme le pays en un an; un autre couronne 
deux années de labeurs et de succès par une sainte mort; 
plusieurs sont nommés secrétaire ou théologien de leur 
évêque, tous volent où le devoir les appelle : curé, vicaire, 
missionnaire, professeur; de tous on parle avec éloge. 

Et du fond de ces solitudes, des lettres arrivent parfois 
aux jeunes élèves de Kandy comme un encouragement, 
lettres enflammées où un ancien, tout vibrant d'ardeur, 
conte que la moisson est abondante, qu'elle demande des 
bras, que des âmes païennes encore, mais désireuses de la 
vérité, les attendent. 



Missionnaires à Ceylan 



BRABANT 

P. Berrewaerts, Augustin, Louvain . . . 
P. Limbourg, Camille, Lennick St-Quentin 

P. Stache, Albert, Laeken 

P. van der Aa, J.B., Bruxelles .... 



Départ Retour 
1905 
1903 

1898 
1896 



Décès 



ANVERS 

Mgr Van Reeth, Joseph, Anvers 
P. De Hert, François, Anvers . . 
P. Opdebeeck, François, Anvers . 
P. Serigiers, Maurice, Anvers . . 
P. Standaert, Auguste, Turnhout. 
P.JVan Antwerpen, Gérard, Anvers 
P. Van Kasteren, Antoine, Turnhout 



1895 

1900 

1895 1900 

1897 . 1898 

1896 

1903 

1900 1902 



LIÈGE 

P. Closset, Adolphe, Verviers 1899 

P. Heptia, Louis, Liège 1901 

P. Lenain, Ivan, Verviers 1899 

P. Van Austen, Grégoire, Verviers .... 1905 



1905 



II AIN A UT 

P. Dom, Paul, Binche 1902 

P. Dupont, Charles, Saint-Léger 1902 

P. Piron, Noël, Celles (*) 1895 

P. Piron, Joseph, Celles 1898 

FLANDRE ORIENTALE 

P. Cooreman, Joseph, Gand 1895 

P. Cooreman, Paul, Gand 1899 

P. Delebecque, Paul, Gand 1904 

P. D'Herde, Pierre, Erpe 1896 

P. Verstraeten, Achille, Wetteren .... 1899 

P. Wallyn, Pierre, Maldeghem 1S95 

F. Roelandt, Théophile, Calcken 1899 



1901 



O Ces pères quittent momentanément la mission pour aller faire leurs études de 
théologie aux Indes, à Kurseong. 



Départ 


Retour 


Décès 


1893 


1899 




1893 




1895 


1895 






1902 






1895 







— 208 



FLANDRE OCCIDENTALE 

P. Hosten, H ri , Ramscappelle-lez-Nieuport (*) 

P. Neut, Edmond, Bruges 

P Neut, Théodule, Bruges 

F. Roelstraete, Achille, Oostroosbeke . . . 
F. Verbruggen, Polydore, Courtrai ... . 

LUXEMBOURG 

P. Dasnoy, Eugène, Neufchâteau 1897 

P. Grosjean, Sylvain, Martilly 1893 1899 

NAMUR 

P. Dohet, Jean, Namur (*) 1901 1904 

P. Fallon, Joseph, Béez (*) 1899 1902 

P. Lambot, Cyprien, Petit-Fays 1902 

LIMBOURG 

P. Vossen, Léonard, Eygen-Bilsen (*) . . . 1898 1902 

1906 
F. Reynders, Joseph, Kermpt 1893 1902 

ÉTRANGERS 

P. Biezer, Jean-Baptiste, Gersweiler (Pro- 
vince Rhénane) . 1900 1905 

P. Caulet, Emile, Flavin (France) .... 1896 1899 
P. Gille, Albert, Amsterdam (Hollande) . . 1904 
P. Koch, Ignace, Demerara (Guyane an- 
glaise) . . . . 1895 1900 

P. Nebeling, Guillaume, Elberfeld (Province 

Rhénane) 1898 1905 

P. Murphy, Denis, Nohoval (Irlande) . . . 1900 

P. Schaefer, Jean, Urdingen (Allemagne) . 1897 

F. Rome, André, Montagnac (France). . . 1896 1905 



LA MISSION 

DU 

BENGALE OCCIDENTAL 

par Grégoire Van Austen, S. J, 




PAYSAGE HIMALAYEN 



LA MISSION DU BENGALE 



PREMIERE PARTIE 



De la Baie du Bengale aux Himalayas 



CHAPITRE I 
l'inde. religion et coutumes 

e 28 novembre 1859, quelques Jésuites 
belges, sous la conduite du R. P. Depel- 
cliin (1), débarquaient à Calcutta et 
prenaient possession du champ aposto- 
lique récemment assigné à la province 
belge de la Compagnie de Jésus. Au 
cœur même de l'Inde, confiants en la 
puissance de leur divin Maître, ils 
allaient jeter les fondements d'une 
œuvre immense, au milieu de périls et 
de difficultés sans nombre. Avant de 
A es voir au travail, jetons un rapide 
coup d'œil sur la contrée dont ils vont entreprendre 
l'évangélisation et faisons connaissance avec le Bengale. 
L'Inde! Que de contrées et de peuples, que de langues et 
de coutumes évoquées par ce seul mot ! Près de 3oo millions 
d'habitants répandus sur un territoire grand comme le 
tiers de l'Europe et sous un climat variant de la chaleur 




(1) Après avoir travaillé aux Indes pendant treize ans, le Père Henri 
Depelchin fut choisi pour fonder la mission du Zanibèze. On ne 
saurait exprimer ce qu'il y déploya d'énergie et de courage. Revenu 
en Europe en i883, il sollicita en 1887 l'honneur de retourner à son 
premier champ d'apostolat. Il est mort à Calcutta, le 16 mai 1900. 



212 



torride des plaines au froid intense des régions liima- 
laj^ennes. 

Sans entreprendre ici l'histoire des conquêtes succes- 
sives de l'Inde, donnons-en un rapide aperçu. 

Aux Dravidas primitifs, groupés encore en masse com- 
pacte dans le sud et éparpillés dans tous les districts mon- 
tagneux, se sont superposés, dix-huit siècles environ a vaut 




LE PERE HENRI DEPELCHIN AU ZAMBEZE 



J.-C, des Aryens, de la même famille que la plupart des 
peuples d'Europe, descendus des plateaux de l'Iran. Ces 
envahisseurs se répandirent peu à peu dans toute la 
région. A partir du iv e siècle avant J.-C, les Grecs 
d'Alexandre, les Parsis originaires de la Perse, les Scythes 
des bords de la mer Caspienne, firent tour à tour une rapide 
apparition dans le pays. Au x e siècle de notre ère, les 
Arabes conquirent la péninsule; puis vinrent les Mongols, 
enfin les Européens. Portugais, Hollandais, Français pré- 
dominèrent là-bas, jusqu'au jour où la bataille de Plossey 
assura à l'Angleterre la suprématie dans ces vastes 
régions. 



— 2l3 — 

Les Anglais, on le sait, ont pour principe de changer le 
moins possible les coutumes civiles et religieuses des peu- 
ples qu'ils gouvernent; aussi l'hindouisme, forme actuelle 
du brahmanisme, règne-t-il dans toute l'Inde, tant au 
Bengale qu'ailleurs. 

Expliquer l'hindouisme revient à exposer la formation 
du système civil et religieux des Indous; le voici dans ses 
grandes lignes. 

Aux premières divinités des Aryens succède Brahma, 
l'être suprême. Cette divinité abstraite se manifeste dans 
Brahma, le dieu créateur; dans Vishnu, le dieu préserva- 
teur, et dans Siva, le dieu destructeur et reproducteur. 

Cinquante ans environ avant notre ère, entre l'antique 
brahmanisme et le bouddhisme, né depuis quatre siècles, 
surgit une lutte acharnée, à la fois religieuse et sociale. 
Elle dura près de dix siècles. Le bouddhisme vaincu con- 
tinue de s'éteindre doucement aux Indes, non sans avoir 
inoculé à son adversaire beaucoup de ses institutions. 
Pendant ce temps, d'ailleurs, le brahmanisme, sans perdre 
ses principes constitutifs, avait subi dans son propre sein 
une révolution profonde. Brahma est resté, sans doute, la 
première personnalité de la triade hindoue, mais ce n'est 
plus le Brahma des anciens temps ; il a été défiguré, écrasé 
sous un amas de légendes burlesques ou obscènes; il n'a 
plus de culte. Vishnu et Siva l'ont supj)lanté, et avec eux, 
sous leur égide et pour ainsi dire sous leur conduite, une 
tourbe innombrable de prétendus êtres divins ont rempli 
la scène. Le brahmanisme est devenu une arène immense 
dans laquelle s'agitent, se mêlent et se coudoient avec les 
dieux des antiques Aryas, les fétiches des populations abo- 
rigènes et sauvages. « Les animaux, les poissons, les 
reptiles, les montagnes, les pierres, par-dessus tout les 
divinités féminines des tribus dravidiennes, les dieux de 
chaque village, les esprits démoniaques de toute nature; 
c'est un amas confus et sans cesse divers de croyances, de 
légendes, de pratiques et de prétentions qui se résolvent 
en sectes innombrables, plus différentes néanmoins par 
leurs dénominations que par le fond même de leurs doc- 
trines (i). » 



(i) Le brahmanisme par Mgr Laouenan, III e partie, p. 2. 



— 214 — 

Voilà l'élément religieux de l'hindouisme. Sa constitution 
sociale repose tout entière sur le système des castes. 
D'après Hunter (ï), les castes se seraient formées de la 
manière suivante. A l'origiue, dans les colonies aryennes, 
tout père de famille était laboureur, guerrier et prêtre. Par 
degrés, des familles privilégiées, celles qui composèrent 
les hymnes védiques ou les apprirent par cœur, furent 




LABOUREUR INDOU DANS UNE RIZIERE 

appelées £>ar le roi à faire les sacrifices, et probablement 
ainsi donnèrent naissance à la caste sacerdotale. Ce 
furent les Brahmes ou prêtres. D'autre part, au cours des 
guerres et des conquêtes, certains soldats de fortune 
ayant reçu plus de terres en partage, les firent labourer 
par des ennemis réduits en esclavage, et devinrent ainsi 



(ï) W. W. Hunter : The Impérial Gazetleer of India. Hunter fut, 
au xix e siècle, un des plus remarquables fonctionnaires anglais'de 
l'Inde. 



— 2l5 — 

les aguerriers» compagnons du roi, les Kshaltryas ou 
Rajahs. 

Les agriculteurs gardèrent leur nom de Vaisyas ; 
quant aux ennemis, captifs, serfs et esclaves, ils devin- 
rent les Sudras, commis aux plus vils travaux et exclus 
des sacrifices et des fêtes religieuses. 

Les Brahmes n'établirent leur suprématie qu'après de 
longs démêlés avec les Ksliattryas; d'ailleurs ces derniers 
firent, paraît-il, cause commune avec le bouddhisme, et 
les Brahmes, excluant les traîtres, admirent à leur 
place les guerriers Rajpuses, qui donnèrent origine aux 
familles royales de l'Inde. 

Cette répartition, si simple d'abord, s'est singulièrement 
compliquée. Grâce surtout aux différences de lieux et d'em- 
plois, qui en firent de vrais corps de métiers, ces quatre 
catégories se subdivisèrent en une multitude de castes, 
séparées par des lignes de démarcation telles, qu'elles s'op- 
popént à toute espèce de fusion et surtout aux alliances 
matrimoniales. D'après Hunter, les castes des Brahmes 
seules s'élèveraient au chiffre de 1,886 ; celles des 
Sudras sont bien plus nombreuses encore, et parmi 
elles, quelques-unes sont particulièrement méprisées : 
telles, les castes des barbiers, des blanchisseurs, des tan- 
neurs et des potiers. 

Que dire des « sans caste », des Parias ? 

Excessif en tout, l'Hindou, qui rend aux Brahmes des 
honneurs presque divins, traite le Paria avec le mépris le 
plus profond ; sa seule présence l'empêche de porter un met 
à la bouche. « Aussi, mis au ban de la société, les Parias 
11e font rien pour se relever. Ils ont pris le goût du cloaque 
et se complaisent dans un abaissement où ils trouvent une 
liberté relative que n'ont point leurs maîtres Brahmes ou 
Sudras. Ceux-ci, par exemple, s'abstiennent de viandes et 
de liqueurs, font de pieuses ablutions, et se drapent dans 
le splendide mensonge des vertus païennes. Mais per- 
sonne ne s'étonne de voir l'ivrognerie, la gloutonnerie, la 
malpropreté et tous les vices grouiller dans les bas fonds 
de la caste réputée immonde, (i) » 



(i) Au pays des Castes, par le Père Coubé, S. J. 



— 2l6 — 

Quant au Brahme, il a gardé, à travers les siècles, toute 
la morgue des anciens temps : si pauvre soit-il, il se consi- 
dérera toujours comme infiniment supérieur au plus riche 
banquier « Vaisya ». 



CHAPITRE II 

LE PAYS ET L'ŒUVRE 

« Des hautes régions de l'Himalaya, le regard découvre 
les plaines du Bengale arrosées par le Gange. Avec sa 
superbe végétation orientale et sa resplendissante lumière, 
ce pays est un des plus ravissants du monde. Mais dans ces 
belles plaines, sous ce ciel bleu, au milieu de cette magni- 
fique nature, rien, hélas! qui parle du Dieu qui a créé ces 
merveilles. Tout le paysage est païen; des idoles, des 
pagodes, des mosquées, des drapeaux de prière flottant sur 
les cabanes des bouddhistes, voilà ce que l'œil y ren- 
contre. Ah! quels contrastes avec les vieux souvenirs de 
Belgique (i). » Cependant, dans ce champ si vaste s'étend 
peu à peu l'œuvre d'évangélisation entreprise pour la gloire 
de Dieu. 

Au milieu des populations si variées du Bengale, les 
ouvriers apostoliques ont dû se faire tout à tous. L'Euro- 
péen de Calcutta aussi bien que l'aborigène de l'Orissa et 
du Chota Nagpore, les classes intelligentes et cultivées de 
la haute société hindoue, et le pauvre Bengali des Sunder- 
bunds, sont devenus l'objet de leur ministère. Educateurs 
et savants dans la capitale, missionnaires laborieux chez 
les populations grossières de l'intérieur, que leur tâche 
soit brillante ou cachée, ils l'accomplissent du même cœur, 
heureux de s'immoler pour Dieu et les âmes, vaillamment! 

Quand, en 1859, les Jésuites belges débarquèrent à 
Calcutta pour desservir la mission du Bengale, cette 



(1) Les citations indiquées dans les pages qui suivent sont prises 
dans les lettres des missionnaires et parfois dans la brochure Mis- 
sion du Bengale occidental. (Bruxelles, Soc. belge de librairie, 1890.) 




MONSEIGNEUR GOETUAES 



'4 



— 218 — 

immense province comptait quelques milliers de catho- 
liques, groupés dans la capitale et dans les environs. 
Aujourd'hui cent soixante missionnaires — nous ne 
comptons pas les vingt-cinq jeunes religieux qui se pré- 
parent au sacerdoce — desservent les paroisses d'une 
grande ville, dirigent deux collèges peuplés d'un millier 
d'élèves et ont fait pénétrer les rayons de l'Evangile dans 
près de deux mille villages indigènes. 

Deux hommes surtout ont contribué à ce magnifique 
développement : le Père Constant Lievens, dont nous 
reparlerons plus loin, et S. G. Mgr Paul Goethals, S. J., 
premier archevêque de Calcutta. Par sa haute sagesse, sa 
bonté, sa générosité, la remarquable élévation de son 
intelligence et de son caractère, cet illustre prélat fat, 
durant les quinze années qu'il occupa le siège archi- 
épiscopal (1886-1901), une des plus hautes personnalités de 
la capitale de l'empire des Indes. 



CHAPITRE III 

LE CATHOLICISME & CALCUTTA 

La ville. — Le collège. — Les paroisses. — 
Œuvres. — Climat. 

Dès l'abord les missionnaires s'établirent à Calcutta, 
Cette ville devait être le centre de la nouvelle mission. 
La ville. Calcutta, bâtie sur l'Hougly, un bras du Gange, n'était à 

la fin du xvn e siècle qu'un établissement commercial et 
militaire anglais, englobant quelques villages situés au 
milieu des marais. Aujourd'hui, cax)itale de la Présidence 
du Bengale et de l'empire des Indes, elle compte, avec ses 
faubourgs, 8oo,ooohabitants. Son nom seul évoque l'image 
de ses nombreux monuments, de ses grandes constructious 
à colonnades et à frontons, entourées de pelouses et de 
ravissants jardins. 

Dans les rues, sur les quais, aux marchés, se rencon- 
trent les types et les accoutrements les plus divers. Euro- 



2ig 



péens, Hindous, Arméniens, Grecs, Juifs, Parsis, dans 
leurs costumes si variés. 

Il y a dans la grande capitale deux ailles distinctes: la 
« ville blanche », belle et spacieuse, contraste étrangement 
avec les quartiers indigènes de la « ville noire », aux 
ruelles non pavées, bordées de misérables huttes de boue 
ou de feuillage. 

A peine débarqués, les missionnaires ouvrirent le col- 
lège Saint-François-Xavier, appelé à un avenir brillant, et 
qui reçut tant de fois les marques de la haute sympathie 
des vice-rois de l'Inde. 

Dès le début les élèves furent nombreux. Cinq cents en 
1871, ils sont aujourd'hui plus de huit cents, de races et de 



Le collège. 




UNE ÉQUIPE DE FOOT-BALL AU COLLÈGE DE CALCUTTA 



cultes les plus divers. En 1862, le collège s'affiliait à l'Uni- 
versité de Calcutta. Les maîtres suivent le programme 
d'études rédigé par le gouvernement et, pour l'examen, 
présentent leurs élèves devant le jury de l'État. L'ensei- 



220 



Les paroisses 



gnement conduit jusqu'aux études supérieures de la faculté 
des Arts. Ce fut, avec l'administration des paroisses de Cal- 
cutta, la première œuvre des missionnaires belges. 



Calcutta, comme 
sée en paroisses, 
gâtions, leurs 
missionnaires en 
les paroisses de 
Sacré Cœur, de 
çois - Xavier, 
rèse — celle- 
ouvriers 
deux- 




nos villes d'Europe, est divi- 
avec leurs écoles, leurs congré- 
œuvres de bienfaisance ; les 
constituent le clergé. Ce sont 
l'église métropolitaine, du 
Saint-Thomas, de Saint-Fran- 
de Saint-Jean, de Sainte-Thé- 
ci destinée surtout aux 
Bengalis. En outre, 
chapelles : 




mÊÊtÊÊÊÊÊBamÊÊÊmmm 

ÉGLISE DU SACRÉ-CŒUR A CALCUTTA 

Saint-Joseph (i) et Saint-Patrick du fort William, dont la 



(i) L'église Saint-Joseph est affectée aux chrétiens Madrasis ; 
originaires du sud de l'Iude et parlant le tamoul, ces braves geu» 
sont engagés comme serviteurs dans les familles riches de Calcutta. 



— 221 — 

garnison compte toujours plusieurs centaines de soldats 
catholiques. 

Si nous ajoutons les conférences scientifiques dans les Œuvre». 
sociétés indiennes, la visite des hôpitaux, des malades, et 
des vieillards des Petites Sœurs des pauvres, les services 
rendus aux Congrégations catholiques enseignantes, nous 
aurons énuméré les principaux travaux que se partagent 
maintenant dans la capitale environ cinquante religieux 

belges. 

* 

La chaleur à Calcutta est parfois extrême. D'une cnmat 
moyenne de 21 degrés centigrades, elle s'élève, pendant 
les mois d'été, jusqu'à 40 et, à certains jours, jusqu'à 
44 degrés. Alors, quand le soleil de midi pèse sur la 
blanche ville, on a peine à se rafraîchir dans l'atmosphère 
brûlante des intérieurs. Braver, ne fut-ce que le temps de 
traverser une cour, l'embrasement de l'air, s'exposer 
quelques secondes seulement à ces rayons qui tombent 
verticalement du ciel, c'est souvent la mort foudroyante. 

« Venez voir ma chambre, écrivait jadis le Père Car- 
bonnelle, professeur de physique au Collège, elle a quatre 
fenêtres : deux au midi j)ar où le soleil n'entre pas, et deux 
à l'orient, où des persiennes lui interdisent l'accès chaque 
matin. Mon lit est une espèce de large sopha, sur lequel il y 
a un je ne sais quoi qui n'est ni une paillasse ni un mate- 
las. C'est un sac plat de 8 à 9 centimètres d'épais- 
seur, rempli de crin; par-dessus, deux draps de lit — c'est 
du luxe, la plupart des gens dans ce pays n'en emploient 
qu'un seul — et un oreiller dur comme le matelas. Mais le 
plus intéressant c'est le moustiquaire : quatre montants 
supportant un rectangle horizontal auquel est sus- 
pendue une pièce de tulle qui vient se terminer sous le 
matelas. Derrière ce fragile rempart, s'il n'a de brèche en 
nul endroit, on goûte le plaisir d'entendre bourdonner les 
moustiques impuissants et exaspérés. 

» J'ai d'ailleurs d'autres compagnons de chambre; des 
centaines de fourmis noires ou rouges, des lézards, d'hor- 
ribles cancrelats brun foncé... De temps en temps, un 
galop de rats ou de souris. » 




LE PERE LAFOKT 

Professeur de Sciences au Collèie de Calcutta 



223 



Là-bas les jours sont torrides, et les nuits, en dehors des 
murs surchauffés des villes, sont souvent très froides. 
Quand le soleil est à l'horizon, le missionnaire porte une 
légère soutane blanche; la nuit, s'il voyage, surtout s'il 
marche dans les défilés des collines, il s'enveloppe chau- 
dement dans un épais manteau. 

Ils sont étranges ces climats du grand soleil. L'air y est 
à la fois meurtrier et bienfaisant. Sa tiédeur verse dans les 
veines de l'Européen toute la chaleur vitale qu'on demande 
chez nous aux viandes fortes et aux liqueurs alcoolisées. 
Du riz, des viandes blanches, des fruits juteux, de l'eau 
filtrée, parfois un peu de vin léger, voilà aux Indes l'ali- 
mentation du missionnaire. 

L'existence est rude, assurément; mais pour un homme 
qui a mis toute sa vie au service de Jésus-Christ, elle a 
bien ses heures ineffablement douces. Quand les travaux 
du jour l'ont fatigué sans le consoler par aucune espérance 
humaine, cet homme s'agenouille sur le sol de son exil 
volontaire et bien-aimé. Sa pensée lui rend un instant les 
visions lointaines de la patrie, et une prière jaillit de son 
cœur. Et le regard de la foi lui montre dans le ciel le 
Père céleste qui suit de là-haut sur la terre les travaux de 
ses ouvriers. 



CHAPITRE IV 

LES MISSIONS DANS LES DISTRICTS DU SUD ET DE L'EST 
DU BENGALE 

Les Sunderbunds. — Inondations. — Visite 
de Monseigneur. — Burdwan. 

Entreprises au prix de souffrances héroïques et de 
difficultés sans nombre, les missions intérieures embras- 
sent déjà une grande partie du pays confié aux Pères 
belges. 

Ce territoire comprend d'abord une bande de terrain 
courant du sud au nord, des bouches du Gange aux 
Himalayas sur une longueur approximative de i3o lieues. 



— 224 — 

On y rencontre successivement les Sunderbunds, la 
division de Burdwan, les Santal-Pergannahs, la division 
de Purneali, celle de Darjeeling et le Sikkim. Redescen- 
dant jusque dans la baie du Bengale et marchant vers 
l'ouest, on traverse l'Orissa pour arriver à l'extrémité de 
l'immense Chota Nagpore, à ioo lieues environ de Calcutta. 
Examinons brièvement l'œuvre des missionnaires dans 
chacun de ces districts, portant toutefois une attention 




MISSIONNAIRE EN TOURNEE PASTORALE 



spéciale sur le Chota Nagpore dont l'évangélisation a 
pris en ces vingt dernières années une importance toute 
particulière. 
Lessundertmnds. De la capitale au golfe s'étend une plaine basse et 
marécageuse, coupée de canaux et de rivières; c'est la 
région insalubre des Sunderbunds, appelés encore les 
XXIV Pergannabs ou Cantons. 

« En 1868, un prêtre vaillant, le R. P. Goffinet, vient s'y 
établir dans une pauvre cabane. Il y dressa un autel et 
sous le toit tremblant du Dorjha descendit la majesté 



— 225 — 

voilée de Jésus-Christ. Dès que les premiers rayons du 
matin glissaient sur les marais, le missionnaire commençait 
son labeur. Il dirigeait lui-même son canot à travers les 
nappes d'eau et allait de village en village annoncer son 
Dieu. 

w Pendant huit ans, il poursuivit sa tâche, au prix des 
plus durs sacrifices. Le bien que fit cet homme isolé, tout 
entier à son œuvre, n'est connu que du Ciel. 

» En 1873, le Père Edmond Delplace vint partager son 
ministère. Le nouveau missionnaire s'avança plus loin 
vers le sud, jusque chez les populations païennes et protes- 
tantes habitant entre l'IIoogly et le Mutlah ; sa parole 
excita un mouvement de conversion qui s'étendit rapide- 
ment. D'autres prêtres vinrent en 1876 l'aider à évangé- 
liserla région du sud-ouest. Mais, déjà affaiblis par une 
vie trop fatigante, ils ne purent résister aux fièvres que 
causaient les émanations de ces terres fangeuses. Les uns 
succombèrent, les autres, exténués, durent se retirer vers 
une altitude plus saiue, emportant, hélas! avec eux les 
terribles frissons des marais. Le choléra règne à l'état 
endémique dans cette région désolée; un de ces apôtres, 
le Père Delplace, fut à trois reprises atteint par le fléau. 

» L'œuvre ne fut pourtant pas abandonnée. On apprit à 
cou jurer les effets du climat. Des apôtres revinrent et éta- 
blirent dans ce district deux stations centrales, dont 
dépendent un certain nombre de villages catholiques. Ce 
sont les résidences de Morapaï, à dix lieues de Calcutta, 
et de Raghabpnr, à quatre lieues seulement. » 

On le conçoit aisément, le missionnaire est la providence 
de ses pauvres ouailles; il les assiste de ses conseils, de 
ses remèdes, de ses modiques ressources; il est leur pas- 
teur et leur appartient tout entier; aussi souvent que pos- 
sible et au prix de rudes fatigues, il va sur sa barque 
visiter les villages chrétiens, y célébrer les saints mystères 
et pousser plus avant les pacifiques conquêtes de la foi. 

Parfois l'inondation dévastatrice renverse ses écoles, inondations 
ses chapelles; alors le pauvre prêtre, accablé lui-même par 
son propre malheur, cherche encore dans son cœur des 
paroles consolatrices pour ses malheureux enfants pres- 
sés à ses côtés et réduits à la plus profonde misère. 



226 — 



En septembre 1902, des pluies diluviennes changent le 
pays en une nappe d'eau immense, renversant les huttes, 
détruisant les récoltes et contaminant les étangs. 

« La misère des pauvres Hindous fait peine à voir, écrit 
le Père Alphonse Delacroix, le missionnaire de Raghab- 
pur. Aussi sont-ils abattus, découragés; c'est j>resque du 
désespoir. J'ai déjà visité bien des villages 
éprouvés et j'écris sous le coup d'une 
émotion que je ne puis dominer. J'ai 
passé à travers 
ces restes de 
hameaux : à 
chaque pas, à 
côté d'une hutte 
à moitié écrou- 
lée, c'est une 
pauvre femme 
accroupie, une 
mère, la tête 
entre les mains 
et pleurant à 
chaudes lar- 
mes. Du matin 
au soir, la cour 
de la mission 
est envahie par 
une foule de 
pauvres : des 
pères de famille, 
des mères portant leurs petits enfants; tous, les larmes 
aux yeux, répètent la même triste histoire : « Père, com- 
ment faire pour subsister? Nous n'avons rien mangé et 
n'avons pas de quoi nous acheter du riz. Père où irons- 
nous loger? Notre maison s'est écroulée, il y a deux, trois 
pieds d'eau dans notre cour. Qui nous donnera un abri? 
Père, aidez nous, secourez-nous, sinon nous allons tous 
périr de faim et de misère. » 




LE PÈRE DE PRINS DEVANT SON ÉGLISE DE RAGHABPUR 



Visite 
de Monseigneur. 



* 



A ce. tableau de deuil nous voudrions opposer l'aspect 
riant d'un jour de fête : la visite pastorale de la mission. 



228 



Dès l'aube nos Bengalis sont à l'œuvre, achevant la 
décoration des chemins, de l'église, de l'école; arcs de 
triomphe, fleurs, feuillage, drapeaux, rien n'y manque. 

La population chrétienne s'est portée en foule au-devant 
de son évêquc. Le voici sur son trône, dans la grande 
barque d'honneur, escorté d'une flottille de petites piro- 
gues fendant les eaux verdâtres du canal. 

Et sur les rives, c'est le cortège en délire, le son des 
tam-tams, des flûtes, des tambours, des cymbales, la déto- 
nation des bombes, les coups de fusil ; bref, un vacarme 
tel qu'on n'en entend qu'aux Indes. 

A l'église, sur le passage du prélat, partout, tant que 
dure la visite, la joie et l'affection de ces pauvres Bengalis 
se manifestent ainsi naïve, bruyante, mais si sincère! 

Le soir, pour clôturer la fête, feu d'artifice, concert 




ÉLÈVES DES SŒURS LOKETTINES (i) 

instrumental et vocal, danses nationales, le tout exécuté 
par ces chrétiens que l'allégresse rend infatigables. 

Les stations de Morapaï et de Raghabpur avec, au 
nord de Calcutta, la résidence du chapelain militaire de 



(i) Cette gravure représente les élèves des Sœurs Lorettines 
à Ranchi. Actuellement ces religieuses sont à Morapaï. 



— 22 9 — 

Dum-Diim comptent actuellement 3,ooo chrétiens et 
140 catéchumènes. 

* 

La division de Burdwan, qui s'étend au nord et à l'ouest Burdwan 
de Calcutta comprend cinq postes importants : la cure 
d'Howrah, centre industriel sur la rive droite de l'Hoogly, 
en face de la capitule, et la station de Serampore, située 
i5 milles plus haut; puis, à 72 milles de Calcutta, le 
poste de Kharagpur; à l'extrémité septentrionale du 
district, la cure d'Asansol. Ces quatre stations comptent 
4,200 catholiques. 

Un cinquième poste Jnalbhanga a cessé depuis peu 
d'être résidence de missionnaire. 

« C'est, écrivait jadis le Père Knockaert, la mission 
des pauvres, des déclassés. Les Haris qui la composent 
sont considérés comme la lie du peuple; ils sont, par état, 
porteurs de palanquins et font le commerce de peaux. 
Cette dernière profession les rend souverainement mépri- 
sables aux yeux des Hindous. Ceux-ci considèrent la vache 
comme un animal sacré; faire de ses dépouilles un objet 
de trafic et surtout se nourrir de sa chair est à leurs yeux 
chose abominable, crime plus affreux que l'homicide. » 

Exclus des villages hindous, vivant dans de misérables 
huttes, au jour le jour, dépensant leur peu d'argent en 
orgies, ils s'étaient faits voleurs pour vivre et étaient le 
fléau de la contrée. Leur état moral répondait à une 
pareille existence. 

« Le Père Schaff, continue le Père Knockaert, se pré- 
senta chez les Haris en 1873 et entreprit sans hésiter 
l'œuvre de leur régénération. Il ne prévoyait pas tout 
d'abord les difficultés qu'il devait rencontrer. Elles 
furent telles que plusieurs années après la fondation de la 
station, les supérieurs se demandaient encore s'il ne 
valait pas mieux l'abandonner. 

» Aujourd'hui la mission est définitivement établie et 
nous est d'autant plus chère qu'elle nous a coûté plus de 
sacrifices. » 

L'aspect du village a complètement changé : des cabanes 
proprettes, de beaux jardinets ont remplacé les repous- 



— 23o — 

santés masures d'autrefois, et au lieu de l'ivrognerie et 
de la corruption morale sont venues s'implanter des 
habitudes d'ordre, de probité, de travail et de piété. 



CHAPITRE V 



Les SantaNPergannahs. — Purneah. — A 
dos d'éléphant. 

Les santal- Au delà du district de Burdwan s'étend la région des 

erganna s. Santal-Pergannahs, habitée par une tribu aborigène 
d'agriculteurs. Vers la fin de juin 1886, le Père J.-M. 
Schaefer fut chargé par Mgr Goethals de reconnaître le 
pays en vue d'y fonder une mission. Il fit cette expédition 
avec le Directeur de .la sûreté publique, un Français, 
chrétien de vieille roche. 

« Durant six mois, écrit-il, j'eus le bonheur de parcourir 
tout le pays des Santal-Pergannahs en compagnie de cet 
homme intègre et vertueux. Jamais je n'oublierai nos 
courses rapides à dos d'éléphant à travers cette intéres- 
sante contrée, ces campements au fond de la luxuriante 
vallée ou sur la crête altière de la montagne, ces poussées 
hardies au milieu des jungles touffues, le pachyderme 
nous frayant un chemin à travers l'épaisse futaie... 

» Au retour de notre longue et laborieuse expédition, 
une grande douleur nous attendait. J'avais soumis aux 
autorités le résultat de mes observations, et indiqué l'en- 
droit, où, à mon sens, la mission aurait le plus de chance 
de réussir; je demandai en même temps l'autorisation d'y 
commencer l'œuvre apostolique. La réponse fut un coup 
de foudre : <c Rome, disait Mgr Goethals, nous ayant 
octroyé le district de Darjeeling pour y ouvrir un collège, 
nous devons faute d'hommes et, à mon grand regret, 
renoncer pour le moment à établir une mission dans les 
Santal-Pergannahs. » 

» Dix-huit années se sont écoulées depuis lors et les mal- 
heureux Santal-Pergannahs attendent encore leur premier 
missionnaire. 



23l 



Si les Santal-Pergannahs n'ont' pas encore de prêtres, Purneah. 
le district de Bhagulpur n'en possède qu'un seul, établi à 
Purneah ; c'est le Père Knockaert qui y donne ses soins à 
un groupe de cinq cents fidèles. 

De ce poste avancé, il tente parfois des reconnaissances 
dans le pays environnant. Mais au prix de quelles fatigues! 
Nous extrayons d'une lettre, qu'il écrivait en igo5 à 
Mgr Meuleman, archevêque de Calcutta, quelques détails 
intéressants, qui laissent deviner ce que sont les courses 
apostoliques des missionnaires aux Indes : 

«Pour retourner chez moi, j'avais deux rivières àtra- a dos déiéphant 
verser, et cela dans la nuit noire. J'arrive à la première et 
la traverse sans encom a bre. C'est alors que 

les difficultés commen mL ^^^^ cent. Le cornac 
perd son chemin. — 5§Hl^ ^ Personne ne veut 
nous servir de guide >^f '\ pour atteindre 

la seconde rivière. 




JUMBO 



» Enfin, à force de promettre de gros bakshish, je décide 
trois individus à nous conduire. Ils nous accompagnent 
donc, ou plutôt ils nous suivent. On passe sous des arbres 
d'où chapeau et lunettes sortent assez endommagés. A 
chaque instant notre éléphant va, dans la nuit noire, lon- 
geant des fossés profonds; sans doute, je connais la pru- 
dence et la sagacité de Jumbo, mais malgré cela je suis 
loin d'être à l'aise. Enfin, nous voici à la seconde rivière. 
Il doit être 8 h. 1/2. Pour comble de malheur, le bateau est 
de l'autre côté. A grands cris, nous hélons le batelier. Pas 



— 232 — 

de réponse. Cris redoublés. Silence! Nouveaux cris de tous 
les gosiers à l'unisson... Ali! on entend, un écho, un bruit. 
Est-ce une réponse?... Hélas! Ce sont des femmes qui se 
querellent, mais sûrement pas à cause de nous, ni à cause 
de nos appels désespérés... Nouvel effort, cette fois, 
agrémenté de compliments (!) à l'adresse du batelier. 

» J'aperçois une lumière dans le village de l'autre côté. 
Naturellement, se disent mes gens, le batelier a bien 
entendu les cris de détresse, mais il fait la sourde oreille, 
comme s'il n'était pas là, pour ne pas avoir à sortir dans 
la nuit froide. Mais les compliments les plus piquants 
semblent fort .peu l'émotionner. Peine perdue ! Alors, à 
défaut d'autre moyen de passage, on s'adresse à Jumbo. 
Il était là debout, immobile, calme et imperturbable, 
comme une montagne. On lui demande de nous prêter sa 
voix. En effet, sur un signe du cornac, le pachyderme se 
met à sonner de la trompette. Certes, sa voix n'est pas 
mélodieuse, son ramage n'est guère plus distingué que son 
plumage, mais au moins il sait se faire entendre. Le bate- 
lier devait assurément l'entendre sur l'autre rive. Mais 
sa voix se perd dans le silence de la nuit. Pas de réfxmse ! 
Nouvelles sonneries, sonneries prolongées, et encore, et 
encore... Pas plus de succès. 

» Après avoir passé une heure à crier, à contempler la 
rivière roulant ses sombres flots devant nos yeux, sentant 
le froid piquant nous envahir, il fallut nous résigner à 
battre en retraite et à chercher un abri dans quelque habi- 
tation du voisinage. Mes guides deviennent intraitables. 
Je les supplie de nous trouver un abri. C'est en vain. Ils me 
répondent : « II n'y a personne dans les environs qui 
puisse vous loger. Pour nous, nous partons payés ou non. » 

» Peut-être, me dis-je, une roupie réussira-t-elle à éveil- 
ler en eux quelque sentiment de commisération et à sti- 
muler leur bonne volonté? Je leur glisse le bakshish pro- 
mis et leur dit : « Voyons, maintenant trouvez-nous un 
gîte pour la nuit dans le village. » 

» A peine la roupie en main, en vrais coquins qu'ils sont, 
ils détalent et nous laissent plantés là. Il va falloir aller à 
tâtons dans l'obscurité. Mon catéchiste est d'avis que, 
faute de mieux, j'aille m'installer pour la nuit sous un bou- 



— 233 — 

quet de bambous, — il paraît que l'abri des branches est 
relativement chaud. — « Bien, dis-je, s'il faut en venir là. 
Mais essayons d'abord au village. » Nous essayons; il y 
eut bien une petite alerte provoquée par cette arrivée 
inattendue en pleine nuit, mais on s'expliqua et je pus 
enfin trouver un gîte. 

Notons en passant que le missionnaire n'a pas l'habitude 
de se payer le luxe d'une excursion à dos d'éléphant; il se 
contente ordinairement d'un moyen de locomotion moins 
coûteux. 










CHAPITRE VI 

KURSEONG ET DARJEELING 



Théologat de Kurseong. — Darjeeling. — Le 
collège Saint-Joseph. — Paysage hîma= 
layen. — Éboulements. — Le Sikkim. 



Sur un des premiers contreforts des Ilimalayas, à 
1,600 mètres d'altitude, se trouve la petite ville de Kur- 
seong et, à une demi-lieue plus au nord, Saint-Mary's- 
Seminary perché à 1,672 mètres. 

Du haut de la terrasse sur laquelle est construit le bâti- 
ment principal, on jouit d'un coup d'œil magnifique; vers 

i5 



Théologat 
de Kurseong. 



— 234 — 

l'est, au delà de Saint-Mary's, la montagne couronnée d'une 
épaisse forêt continue de s'élever jusqu'à une hauteur de 
2,125 mètres pour former la ligne de partage entre les 
bassins de la Mahanuddy et la Balasan. Devant nous 
s'étend en amphithéâtre le bassin de la Balasan ; nous 
voyons couler la rivière à 1,200 mètres au-dessous de 
Saint-Mary's, et ses affluents au lit tortueux se ramifient 
dans toutes les directions, découpant de profondes vallées 
entre les différentes chaînes de montagnes. 

Au delà de cet immense amphithéâtre de 9 à 10 milles 
de diamètre, on peut voir au nord les plus hauts pics de 
l'Himalaya. Au sud, la vue s'étend sur les vastes plaines 
du Népal et du Bengale. Le paysage sauvage et grandiose 
est bien fait pour élever l'âme et reposer l'esprit. 

Jusqu'à la fin de 1897, les jeunes missionnaires du Ben- 
gale faisaient à Saint-Mary's leurs études de philosophie 
et de théologie, mais depuis 1898, les 
étudiants en philo- 




THÉOLOGAT DE KURSEONG 

sophie se rendent à Shembaganore, dans la mission du 
Maduré; en même temps Saint-Mary's est devenu lethéo- 
logat pour presque toutes les missions de la Compagnie de 
Jésus aux Indes. Grâce à cette transformation, les Pères 
belges donnent actuellement l'hospitalité à des étudiants 
en théologie de plusieurs nationalités différentes. La Bel- 
gique, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, 
l'Irlande, le Portugal, l'Alsace-Lorraine, le grand duché 



— 236 — 

de Luxembourg et l'Inde, y ont souvent un ou plusieurs 
représentants. 

A proximité du séminaire on a bâti deux écoles, un petit 
hospice et une chapelle dédiée à saint Jean Berchrnans. 
Non loin de Saint-Mary's, les «Filles de la Croix», de 
Liège, dirigent un florissant pensionnat. Ces admirables 
auxiliaires dans l'œuvre de l'évaugélisation ont établi 
dans quatre stations de la mission du Bengale des écoles, 
des orphelinats, des refuges et des hôpitaux. 






Darjeeiing. A 20 milles au nord de Kurseong, à 2,3oo mètres 

d'altitude, s'élève la ville de Darjeeling. 

« Etagée, dit de Ilûbner, sur le sommet d'une sorte de 
promontoire, la ville rampe pour ainsi dire de terrasse en 



terrasse, toutes suspen 
La mer du 




dues entre le ciel et la terre. » 
Bengale lui envoie constam- 
ment des courants de 
chaleur, qui tempèrent 



MM-ïfiP 




COUR INTÉRIEURE DU COLLEGE DE DARJEELING 



les remous glacés descendus des neiges éternelles de 
l'Himalaya. La température moyenne de l'année y est 
de i3 degrés centigrades; quatre degrés de plus qu'en 
Belgique. Le missionnaire épuisé par le brûlant soleil des 
plaines, ou miné par l'excès des fatigues, y retrouve la 



— 238 



Le collège 
Saint=Joseph. 



Paysage 
himalayen. 



Êboulements. 



santé et la vigueur qu'il ne pouvait redemander autrefois 
qu'à l'air natal. 

Darjeeling possède un couvent de Sœurs Lorrettines et 
une cure occupée par deux Pères, mais l'œuvre principale 
est le grand collège que les Jésuites ont ouvert en 1888. 

Ils s'installèrent d'abord dans les locaux de l'ancien 
collège Saint-Joseph, fondé par les Pères Capucins d'Ita- 
lie, puis construisirent un nouvel établissement sur un 
terrain cédé par le gouvernement à des conditions avan- 
tageuses 

Dès la première année de sa fondation le collège Saint- 
Joseph s'affiliait à l'Université de Calcutta, il était dirigé 
par cinq Pères, trois scolastiques et trois Frères coadju- 
teurs. Aujourd'hui le personnel est de vingt-six hommes 
et le nombre de pensionnaires s'est élevé de quarante à 
deux cents. Le programme d'études est calqué sur celui de 
Calcutta. Un vrai collège catholique en terre païenne sur 
les hauteurs de l'Himalaya! 

« De quel spectacle on jouit ici! écrivait un mission- 
naire. Le soleil envoie sur toutes les montagnes ses rayons 
d'or pailletant d'étincelles fulgurantes les neiges éter- 
nelles ; à l'horizon se dressent dans l'azur d'innombrables 
sommets et des pics de neige qui semblent vouloir se 
dominer et surgir les uns sur les autres. Et sur ces 
immenses glaciers, brillant comme de l'argent en fusion, 
des aigles et des vautours planent majestueusement au 
milieu des airs. » 

Mais le séjour dans ces montagnes si belles et si gran- 
dioses n'est pas toujours sans danger : il s'y produit par- 
fois de violents tremblements déterre; plus souvent de 
terribles êboulements surviennent, causés par des pluies 
torrentielles dont rien ne peut nous donner une idée (1). 
Aucun missionnaire n'a oublié la grande catastrophe de 
1899, qui arracha des villages entiers aux flancs de la 
montagne, les précipita le long des pentes escarpées et fit 



(1) Aucune contrée du globe ne reçoit autant de pluie que les 
régions himalayennes. Certaine année, ([le pluviomètre accusa 
i2 m 87 d'eau. La moyenne annuelle en] Belgique n'est que de 
75 centimètres. 




LA LIGNE DU CHEMIN DE FER APKÈS LES ÉBOULEMENTS 



— 240 — ■ 

plus de seize cents victimes aux environs de Darjeeling. 
a On entend des appels au secours, écrivait un Père, et 
les indigènes refusent d'aider ces malheureux, 
sous prétexte qu'ils sont de caste différente. Vite, 
je demande au Père Préfet de pouvoir me rendre 
avec quelques-uns de nos plus grands élèves à 
l'endroit où sont ces infortunés. La chose fut 
aussitôt accordée. Un Frère et une douzaine 
de jeunes gens m'accompagnent. A notre 
arrivée, les parents des victimes avaient 
déterré trois cadavres, mais un peu plus 
loin gisaient, sous des débris de toutes 
sortes, deux pauvres femmes dont 
les appels, déchirants n'étaient écou- 
tés par personne. Quelques élèves 
m'avaient devancé; ils s'étaient déjà 
mis à l'œuvre, mais il nous fallut i h. 1/2 de 
travail pour les retirer de leur terrible situation. 
Comment ces infortunées n'avaient pas péri, je 
ne pourrais le dire, car elles avaient été litté- 
ralement enterrées vivantes. En s'abattant sur 
elles, le toit sans les écraser heureusement, 
leur avait laissé un peu d'air respirable. Nous 
enlevons donc une partie des débris et une 
première victime sort de son tombeau. 
Pour dégager la seconde, nous [devons 
d'abord retirer quatre cadavres, les trois 
enfants de la malheureuse et sa vieille 
mère. » 




* 
* * 



MONTAGNARD 



LeSikki». Laissant là Darjeeling, ses horreurs et ses beautés 

grandioses, nous pénétrons plus au nord dans le Sikkiin. 
Ce district est habité par la forte tribu des Lepchas, aux 
corps vigoureux, taillés tout exprès, semblc-t-il, pour le 
dur métier de porteur. 

L'évangélisation de ces rudes montagnards entreprise 
par quelques-uns de nos Pères, trouve un grand obstacle 
dans l'extrême difficulté des communications. 

Parfois, se dérobant pour quelques heures à ses travaux 



— 242 — 

quotidiens, le missionnaire de ces régions descend des 
montagnes et s'en va visiter et consoler les Ouraons 
catholiques employés dans les plantations de thé. Ces 
braves gens, que la misère a exilés du Chota Nagpore, 
vivent là en petits groupes, échelonnés aux pieds des 
Himalayas, aussi attachés à leur foi que dans leurs cam- 
pagnes natales. 



CHAPITRE VII 

l'orissa 



Quittons maintenant les régions himalayennes et redes- 
cendons à Balasore, non loin des côtes de la baie du 
Bengale : nous sommes dans YOrissa, immense contrée 
dominée par des montagnes escarpées et descendant dou- 
cement vers la mer. 

L'Orissa est la terre sacrée des Hindous; la ville sainte 
de Puri avec son fameux temple de Jaggernath, Ta rendue 
célèbre dans le monde entier. 

Malheureux pays, en vérité, presque constamment en 
proie à la famine et où les rizières sont tour à tour dessé- 
chées faute de pluie, ou inondées par les crues des fleuves 
et des rivières. 

Balasore est une des toutes premières stations établies 
par les Jésuites belges. 

Les Ourias qui peuplent la contrée ont beaucoup de 
ressemblance avec les Bengalis : similitude de langue, de 
mœurs, de défauts surtout ; mais ils sont plus indolents 
encore, plus vaniteux et plus menteurs. Hunter, qui fait 
autorité, les place au dernier rang entre tous les peuples 
de l'Inde. 

Rien de bien surprenant donc si la religion chrétienne 
ne s'implante qu'avec peine dans ce sol déshérité. Leur 
premier apôtre fut le Père Sapart, ce vénérable vieillard 
mort à Ranchi en mars 1906 à l'âge de 90 ans, après 
quarante-cinq années d'apostolat aux Indes. 

Le Père Sapart, arrivé dans l'Orissa en i865, y trouva, 
dispersées dans le district, quelques familles d'Eurasiens 



— 243 



catholiques (i). L'année suivante, se présenta une occasion 
favorable à l'établissement d'une belle mission. La famine 
et le choléra ravageaient la contrée faisant des milliers de 
victimes, tant parmi les habitants que parmi les pèlerins 
venus à Puri. Le Père Sapart entreprit aussitôt l'œuvre 
que la Providence semblait lui offrir. 
Il baptisa les mourants qu'il 
trouva bien disposés et recueil- 
lit les orphelins. Sa pauvre 
cabane en abrita quelque- 
fois jusqu'à cent. Mais 
comme on devait s'y 
attendre, ce chiffre ne se 
maintint pas. Beaucoup 
d'enfants épuisés par la 
famine ne tardèrent pas 
à s'en aller au Ciel après 
avoir reçu le baptême ; 
beaucoup aussi firent dé- 
fection plus ou moins vite 
pour retourner à leur an- 
cienne vie de vagabon- 
dage. Il resta cependant 
un petit noyau fidèle ; ce 
fut le commencement de 
la mission. L'orphelinat 
établi à cette époque pour 
les garçons est encore 
l'une des œuvres ac- 
tuelles ; les orphelines 
sont confiées à ces vaillantes 

religieuses belges, qui se montrent, depuis quarante-cinq 
ans, les auxiliaires dévouées de l'évangélisation aux Indes : 
les « Filles de la Croix » de Liège. 

Un des successeurs du Père Sapart, le Père Gengler, 
avait déjà quitté Balasore, pour aller dix milles plus loin 




LE PERE SAPART 



(i) Les Eurasiens (Europe-Asie) sont des métis, nés de père 
européen et de mère indienne. 



2 44 



fonder le poste de Kumbarpore dans l'État indigène du 
Nilgissi. 

D'ailleurs, dès 1875, les missionnaires de Balasore, 
remontant vers les régions pins sauvages du nord-ouest, 
pénétraient jusqu'à Baripada et fondaient, un peu au sud 
de cette localité, la mission de Krishnochondropur, sur un 
terrain concédé par le rajah. L'œuvre fut pénible. Le Père 
Knockaert épuisé, dut bientôt céder devant le climat 
meurtrier; le Père Schaff, son successeur, y demeura sept 
ans, et ceux qui vinrent le remplacer n'y vécurent pas 
trois mois. Le succès heureusement a couronné tant 
d'efforts; et si les treize cents chrétiens de l'Orissa 
semblent bien peu de chose, ils sont le fruit précieux de 
longues souffrances et l'espoir fondé d'une plus ample 
moisson. 




LES FILLES DE LA CROIX ET LES PETITS ORPHELINS DE CHAIBASSA 



DEUXIEME PARTIE 



LA MISSION DU CHOTA NAGPORE 



CHAPITRE I 



UN COUP D ŒIL SUR L ŒUVRE 




es diverses régions où se dépense le zèle des 
missionnaires belges de la Compagnie de Jé- 
sus, le Chota Nagpore est sans contredit 
celle qni a produit les plus beaux résultats, 
qui donne les plus riches espérances. Nulle 
mission au monde, croyons-nous, n'a de nos 
jours, en aussi peu de temps, réalisé d'aussi 
rapides progrès. 

Eu vingt ans, au sein des populations païennes, une 
chrétienté a surgi, qui ne compte pas moins de cent mille 
âmes. 

Admirable élan, mouvement magnifique, provoqué par 
un jeune missionnaire issu de cette terre de Flandre, mère 
féconde de tant d'apôtres au cœur ardent, qui s'en vont 
propager sur toutes les plages la vieille foi des ancêtres. 

A côté des noms glorieux de Pierre Desmet, l'apôtre 
des Montagnes Rocheuses, de D ami en De Veuster, l'apôtre 
des lépreux de Molokaï, le nom de Constantin Lievens, 
l'apôtre du Chota Nagpore, figurera désormais parmi les 
plus illustres aux fastes de l'apostolat catholique. Tous 
trois sont nés dans notre pays. 

« La somme de travail, — écrit de lui son supérieur, le 
Père Grosjean, un vétéran de l'Inde, — et les résultats 
produits pendant les six années trop courtes que le Père 
a passées au Chota Nagpore, sont quelque chose de très 



— 246 — 

remarquable. A mes yeux c'est prodigieux! Le nom du 
Père Lievens restera attaché au Chota Nagpore, comme 
celui du Père de Nobili au Maduré et celui du Père Ricci 
à la Chine. 

» C'est d'après moi l'homme le mieux fait pour ébranler 
l'Inde qui ait paru depuis le Père de Nobili. Il n'avait 
qu'un rêve, une pensée : la conversion en masse des 
Kôles (i). » 

jijJNous nous proposons à la fin de cette étude de mettre 
sous les yeux du lecteur, comme dans un tableau, ce type 




AGRICULTEURS AU CHOTA NAGPORE 



idéal, mais réel pourtant, du missionnaire aux Indes. Ce 
sera faire du même coup l'histoire des chrétientés qu'il a 
fondées. 

Mais auparavant, nous décrirons la situation actuelle de 
la Mission, saluant au passage les vaillants frères d'armes 
du Père Lievens, morts en si grand nombre au champ 
d'honneur et, comme lui, moissonnés en pleine vie. 

Il est bien juste, en voyant l'œuvre florissante, de se 
rappeler ceux qui ont donné leur vie 'pour la fonder. Que 
de disparus! Quand on se surprend à évoquer leurs noms, 
on est effrayé de leur nombre ! 



(i) Lettres du 3 et du 3i janvier 1903. 



CHAPITRE II 

PAYS ET HABITANTS 

Topographie. — Les races. — Types Ouraons 
et Mundas. 

A 160 kilomètres environ au nord-ouest de Calcutta 
commence le Cliota Nagpore. Il est borné au nord par le 
Mirzapur et le Beliar, à l'est par les Santal-Pergannahs et 
la division de Burdwan, au sud par l'Orissa et les pro- 
vinces centrales, à l'ouest par quelques états natifs. 
ï'fcD'une superficie déplus de 100,000 kilomètres carrés, 
soit près de quatre fois la Belgique, il forme depuis 1854, au 
point de vue administratif, une « division » de la province 
anglaise du Bengale (LowerBengal Provinces) . Il comprend 
les cinq districts de Singbhum, Manbhuin, Hazaribagli, 
Palamow et Kanclii, administrés par des Deputy commis- 
sioners relevant du lieutenant-général du Bengale; puis 
un certain nombre d'états natifs tributaires, dont les 
rajahs gardent une certaine indépendance. 

L'aspect du pays est varié et parfois grandiose. A par- 
tir [des collines boisées de Singbhum, abritant, comme Topographie, 
d'un rempart, d'immenses plaines cultivées, le grand 
plateau central s'élève en ondulant du sud-est vers le 
nord-ouest. C'est le pays agricole par excellence, émaillé 
de bouquets de manguiers plantés aux abords des villages, 
avec, çà et là, des collines rocheuses isolées, ou plus rare- 
ment, un coin de jungle surgissant intense sur une langue 
de terre inculte. Tout le reste est cultivé avec soin et cou- 
vert 'principalement de rizières. Taillées dans les pentes 
résultant des continuelles dépressions ]et élévations de 
terrain, elles s'étagent en terrasses parfaitement de 
niveau et soigneusement endiguées. 

A cet immense plateau d'une altitude moyenne de 
600 mètres succèdent subitement les régions tourmentées 



- 248 — 



du Chechari et du Barway, vrai fouillis de vallées, de 
ravins, de montagnes boisées et de pentes rocailleuses où 
les forêts touffues et la jungle sauvage font place, quand le 
terrain s'y prête, aux rizières accrochées au flanc des 
collines ou descendant jusqu'au fond des vallées. Nous 
sommes dans la région des Gahts et des Pats, qui s'étend 
à travers le Sargnja et le Jashpur à l'ouest jusqu'aux 
extrémités de la contrée. 

C'est au sein de ces contrées sauvages que vivent les 
grands fauves de l'Inde, le léopard, l'ours noir, le tigre 

royal. 21 est parfois bien près de 
ce redoutable et silen- 
eux marcheur : un léger 
froissement d'herbes sè- 
ches, c'est le tigre 
du Bengale qui 
vient de passer! 
Au nord, dans 
le district dePa- 
lamow retentit 
parfois le long 
mugissement du 
bison et, dans le 
grand silence 
•2^./ des nuits, l'aboie- 
y* ment criard des 
^m troupes de chiens 

sauvages qui passent. 
Par tout le ChotaNag- 
pore on trouve les loups, 
les hyènes, les antilopes, 
les sangliers. 
Dans tout le Cliota Nagpore, l'extrémité nord-ouest 
exceptée, des hectares entiers de terrain sont parfois 
jonchés de blocs de gneiss entassés les uns sur les 
autres et formant comme les ruines fantastiques d'an- 
ciens dômes aux dimensions énormes. Ces blocs d'ori- 
gine ignée se présentent tantôt empilés les uns sur les 
autres, tantôt surgissant du sol comme d'immenses bulles 
pétrifiées. 




— 249 — 

« Il y a peu de contrées, dit Hanter, offrant un spec- 
tacle de beauté plus tranquille que le Cliota Nagpore. 
A l'époque des plaies et pendant la saison froide, les 
rochers de gneiss dont la couleur noirâtre contraste avec 




PAGODE HINDOUE BATIE SUR UN HI-OC DE GNEISS 



le feuillage de la jungle voisine, l'horizon bleu foncé des 
lignes de faîte se profilant an loin, les bosquets de man- 
guiers, les rizières, les Heurs jaunes et brillantes des 
champs de « sarguja » et le rouge sombre du sol fraîche- 
ment remué forment une variété de couleurs frappante et 
peu commune. » 

« Une particularité, écrit le Père Haghenbeek, surtout 
à la saison sèche, ce sont les cours d'eau. Figurez-vous de 
profonds ravins, quelquefois de 3o et 40 mètres de large, 
dont les bords sont rongés par les eaux; la plaine avoisi- 
nante est coupée par des ravines plus profondes, qui con- 
vergent toutes vers le canal principal. Ces ravines sont 
creusées pendant la saison des plaies par les eaux du ciel. 
Au fond, du fleuve, il y a, à cette époque-ci, un petit ruis- 
seau de 10 à 12 mètres de large et de 1 ou 2 décimètres de 
profondeui\Pendant la saison des pluies, au contraire, 

iG 



— 25o — 

tout le ravin est rempli d'eau boueuse, qui coule avec vio- 
lence et qui atteint 6 à 7 mètres de profondeur. Pour 
traverser ces fleuves, il n'y a pas de ponts; on descend 
dedans; si on est à pied, on ôte ses souliers et ses bas; si 
on est à cheval, on traverse sans s'inquiéter de l'eau, en 
relevant les jambes tant qu'on peut, à moins qu'on ne soit 
déjà dans le flot jusqu'à la poitrine. » 



* 



Les races. En 1901, le Chota Nagpore comptait 5,g,oi,85o habitants : 

d'une part des Hindous, des semi-aborigènes et des musul- 
mans; de l'autre, des abo- 
rigènes appelés Ivôles et 
qui ne constituent plus 
que le tiers de la popu- 
lation. 

Il existe entre les deux 
principales races qui peu- 
plent le Chota Nagpore, 
les Hindous et les Kôles, 
une haine profonde dont 
nous verrons plus loin la 
cause. De grandes diver- 
gences d'ailleurs les sépa- 
rent. 

Les Hindous ont les 
traits des races blanches, 
tandis que les aborigènes, 
race mixle résultant du 
mélange de jaunes et de 
nègres, ont les cheveux 
fortement ondulés, les 
pommettes saillantes, le 
nez large, les lèvres épais- 
ses et un certain progna- 
thisme. 
Les Hindous ont le système 
des castes, inconnu chez les aborigènes, ils ne mangent 
pas de bœuf, ne font pas usage de liqueurs fermentées, et 




LE PERE n IIOOP 
Missionnaire à Tongo 



2DI 



n'acceptent que des mets préparés par des gens de leur 
caste ou d'une caste 
supérieure; les abo- 
rigènes mangent 
de toute sorte de 
viande préparée par 
n'importe qui, et, 
bien loin de s'abste- 
nir de liqueurs for- 
tes, les considèrent 
comme le complé- 
ment indispensable 
de toute fête reli- 
gieuse ou civile. Les 
institutions sont mu- 
nicipales chez les 
uns, et leurs cours de 
justice composées de 
membres de même 
rang; chez les autres, 
les institutions sont 
patriarcales et les 
causes sont jugées 
par les chefs de tribu 
ou de i'amille. 







TYPE OLRAON 



Examinons de plus près la physionomie de ces Kôles Types ouraons 
qui sont actuellement la principale sollicitude de nos mis- et Mundas - 
siounaires. 

Ils se subdivisent en Mundaris, Hos et Kharrias, qui 
sont les Kôles proprement dits, et en Ouraons, d'origine 
Dravidienne. 

Les Mundaris occupent le pays situé à Test, au sud et au 
sud-ouest de Ranchi. A l'ouest et au nord-ouest, ce sont 
les Ouraons et entre les deux, à l'ouest, sud-ouest, les 
Kharrias. 

Les Mundaris forment la principale des tribus kôles. 



— 252 — 

Le travail des champs est leur occupation exclusive, et la 
chasse, leur passe-temps favori. Pas d'artisans parmi eux, 
les métiers de forgeron, potier, blanchisseur, etc., étant 
exercés par des étrangers établis dans leurs villages. 

Leur divinité suprême est Sing-Bonga, dieu essentiel- 
lement bon qu'ils honorent par l'offrande occasionnelle 
d'une poule ou d'une chèvre. 

Des sacrifices plus fréquents sont offerts aux divinités 
inférieures et locales pour écarter les maladies et les mal- 
heurs. Un culte spécial, celui des ancêtres, est profondé- 
ment enraciné chez eux et, sous ce rapport, les Ouraons ne 
diffèrent pas des Mundas. 

La nation ouraonne est forte d'environ 600,000 hommes, 
dont 35o,ooo au Chota Nagpore. 

Il n'est pas difficile de distinguer un Ouraon d'un 
Mundari. L'Ouraon est plus petit, mais bien proportionné; 
ses traits sont plus grossiers, son teint plus foncé, sa 
figure plus allongée, avec une certaine tendance à l'angle 
facial du nègre. Le visage large et aplati du Mundari 
rappelle le type Mongol ; sa physionomie est ordinairement 
grave. 

Ce qui distingue, au contraire, l'Ouraon, c'est sa mine 
enjouée, son air souriant qui le rend très sympathique. 
« Il est ami du rire et de la plaisanterie, écrit un de 
leurs missionnaires; ni procès, ni exactions, ni famines, 
n'y changeront grand'chose. Qu'un Ouraon ait reçu un 
coup de couteau ou ait été bâtonné jusqu'au sang, il appli- 
quera sur son mal de la bouse de vache, s'il en a; mais 
son meilleur emplâtre sera encore quelque bon proverbe 
folichon. » 

Les Kôles ont d'ailleurs le cœur excellent; ils aiment 
leurs missionnaires. « Après trois semaines d'absence de 
Kurdeg, écrit le Père De Gryse, je devais, pour rentrer 
de la gare chez moi, faire un voyage de 80 kilomètres à 
cheval. Sur un parcours de 5o kilomètres, les jeunes gens, 
au son des tambours, m'ont conduit d'un village à l'autre 
et, en arrivant chez moi, garçons et jeunes filles ont dansé 
pendant trois heures devant mon bungalow. » 



CHAPITRE III 

SITUATION GÉNÉRALE DE LA MISSION 

Les quinze grandes résidences. — L'école. — 
Le catéchuménat. — Visite des villages. — 
Les catéchistes. — Situation des Kôles. — 
Intervention des missionnaires. — Dernière 
visite de Mgr Qoethals. — Mgr Meuleman. 



résidences. 



Pour donner une idée de l'état actuel de la Mission du Les 

Cliota Naerpore, montrons dans ce chapitre l'ensemble des ^ uinze 'grandes 
quinze stations qu'elle comprend avec leur trentaine de 
prêtres et les principaux moyens d'apostolat mis en œuvre 
par les missionnaires. Voici les divers postes, tels qu'ils 
étaient au recensement du I er août 1905 : 

Baptisés Catéchumènes Tota 



Ranclii . . 


2] 


prêtres 


i,5o6 


571 


2,077 


Chaibassa . 


I 


)> 


284 


5i 


335 


Sarwada 


3 


)> 


i,446 


1,205 


2,65i 


Karra . 


1 


)> 


2,184 


1,119 


3,3o3 


Kliunti . 


3 


» 


2,775 


1,374 


4^49 


Torpa . . 


2 


)) 


4,460 


685 


5,145 


Noatolli . . 


2 


» 


3,126 


L974 


5,100 


Mahuadand 


2 


» 


5,836 


2,067 


7, 9 o3 


Mandar . . 


2 


» 


5,409 


1,7^9 


7,178 


Soso . . . 


2 


)> 


2,286 


i,483 


3,769 


Tongo . 


2 


» 


9,5o8 


662 


10,170 


Katkalii. 


3 


)> 


i4,2 9 5 


i,555 


i5,85o 


Kurdeg . . 


2 


» 


i,552 


7,09° 


8,642 


Ttengarih . 


2 


)> 


776 


9,601 


10,377 


Samtolli 


2 


» 


63i 


8,049 


8,680 



56,074 



19,255 



95,329 



254 



Donc 95,3oo chrétiens dont environ 40,000 catéchumènes, 
tel était, le I er août igo5, le bilan de la Mission. Actuelle- 
ment — avril 1906 — leur nombre a dépassé les 100,000, 



tant les progrès sont ra 
que cet extraordinaire 
foi s'accentue encore, 
tout d'inscrire 
de nou 
chrétiens, 
aussi les 
re, et les 



pides, et ;l'onj nous écrit 

mouvement vers la vraie 

Mais ce n'est pas 

un grand nombre 

veaux 

il faut 

instrui- 

grandes 




L EGLISE DE TORPA 



vérités qui sont comme de l'hébreu pour ces gens "n'entrent 
pas toutes seules dans ces pauvres têtes. 

Cette besogne, vraiment accablante, est le grand travail 
du missionnaire, son occupation de chaque jour. Il dispose 
à cet effet de deux moyens principaux : l'école pour les 
enfants, le catéchuménat pour les adultes. 
1,'écoie. L'école-pensionnat! c'est le premier souci du mission- 

naire, l'œuvre indispensable. 

Elle s'élève en même temps que sa hutte provisoire et 
bien avant son église; dès le début, elle est sa graude 
préoccupation : cent, deux cents ou trois cents bouches à 
nourrir; mais qu'importe, l'école donne au missionnaire 
une génération élevée à l'ombre de la croix, instruite de 
ses devoirs; elle forme de vrais catholiques. 

Kurdeg, 7 janvier 1906. 

« Un mot sur l'école de Kurdeg vous fera plaisir, écrit le 
Père Edmond De Gryse à un bienfaiteur. La rentrée a eu 



— 255 



lieu le 14 décembre, et voici les chiffres. Présents, 207 gar- 
çons et i63 filles, donc un total de 370. De plus, 60 suivent 
les cours du soir. Donc, 43o qui s'instruisent et se pré- 
parent aux sacrements. Il faudrait voir ma résidence. A 
droite, les garçons divisés en sept classes; à gauche de la 
résidence, les filles divisées en cinq classes. C'est un 
bourdonnement continu de prières et de leçons apprises 
ou répétées. 

» Tous les jours je donne six instructions aux filles; mon 
compagnon, le Père Camille Van Hecke, 
en donne quatre ou cinq aux garçons. De 




plus, chacun, le soir, donne une leçon de chant pour ensei- 
gner les cantiques. A tout cela, vient s'ajouter l'admi- 
nistration d'un district de 9,000 âmes. Monseigneur nous 
arrivera dans un mois et confirmera de cent quatre-vingts 
à deux cents enfants. La journée est si bien remplie que 
je n'ai qu'une demi-heure de relâche par jour et très 
souvent je ne puis pas me coucher avant 10 h. 1/2 du 
soir. Mais le travail s'effectue et je suis fier de dire que 
la station du Sacré-Cœur^ possède la plus nombreuse 



— 256 — 

école. Sans doute, la dépense est grande, 25 francs par 
jour. Certes, ce n'est pas trop pour trois cent soixante-dix 
enfants. L'école me coûtera 4>ooo francs au moins cette 
année. Par contre, si je puis continuer pendant quatre ou 
cinq ans, quel bien aura été fait... 

» J'espère, mon cher ami, que vous continuerez à m'ai- 
der dans mes entreprises et à propager la Foi parmi ces 
pauvres Indiens. En avant, toujours A.M.D.G. On se 
reposera à la mort, pas avant. Mon plus grand bonheur 
sera de mourir parmi mes chers Ouraons. » 

Le catéchuménat. Le catéchuménat établi dans plusieurs postes donne 
les plus brillants résultats. Voici une idée de cette 
œuvre. 

Des groupes nombreux tantôt d'hommes, tantôt de 
femmes viennent tour à tour passer cinq ou six semaines à 
la Mission, et s'y préparent à recevoir les différents sacre- 
ments. Leurs journées s'écoulent à apprendre le caté- 
chisme et l'histoire sainte que leur enseignent les maîtres 
et maîtresses sous la direction du Père. Quarante jours 
tout le long desquels se succèdent prières, instructions, 
cours de religion, chant de cantiques sont pour eux comme 
une longue retraite, passée à l'abri des influences exté- 
rieures, loin des préoccupations et des travaux de la vie 
quotidienne : on peut facilement s'imaginer le travail qui 
s'opère dans ces natures dociles. 

Venus souvent avec leur seule bonne volonté, ces gens 
s'en retournent instruits des vérités essentielles de la reli- 
gion et familiarisés avec les pratiques de piété. Mais quelle 
besogne, quelle dépense pour le missionnaire! A Torpa, en 
1902, le catéchuménat s'ouvrait deux fois l'an, les jeunes 
mamans avaient la permission d'apporter leurs mioches; 
ces derniers, s'ils étaient déjà assez solides sur leurs petites 
jambes, pouvaient aller jouer dans la salle pendant que 
leurs mères s'instruisaient; cela faisait trois cents per- 
sonnes à nourrir, petits et grands. 

* 



— 257 



De chacun des centres, le missionnaire rayonne dans 
vingt, trente, cinquante, cent villages. Le cheval, le pouss- 
pouss, et depuis quelques années la bicyclette, voilà ses 
moyens de transport. 

De bourgade en bourgade il va, remplissant les humbles 
et pénibles fonctions de pasteur ; il baptise les petits 
enfants, confesse les chrétiens, contrôle les progrès des 
néophytes, visite les malades, règle les différends et pro- 
digue partout conseils et encouragements. 

Ne pouvant seul instruire ces milliers de chrétiens et 
de catéchumènes, il se fait aider par des catéchistes. 

Leur concours est indispen- 
sable aux missionnaires. Les 
catéchistes ont une large 
part dans ses travaux 
et l'on peut dire que, 
bien souvent, le 
succès est dû à 
leur zèle et à leur 
activité. 

Après une pré- 
paration soi- 
gnée, ils sont ren- 
voyés dans leurs 
villages où ils 
instruisent les ca- 
téchumènes et rem- 
plissent souvent 
aussi les fonctions de 
maîtres d'écoles. 



Visite 
des villages. 




LE PERE CARDON " * 

Missionnaire à Rengarih 

Une des principales carac- 
téristiques de la Mission du Chota Nagpore est le mou- 
vement extraordinaire des conversions en masse. Il fut 
provoqué par l'appui que les Kôles trouvèrent dans le 
missionnaire contre ceux qui les opprimaient. 

Le Kôle, essentiellement agriculteur, est très attaché à 
son petit lopin de terre; jadis il était propriétaire des ter- 
rains qu'il cultivait et jouissait d'une grande prospérité. 



Les ca'échistes 



Situation 
des Kôles. 



— 258 — 

Ce fat même la richesse du pays qui attira du Beliar et du 
Bengale nombre de commerçants hindous auxquels se joi- 
gnirent les émigrants de toutes sortes amenés par la domi- 
nation anglaise. Tout le Cliota Nagpore en fut couvert, et 




G. MONSEIGNEUR MEULEMAN 
Archevêque de Calcutta 



par ruse ou par fraude, ces étrangers eurent vite fait de 
tromper la bonne foi et l'ignorance des aborigènes, qui 
sans trop savoir comment perdirent la propriété de leurs 
terres et passèrent à une espèce de servage. 

L'Hindou astucieux et habile pressure le pauvre Kôle, et 
à coup de procès injustes, il finit par le réduire à la misère. 
Voici à peu près comment les choses se passent : Le rajah,, 
en tant que zémindar (grand propriétaire foncier), per- 
çoit la rente des terres comprises dans son domaine; elle» 



— 25 9 — 

forment son revenu, défalcation faite de Ja somme payable 
au gouvernement britannique. Les rentes sont perdues par 
les agents du rajah, les « talinadars », soit directement des 
cultivateurs ou du chef du village, soit par intermédiaire, 
quand le village est affermé. 

Or, pour le malheur des indigènes, la plupart des vil- 
lages sont affermés à des collecteurs de rentes, mankis, 
thikédars (thika, bail; dar, locataire) qui, individuelle- 
ment ou bien constitués en sociétés, achètent les villages 
en pa} T ant une somme hors de proportion avec leur rapport 
réel; ils reçoivent en retour le droit de toucher les rentes 
et de cultiver les terres réservées aux zémindars. Pour 
tirer profit de ce marché il faudra pressurer l'indigène. 
Par fraude ou violence, on lui fera payer le double ou le 
triple de l'impôt légal : il suffit pour cela de ne pas délivrer 
de reçu ; on le soumettra à des corvées arbitraires et 
même, sous un prétexte quelconque, on le dépossédera de 
ses terres. 

Mais pourquoi l'indigène ne résiste-t-il pas à ces pro- 
cédés ? 

Il n'y a qu'un moyen de résistance : aller en justice. Or, 
pour les villageois laissés à eux-mêmes, le procès c'est la 
ruine, souvent même la prison. 

Le Père Lievens le premier, et après lui les autres mis- intervention des 
sionnaires prirent en main la cause des opprimés et, devant 
la justice anglaise, toujours admirablement impartiale, ils 
les aidèrent à triompher. 

De plus, lorsque, en 1897 et en 1900, de terribles famines 
sévirent aux Indes, les missionnaires purent donner du riz 
aux malheureux qui mouraient de faim ; car, les bienfai- 
teurs de Belgique envoyèrent leur or là-bas sans compter. 

Le Kôle, bon et sensible au bienfait, trouvant dans le 
missionnaire un protecteur et un sauveur, commença par 
aimer le prêtre et l'amour du prêtre l'achemina peu à peu à 
l'amour de la religion. Aussi, depuis vingt ans, l'histoire 
de la mission n'est qu'une série de bulletins de victoire. 

* 

Quand, en 1884, Mgr Goethals venait visiter les mission- 
naires du Chota Nagpore et demandait : « Père, où sont 



missionnaires 



— 26o — 



Dernière visite 
de Mgr Goethals. 



vos chrétiens ? » on lui indiquait une famille ici, deux 
familles là-bas. Quelle différence quand, en 1899, le prélat 
fit sa dernière visite pastorale et combien son âme dut 
tressaillir d'une sainte joie à la vue du bien réalisé. 

Parti de Ranchi le 8 février, Monseigneur visite Khunti, 
Torpa, et le i3 se rend à Noatolli. Enfants de l'école et 
chrétiens en groupes nombreux étaient venus à la ren- 
contre de l'archevêque ; ils l'attendaient au bord de la Koel. 
Le char de Monseigneur arrive; sur un signe 
du missionnaire, une centaine de Kôles 
descendent dans la rivière, poussent le 
char sur le sable amoncelé et l'amènent 




RÉCEPTION DE MONSEIGNEUR MEULEMAN 



triomphalement à l'autre bord, où le pasteur bénit ses 
enfants prosternés à ses pieds. 

La foule se relève, crie, saute; on brandit des drapeaux, 
les tambours battent, c'est un enthousiasme indescrip- 
tible. Le soir, illuminations et danses guerrières exécutées 
par les jeunes gens au son des tambours. 



— 26l — 

Les jours suivants, à Panari et au Kansir, même récep- 
tion enthousiaste. Restait une étape à faire, celle de 
Katkahi, poste principal du Barway. 

« Vraiment, écrit le R. P. Banckaert qui accompagnait, 
j'ai trop l'expérience de l'Inde pour me laisser séduire par 
un enthousiasme irréfléchi, mais je puis dire que ce que 
nous avons constaté dans le Barway surpasse tout ce que 
nous aurions pu espérer. 

» Notre cortège se grossissait à l'approche de chaque 
village; à tout instant le char se trouvait arrêté, car les 
nouveaux venus se prosternaient au milieu du chemin pour 
recevoir la bénédiction épiscopale. Et tout ce monde était 
bien décidé à passer la nuit sous les arbres autour de la 
station de Katkahi. Des marmots étaient perchés sur les 
hanches de leur maman ou sur les épaules de leur père. 
Les hommes portaient sur la tête et les femmes sur le dos 
toute la batterie de cuisine, deux pots de cuivre, du riz 
pour le repas du soir et du lendemain, et des couvertures 
pour la nuit. 

» On nous attendait à une lieue de Katkahi ; nous ne 
vîmes d'abord qu'une sorte de vaste nappe blanche, mais 
bientôt nous distingâmes les drapeaux, c'était une popula- 
tion entière qui nous faisait accueil au roulement des 
tambours. Il y avait là au moins de 6 à 7,000 personnes. 
Quand Monseigneur les bénit, j'étais si ému à ce grandiose 
spectacle que je n'aurais su proférer une parole, les larmes 
me montaient aux yeux. 

» Mon Dieu! pensais-je, voilà votre œuvre. Et ce sont 
nos dévoués missionnaires que vous avez choisis pour 
l'accomplir, ce sont nos bienfaiteurs de Belgique qui 
nous ont fourni les moyens de réaliser cette régénéra- 
tion chrétienne. » 

Quand le nouveau titulaire de l'archevêché de Calcutta, Mgr Meuieman. 
Mgr Brice Meuieman, vint à son tour visiter ses enfants 
du Chota Nagpore en 1903, il fut reçu comme un roi. Par- 
tout 800 à 1,000 catholiques lui faisaient escorte. Les chré- 
tiens de Bissi l'accompaguèrent jusqu'à mi-route de Chi- 
seya, ceux de Chiseya le menèrent à leur village et lui 



— 262 — 

firent ensuite escorte jusqu'à mi-chemin de Natawel et 
ceux de Natawel vinrent le trouver là pour le conduire à 
leur village, puis jusqu'aux limites du district. 

Le Frère De Loose, qui accompagnait l'archevêque dons 
cette marche triomphale à travers ces ferventes chrétien- 
tés, nous dit qu'il en gardera toute sa vie un impérissable 
souvenir. « C'était vraiment, dit-il, un x^ère reçu par ses 
enfants. » 



CHAPITRE IV 

RANCHI. — LE BARWAY, TERRE DES CONVERTIS 

Ranchi est la capitale du Chota Nagpore. C'est la rési- 
dence du Supérieur de la mission. Cette ville est située au 
croisement des cinq grandes routes principales qui sillon- 
nent la contrée. De récentes dispositions administratives 
vont accroître encore son importance. 

En 1886, Ranchi avait 200 ou 3oo catholiques et pour 
école un misérable réduit. Aujourd'hui 2,3oo fidèles sont 
là attestant les progrès réalisés; c'est toute une agglomé- 
ration catholique : maison des Pères où les jeunes prêtres 
viennent achever leur formation religieuse et se préparent 
à l'apostolat par l'étude des langues ; couvent des Sœurs 
Ursulines et des Sœurs de Sainte-Anne; école centrale de 
garçons avec section industrielle, écoles paroissiales des 
garçons et des filles. 

C'eht à Ranch i aussi qu'est établie l'école où l'on donne 
aux catéchistes la formation nécessaire pour leur impor- 
tante fonctior. Ils y apprennent bien la religion, ont des 
exercices de pédagogie, et surtout des cours que l'on 
nomme «classes de documents » : c'est l'étude des droits 
et des devoirs respectifs des serfs et des zémindars, de 
divers points pratiques relatifs à la rente, aux arrérages, 
aux contrats, aux baux à ferme. Ils s'y familiarisent aussi 
avec la langue iirriu et l'écriture kaïïhi, écriture et langue 
spéciales employées dans la rédaction des pièces officielles. 
C îtte connaissance est devenue indispensable aux mission- 
naires et à leurs aides qui, chaque jour, sont appelés à exa- 



— 263 



miner les affaires de leurs ouailles, à lire et à rédiger pour 
eux des actes et des contrats. 

Ce n'est pas tout : les missionnaires ont ouvert une école 
apostolique. Pourquoi dans cette race si généreuse de 
Kôles qui a fourni déjà de bons maîtres d'école et de zélés 
catéchistes, Dieu ne trouverait-il pas aussi des hommes 
digues d'être ses prêtres? L'arbre vient d'être planté; 
attendons qu'il porte ses fruits (i). 

Le couronnement de l'œuvre s'imposait, c'était en pré- 
vision de l'avenir qui s'annonce si prospère, la construc- 
tion d'une vaste église, où, grâce à la 
présence d'une communauté de 
prêtres assez nombreux, la 
splendeur du culte rehaus- 
serait l'éclat des grands 
jours de fête. Il y a 
beau temps d'ailleurs 
que la chapelle de 
l'école ne suffit plus 
aux fidèles de llan- 
chi. Les mission- 
naires, confiants en 
la divine Provi- 
dence, ont déjà 
dressé les plans 
d'une grande église 
romane, qui sera 
dédiée à l'Imma- 
culée Conception. 
<c Les murs sortent de terre, 

— écrit le Père Joseph Fallon, le 16 avril 1906 — mais les 
ressources font défaut. » Cette église doit pouvoir soutenir 
la comparaison avec les temples protestants, hindous et 
musulmans qui existent à Ranchi. 

Le cadre de cette modeste étude ne nous permet pas de 
parler en détail de chaque station du Chota Nagpore, où 



■,.\ 






LE PERE SCHAERLAEKEN ET L'ECOLE APOSTOLIQUE 



(1) Pour prouver l'excellence de cette école, ajoutons que 
Mgr Meuleman vient d'y envoyer, de Calcutta même, quelques 
Eurasiens. Ces jeunes cens sont l'espoir du clergé indigène du reste 
de la mission. 



— 265 — 

d'ailleurs les œuvres et les procédés d'évangêlisation sont 
à peu près similaires. Le tableau des recensements montre 
que de toutes parts le succès couronne les efforts. Partout, 
hélas! les prêtres sont en trop petit nombre, et l'on se 
demande comment deux ou trois missionnaires peuvent 
suffire à ces chrétientés de 4,000, 7,000 et parfois 10,000 
catholiques éparpillés sur un vaste territoire. Et de fait 
ils ne suffisent pas; dans leurs lettres revient toujours la 
même plainte : 

— « Que ne sommes-nous plus nombreux ici ; nous 
sommes débordés! (1). » 

— « Plusieurs gros villages m'ont envoyé des députa- 
tions; ils me demandent de devenir catholiques : impos- 
sible de les recevoir pour le moment (2). » 

— « Que n'avons-nous ici une vingtaine de prêtres de 
plus! Ils n'auraient guère le temps de s'ennuyer, je vous 
l'assure! (3) » 

Cependant, la Providence bénit visiblement les travaux 
des apôtres. 

Partout c'est uue efflorescence de vie chrétienne. Ne 
citons qu'une province, celle que l'on peut appeler la terre 
des convertis : le Barway, desservi par les trois prêtres du 
poste de Katkahi. 

Fier de ses i5,ooo baptisés et de ses i,5oo catéchumènes, 
il compte plus de chrétiens que la grande ville de Calcutta! 

« J'ai traversé le Barway la secoude semaine après 
Pâques, écrit le Père Grosjean, supérieur de la Mission du 
•Cliota Nagpore. Je suivais la route de toute la vitesse de 
mon vélo. 

» A droite et à gauche du chemin passaient, çà et là, des 
troupeaux, gardés par une armée de gamins. Dès qu'on 
m'apercevait, la masse des gamins s'ébranlait, accourait, 
se rangeait au bord de la route en disant : Jesu ki barai 
« Loué soit Jésus-Christ. » Une partie des mamans, occu- 
pées à recueillir les fleurs des mahuas, accouraient à leur 
tour et s'agenouillaient en disant : « Jesu ki barai. » 



(1) P. DeGryse. 

(2) P. Stoffels, Rengarih, avril igo5. 

{3) P. Cyrille Vandendriessche, Ranchi, 3o octobre 1906. 



17 



— 266 — 

» Plusieurs fois je fis halte à l'entrée d'un village; en 
quelques minutes, toute la population était rassemblée 
autour de moi. Il est arrivé quelquefois qu'un Anglais pro- 
testant traversait le Barway en palanquin. Les porteurs 
étaient catholiques. Voici que leur curé arrive à cheval ou 
en vélo, et les porteurs voulant avoir une bénédiction, 
déposent doucement à terre le palanquin et le voyageur 
ébahi, puis s'agenouillent en disant : « Jesu ki barai. » 

» Du reste, entre Katkahi et Mahuadand, 29 kilomètres 
plus haut, dans la région sauvage du Chéchari où vivent 
8,000 chrétiens, le spectacle n'est pas moins impression- 
nant. Pendant la semaine, au bord de la route, les champs 
fourmillent de travailleurs; le dimanche, pas un homme à 
voir, partout la solitude. De temps à autre, le voyageur 
entend le son éloigué du gong appelant le peuple à la 
prière et au catéchisme, qui remplacent la messe dans les 
villages trop éloignés de l'église. » 



CHAPITRE V 

LE BIRU I TERRE DES CONVERSIONS 

Statistiques. — Défections et retours. — In- 
fluence luthérienne. 

statistiques. La terre des conversions! Titre consolant, qui convient 

bien à cette région du Biru qui se tourne vers l'Evangile 
et donne de si belles promesses au missionnaire. 

Le Biru comprend trois postes : Kurdeg, Rengarih et 
Samtolli. 

Or, d'après les statistiques]de 1905 : 

Kurdeg compte i,532 chrétiens baptisés et 7,090 catéchumènes. 
Rengarih » 976 » » 9,Gio » 

Samtolli » GGi » » 8,049 » 

Ainsi donc, au total, 3, 000 baptisés et 25, 000 catéchu- 
mènes. 
En un an, dans le poste de Samtolli, le nombre des 



— 267 — 

catéchumènes a plus que doublé : 3,5oo en août 1904, ils 
montaient à 8,049 l'année suivante. 

Pour soutenir et former ce peuple de néophytes, croyez- 
vous qu'on dispose de nombreux missionnaires? Ils sont 
six à se partager la lourde tâche. 

L'un d'eux, le Père De Gryse, écrivait de Kurdeg le 
26 mai 1905 : « L'école continue à marcher splendidement, 
et plus de trois cents jeunes gens sont arrivés. Facilement 
nous aurions de 25o à 3oo filles, si nous avions ici trois 
Sœurs européennes et trois Sœurs indigènes. A tout prix je 
veux y parvenir. J'ai parlé de mes projets à Monseigneur 
qui les a chaudement approuvés. « Mais, a-t-il ajouté, je 
» ne puis pas vous aider; je n'ai pas les ressources. » Cette 
œuvre demanderait 20,000 francs. Grâce à elle, les filles 
de l'ouest du Biru, de la moitié du Gangpur et, plus tard, 
du Jashpur, viendront s'instruire à Kurdeg. Je ne 
désespère pas. Il faut au missionnaire une confiance sans 
bornes. De us providebit. 

» J'ai demandé une entrevue au rajah de l'État de 
Jashpur et il a agréé. Je partirai donc en ambassade, 
dimanche 2 avril, pour arriver à la cour du rajah le 
4 avril. S'il n'est pas trop hostile, j'entreprendrai immé- 
diatement le Jashpur. Il y a là 48,000 Ouraons encore 
païens et qui désirent se convertir. » 

Un autre missionnaire, le Père Van Robays (1), qui 
occupe le point important deSamtolli, nous renseigne bien 



(1) « Le Père Edouard Van Robays, écrit un de ses anciens élèves, 
est né à Ecghem (Flandre Occidentale). Il était entré dans le clergé 
séculier. Il professa pendant plusieurs années au Collège Saint-Louis 
de Bruges. Son influence sur les élèves était grande ; ses anciens 
collègues ont gardé de lui le souvenir d'un vaillant prêtre ayant 
cette humeur gaie qui convient si bien au tempérament du vrai 
missionnaire. Sa fermeté d'âme, servie par une complexion robuste, 
s'alliait à une grande bonté. Quand il déclara qu'il entrait dans la 
Compagnie pour suivre un appel déjà ancien qui l'attirait aux mis- 
sions, personne ne fut surpris de cette généreuse résolution qui 
cadrait si bien avec son caractère. Deux ans après son entrée au 
noviciat, en novembre 1894, il s'embarquait pour les Indes, promet- 
tant d'être un jour un digne émule du regretté Père Lievens.» 

Il lient ses promesses. 



et retours. 



- 269 - 

sur la situation pleine d'avenir des missions catholiques 
au Biru. Si des difficultés et des peines assaillent les apô- 
tres, des espérances et des joies les dédommagent avec 
usure. Nous transcrivons presque en entier cette lettre 
qui date de 1904. Depuis lors, d'immenses progrès ont été 
réalisés. 

« C'est dans le district de Samtolli que nos Pères, et Défections 
principalement le regretté Père Lievens, ont fait leurs 
premières conversions au Biru. On serait donc naturelle- 
ment porté à croire que c'est ici qu'on trouvera le plus 
grand nombre de chrétiens. Tel serait le cas si on avait 
pu, comme on l'espérait, ouvrir cette station aussitôt après 
l'arrivée des premiers missionnaires; mais on n'avait alors 
ni les hommes ni les moyens nécessaires. Par contre, les 
luthériens avaient déjà une station établie ici; ils avaient 
ainsi sur nous un immense avantage dont ils n'ont pas 
négligé de tirer profit. 

» Le missionnaire catholique, chargé de ce district, en 
était éloigné de plus de 10 lieues. Comme il avait à prendre 
soin des chrétiens qui se trouvaient autour de lui, il ne pou- 
vait visiter ceux du Biru qu'une fois par an. Ce qui était 
à prévoir est arrivé. Un grand nombre de catéchumènes 
se voyant en quelque sorte abandonnés et ne possédant 
qu'une instruction insuffisante, sont devenus une proie 
facile à l'hérésie. Quelques-uns ont vaillamment résisté 
jusqu'au bout sans jamais chanceler; les chrétiens de Sam- 
tolli sont de ce nombre. D'autres ont tenu bon pendant 
des années; mais, las d'attendre et tous les jours en butte 
aux vexations des zémindars oppresseurs, ils ont cherché 
autour d'eux l'assistance que nous ne pouvions pas leur 
donner efficacement de si loin. Maintenant la honte 
d'avoir abandonné l'Eglise ainsi que les obligations parfois 
très onéreuses qu'ils ont contractées vis-à-vis des protes- 
tants, les empêchent de revenir à nous. Pour la même 
raison, le beau mouvement de conversions, que nos 
premiers missionnaires avaient su créer, a servi à fournir 
des adeptes aux luthériens qui étaient sur place pour 
recevoir les adhésions. Les gens, encore incapables de 
distinguer entre christianisme et christianisme, se sont 
laissés enrôler. Le plus grand nombre voit maintenant 



••70 



Influence 
luthérienne. 



qu'on les a trompés et que leurs espérances ont été 
frustrées. Beaucoup nous sont revenus ces deux dernières 
années. Quant à ceux qui ne nous connaissent pas eucore, 
ils se disent que si le christianisme n'a que cela à leur 
offrir, autant vaut l'abandonner. Quelques-uns restent 
chrétiens de nom pour des raisons d'argent ; d'autres 
retournent au paganisme ou deviennent indifférents. Ce 
ne sera qu'après nous avoir vus à l'œuvre pendant quelques 
années ou quand ils seront dans une situation particu- 
lièrement difficile, qu'ils songeront à se convertir. 

» Bien des fois, j'ai entendu faire la remarque, que les 
luthériens ont, bien plus que les anglicans, le secret de 
dominer et de tourner à leur gré les esprits de leurs adhé- 
rents, de sorte qu'un luthérien converti ne 
sera jamais ou presque jamais un bon 
catholique. L'expérience m'a appris 
la justesse de cette remarque. Les 
luthériens savent, en effet, 
inculquer à leurs convertis 
quelque chose de cet 
esprit d'orgueil, d'op- 
position et d'obstina- 
tion qui distinguait 
leur fondateur. 

)) Les conversions 
du luthéranisme au 
catholicisme sontplus 
difficiles, moins sta- 
bles et au fond géné- 
ralement moins sin- 
cères. Or, quand nos 
missionnaires com- 
mencèrent à évangé- 
liser ce district, un 
grand nombre d'indi- 
gènes et généralement 
les meilleurs étaient 
déjà luthériens, et les ministres 
de l'hérésie avaient eu le champ libre pour assujettir et 
profondément « luthéraniser » les esprits. 




PETITS SAUVAGES 



271 — 




» Cet empire que les luthériens exercent sur l'esprit de 
leurs adhérents est d'ailleurs favorisé par l'organisation 
même de leur administration. Sitôt qu'un village a 
embrassé leur doctrine, ils y établissent un maître d'école, 
et si le village est de quelque importance, à côté du 
maître, il y aura un catéchiste 
proprement dit. Là où nous 
employons un homme, ils 
en emploient deux, 
trois et même quatre. 

» Ils peuvent ainsi ^ 

caser nombre de] 
leurs anciens 
élèves, trop in- 
struits pour con- 
duire la charrue. 
Cependant cette *r 

tactique a un au- 
tre résultat non 
moins important. 
En effet, au bout de 
peu de temps, si le 
maître d'école a quelque 
savoir-faire, il prendra 
de l'ascendant, il sera le 
chef et souvent le dominateur pré p ARAT ion d'un champ de riz 
du village. Il instruit les enfants 

qui, dès leur jeune âge, apprennent à le respecter ou 
du moins à le craindre. Si, à côté du maître d'école, il 
y a un catéchiste, les deux sauront certainement faire 
marcher cette bande de timides indigènes. Ils monteront 
la garde jour et nuit, et les pauvres villageois trouveront 
à peine l'occasion de se concerter pour venir à nous. Tout 
au plus, l'un ou l'autre pourra s'échapper j)Our aller furti- 
vement voir le missionnaire catholique, qui les délivrera 
de leur servitude. L'an dernier, quand leurs chrétiens 
semblaient vouloir se lever en masse pour venir chez 
nous, une centaine de catéchistes du Chota Nagpore reçu- 
rent l'ordre d'aller au Biru, afin d'arrêter le mouvement 
par persuasion et intimidation. Il est possible qu'ils 



— 272 — 

aient partiellement et momentanément réussi. Je connais 
nombre de villages où le luthéranisme ne tient debout que 
grâce à ce système d'oppression. 

» Il a perdu la confiance des gens, et la crainte est un 
faible lien qui tôt ou tard se brisera. Il faut l'avouer 
cependant, quelques villages sont sincèrement attachés à 
leur catéchiste, mais ils sont l'exception. 

)) Ce système de multiplier le nombre des maîtres d'école 
et des catéchistes est certes très onéreux pour la mission et 
nous n'avons guère les moyens de l'appliquer nous-mêmes. 
Il a d'ailleurs des défauts manifestes. Les catéchistes trop 
souvent abusent de leur autorité et traitent les chrétiens 
comme des parias. Ils leur extorquent des corvées, de 
l'argent et des terres, en un mot, tout ce qu'il leur faut 
pour satisfaire leur avarice et leur ambition. 

» Un peuple encore simple et timide obéit naturellement 
à quiconque montre de la force et de l'audace ; mais évi- 
demment cela ne pourra durer longtemps. Ensuite les 
catéchistes, sachant qu'eux seuls retiennent les chrétiens, 
prennent naturellement des airs d'indépendance vis-à-vis 
des ministres luthériens; leur autorité est bien plus 
grande que celle de ces messieurs. Chaque village forme 
en quelque sorte une chrétienté séparée, sinon différente, 
dont le chef véritable est le catéchiste. 

» Dans le Biru on ne connaît encore que la révolte des 
chrétiens ; en d'autres parties du Chota Nagpore on a eu 
bien souvent la révolte des catéchistes. Ceux-ci voyant 
que les chrétiens les suivaient, et s'étant d'ailleurs pro- 
curé des terres suffisantes pour vivre à l'aise, se sont ren- 
dus absolument indépendants. Je ne serais pas étonné si 
l'on en venait là dans quelques endroits du Biru. Jusqu'ici 
cependant, au moins la moitié des catéchistes luthériens 
dont les chrétiens se convertissent à nous, demandent du 
travail dans notre mission. La foi n'est pas précisément 
très grande chez les gens de cette classe. 

«Voilà donc les difficultés qui s'opposent pour le moment 
à la conversion des indigènes du district de Samtolli. A 
mon avis, c'est une question de temps et de prières. 
L'église luthérienne s'effondre; les adhérents en sont fati- 
gués et dégoûtés : ou bien ce pays retournera au paganisme, 
ce qui est peu probable, ou bien il deviendra catholique. 



— 273 — 

» Oui, il sera catholique, et cela dans peu de temps, 
si nos cliers bienfaiteurs d'Europe nous procurent les 
ressources nécessaires, et si nos amis, par leurs ferventes 
prières, demandent au bon Dieu la grâce qui seule 
convertit les cœurs. » 



CHAPITRE VI 

LES RELIGIEUSES AU CHOTA NAGPORE 

Les Ursulines de Thildonck. — Les Sœurs de 
Sainte=Anne. 

Depuis quelques années, des Sœurs Lorettines Irlan- Les ursulines. 
daises travaillaient au Chota Nagpore. Quand, laissant un 
ineffaçable souvenir de leur dévouement, elles quittèrent 
leur résidence de Ranchi pour aller à Morapaï, dans les 
XXIV Pergannalis, elles furent remplacées par les Sœurs 
Ursulines de Thildonck (1). 

A peine arrivées, en janvier igo3, les religieuses belges 
se mirent à l'œuvre et prirent la direction de la vaste école 
des filles à Ranchi. 

Il est aisé de comprendre combien pareil apostolat est 
nécessaire. Sans religieuses, l'éducation des filles indi- 
gènes devient presque impossible; sous leur direction 
maternelle, au contraire, ces enfants élevées dans la pra- 
tique de la vertu, seront plus tard d'excellentes mères 
chrétiennes, régénérant la population par la transforma- 
tion des familles. Aussi, les missionnaires désirent-ils voir 
les résidences des Sœurs se multiplier; aux maisons de 
Ranchi et de Khunti s'ajoutera bientôt celle de Tongo, et 
l'emplacement d'un quatrième couvent est déjà décidé. 



(1) Les Ursulines de Thildonck-lez-Louvain forment une des 
branches les plus florissantes de la grande famille religieuse fondée 
par sainte Angèle de Mérici. C'est un prêtre éminent, le Révérend 
M Lambertz, curé de Thildonck de 18 15 à 1866, qui en 1818, jeta les 
fondements de la nouvelle congrégation; il adopta en i83i la règle 
des Ursulines de Bordeaux, et bientôt son œuvre prit une extension 
prodigieuse ; quand il mourut en odeur de sainteté en 1869, il avait 
fondé quarante maisons. 



— 274 — 



Les Sœurs 
de Sainte-Anne. 



Dieu se plaît à combler cette mission de ses divines 
faveurs. Il y a vingt-cinq ans à peine tout était païen, et voici 
que parmi ces âmes fraîchement régénérées, parmi les 
pauvres femmes kôles, Il a voulu se choisir des vierges qui 
lui fussent spécialement consacrées. 

Le 6 février 1899, dans la chapelle des Sœurs à Ranchi, 
un spectacle sans précédent au Chota Nagpore s'offrait 
aux regards des chrétiens. Au pied de l'autel, quatre 
jeunes filles indigènes, en robe blanche de fiancée et la 
couronne de lis au front, s'inclinaient devant l'archevêque 
pour recevoir l'habit religieux. C'étaient les prémices de 




COUVENT DES URSULINES A KHUNTI 

la congrégation des Sœurs de Sainte-Anne, le joyau de la 
mission du Chota Nagpore. 

« Cette congrégation, écrit le Père Coppens, fut fondée 
par Mgr Goethals et ne compte encore qu'un nombre res- 
treint de membres, vingt-trois religieuses. Destinée à 
devenir une congrégation indépendante, elle est provi- 
soirement sous la direction des Sœurs TJrsulines de 



— 275 — 

Ranchi et des Sœurs Lorettines de Morapaï (i). Leurs 
constitutions viennent d'être définitivement rédigées par 
Mgr Meuleman et sont entrées en vigueur le I er jan- 
vier 1904. D'après ces constitutions, les Sœurs de Sainte- 
Anne auront des maisons et des écoles dans le district et 
de ces maisons elles pourront chaque année, pendant deux 
ou trois mois, aller instruire les filles dans les stations où 
il n'y a pas d'école permanente. 

» L'an passé, elles sont venues pour la première fois à 
Noatolli et y ont obtenu le plus grand succès. Elles sont 
revenues cette année-ci et nous ont encore donné la plus 
entière satisfaction. Les grandes filles et les femmes 
mariées étaient à Noatolli depuis. le 8 décembre; les Sœurs 
sont arrivées au commencement de janvier, et n'ont eu qu'à 
compléter leur instruction. En même temps que les Sœurs, 
arrivèrent à l'école les petites filles, sur lesquelles se con- 
centra toute l'activité des religieuses. 

» Il y en a eu en tout une centaine, divisées en trois 
classes, deux d'Ouraonnes et de Kharrias, et une de Mun- 
das; très peu se sont enfuies; chose remarquable pour de 
jeunes sauvages. 

» Elles ont montré dès les premiers jours, pour leurs 
petites maîtresses, une grande docilité et une véritable 
affection; le fait que les Sœurs sont de leur race, de leur 
couleur et de leur caste, et vivent de leur vie, y est j)eut- 
être pour quelque chose. Les Sœurs marchent pieds nus, 
prennent leur repas comme les natifs et couchent à terre 
sur des nattes. 

» Voici leur costume d'après leurs règles : 

i° Le sarée, pièce d'étoffe légère, bleu foncé, de 7 à 
8 mètres de long, avec deux lignes blanches aux bords; 

2° Le kedi-buiid, ou ceinture, corde blanche d'environ 
3 mètres, avec cinq nœuds (cordon du tiers-ordre); 

3° Le mastk-bundhni, pièce de coton blanc qui couvre 
le front; 

4° Rosaire à gros grains noirs; 

5° Médaille de sainte Anne; 

6° Anneau d'argent. 



(1) Les religieuses de Sainte-Anne de race bengalie, ont suivi les 
Sœurs Lorettines à Morapaï. 



— 276 — 



» Dès l'arrivée des Sœurs, l'ordre le plus parfait et la 
plus exquise propreté régnaient dans l'école et aux envi- 
rons; les petites Sœurs ne se contentent pas d'instruire les 
fillettes, elles vont avec elles en promenade et prennent 

une part active à leurs tra- 
vaux manuels et à leurs 
jeux. 

» Comme elles n'ont 
que peu de semaines à 
rester ici, elles n'ensei- 
gnent pas toutes les 
matières qui forment 
le programme dans une 
école régulière; elles 
se contentent du ca- 
téchisme, de l'histoire 
sainte, du chant, de 
la couture, du lavage 
et de quelques 
autres travaux 




CHASSEUR DE BUNDELKUND 



277 



manuels. Aidées de quelques enfants, elles prennent éga- 
lement soin de l'église et de la propreté de l'ornementation 
des autels. Parfois, pour rompre la monotonie, il y a une 
excursion extraordinaire, un petit régal pour les enfants 
ou une danse du pays au clair de lune. 

» Bref, les Sœurs ont l'art de faire aimer l'école aux 
enfants ; la plus fran- 
che gaîté y règne, en 
même temps la piété 
s'implante solide- 
ment dans ces jeunes 
âmes. 

)> Dans huit jours 
les Sœurs vont nous 
quitter; j'espère 
qu'elles nous revien- 
dront l'an prochain; 
quelques filles ont 
demandé de les sui- 
vre et de rester à 
l'école de Ranchi ; 
une des plus grandes 

veut même devenir Sœur; les autres retourneront dans 
leurs villages et contribueront par leur exemple à augmen- 
ter l'esprit chrétien dans leurs familles et parmi leurs 
compagnes. » 

Cette éclosion de la vie religieuse dans une contrée à 
peine convertie est un magnifique témoignage en faveur 
du niveau moral des races indigènes. 

Dieu ménage d'ailleurs aux missionnaires qui travaillent 
là-bas la consolation la plus douce au cœur de tout vrai 
apôtre ; celle de voir qu'ils ne dépensent pas en vain leurs 
sueurs et leurs vies. 

« Bien souvent, écrit le Père Vandendriessche, en 
voyant comment nous progressons, je me dis que le Chota 
Nagpore tout entier deviendra catholique. C'est du haut 
du ciel que nous verrons cela, nous autres; mais nous le 
verrons, je n'en doute pas ! » 




SŒURS INDIGENES 




LE PERE LTEVENS, S. .T. 



LE PERE LIEVENS 

Apôtre du Chota Nagpore (1856-1893) 



Nous avons fait connaître la mission du Bengale 
Occidental. Dans cette courte notice, mon- 
trons le missionnaire à l'œuvre (i). 
C'est le tableau d'une dec es existences sacri- 
fiées, l'héroïsme de ces jours passés au service 
des pauvres sauvages, par amour pour le Maître, qui les 
aima le premier, et, pour eux, comme pour nous, versa son 
sang au calvaire. C'est la vie humble, ignorée, la vie 
martyre d'un prêtre, né dans un petit village des 
Flandres, de cette forte race de laboureurs que les fadeurs 
des villes n'ont pas encore amollie et souillée, dont le 
rêve fut de vivre et de mourir pour ses frères, et qui s'en 
alla, sachant bien qu'il allait à la mort, se donner à eux 
sous l'impitoyable ciel de l'Inde. Il est revenu mourir ici 
souriant sans un regret, heureux de s'être donné et heureux 
de mourir. 

Les heures sont douces et vivifiantes que l'on passe en 
commerce avec ces fières âmes. Si petit que l'on se trouve 
devant elles, — et combien petits, car, en vérité, que nos 
vies sont insignifiantes à côté de leurs vies ! — on se sent, 
à leur contact, comme agrandi et rapproché des hauteurs 
où elles habitent. Le cœur, réchauffé par leur cœur, se 
détache de toutes les mesquines préoccupations d'ici-bas 



(i) Nous empruntons les pages qui suivent à la biographie que 
le Père Van Tricht, le conférencier si connu et si regretté en Bel- 
gique, a consacré à la mémoire du Père Lievens. — Namur ; Aug* 
Godenne, éditeur, grand in S , illustré, pp. x-280. 



— 280 — 

et rêve du moins de grandes œuvres, de grands dévoue- 
ments et de grands sacrifices. 

Et il est bon de rêver ainsi... 

En nos temps de petits calculs et de petits caractères, 
quand tout est mesuré à l'aune étriquée de l'argent gagné 
et du revenu mis en poche, ces dédaigneux de tout, allant 
au devoir et à l'honneur, sans souci des biens d'ici-bas, 
sans souci même de leur sang et de leur vie, dépassent de 
si haut nos générations bourgeoises, qu'à les voir on dirait 
une évocation de ces vieux temps chevaleresques, où 
l'Europe enfantait les Roland et les Charlemagne. 

Et cette vision est grande ; elle est inattendue, hélas ! par 
nos temps égoïstes; et elle est bonne à voir, parce qu'elle 
soulève l'âme par-dessus les régions basses où d'ordinaire 
on la laisse ramper. 

* 

Enfance. Sur la voie ferrée qui joint Ypres et Roulers, à distance 

à peu près égale de ces deux villes, s'élève la belle tour 
gothique de l'église de Moorslede. Là fut baptisé le Père 
Constantin Lievens, l'apôtre du Chota Nagpore. 

Il naquit le n avril i856 dans une de ces petites métai- 
ries ombragées de grands arbres, bordées d'aubépines, qui 
font dans les champs blonds comme des îlots de verdure. 

Il apparaissait le septième d'une lignée qui devait mon- 
ter à onze. 

Dans un agenda où, l'année de sa mort, il écrivit de sa 
main tremblante et amaigrie quelques notes éparses, on 
trouve avec les noms de son père et de sa mère, ceux de ses 
trois oncles, de ses trois tantes, de ses quatre frères et de 
leurs épouses, de ses six sœurs et de leurs maris, et enfin 
de ses quarante et un neveux et nièces. Je note ces détails 
pour montrer, dès ce premier pas, un des caractères du 
Père Lievens : son intense amour de sa famille. Au sémi- 
naire, au noviciat, aux Indes, nous retrouvons toujours 
cet intérêt, cette sollicitude qui s'attache aux moindres 
détails de l'existence des êtres aimés. 

Il est aisé de se figurer ce que fut l'enfance de 
Constantin. On sait quelle est la vie des enfants dans ces 
petites fermes des Flandres, riantes, proprettes, aux murs 



— 28l — 

crépis de chaux blanche, humbles gardiennes des tradi- 
tions, où vivent et labourent les fils, comme ont vécu et 
labouré les pères. 

Quand l'âge fut venu d'aller à l'école, Constantin y sui- 
vit ses aînés. En classe, son attention, sa docilité, ses pro- 
grès surtout étaient merveilleux; une bonne Sœur de 
Saint- Vincent, qui lui faisait la classe, disait volontiers de 
lui : « Laissez aller ce petit Constantin, il fera un bien 
immense dans le monde; j'ai l'idée qu'il deviendra évêque. » 
Un évêque de ce petit paysan!... et l'on riait delà Sœur 
visionnaire ! 

Une grande souffrance allait — bien tôt, hélas ! — lui trem- 
per le cœur. Il avait n ans; il venait défaire sa première 
communion... et Dieu lui enleva sa mère! Il se fit dans le 
cœur de l'enfant une déchirure qui ne se ferma jamais 
plus. 

La mort de cette mère, au sein d'une si nombreuse fa- 
mille, faisait un vide immense... Qui pouvait la rempla- 
cer?... Chacun prit sa part du fardeau; Constantin fut 
chargé de mener paître les vaches. Tâche modeste, mais 
qu'il aimait à rappeler, tant elle lui avait laissé de doux 
souvenirs ! Il en garda un amour naïf, un enthousiasme 
sincère pour les beautés mystérieuses de la nature. 

Un vicaire de Moorslede, remarquant l'intelligence Au collège 
éveillée de ce petit paysan, s'intéressa à lui : « Constant, 
lui dit-il un jour, si vous deveniez prêtre?... » Le petit 
pâlit et croisant ses deux mains sur sa poitrine, comme 
j)Our serrer son cœur qui bondissait : « Oh! si je pou- 
vais, s'écria-t-il, si je pouvais. » Tout fut bientôt décidé; 
Johan Lievens, son père, consentit. Un an après, Constant 
entrait en sixième au petit séminaire de Roulers. 

Son professeur de rhétorique, M. l'abbé Verriest, a dit Au Petit 
le souvenir qu'y laissa le jeune étudiant, avec son teint 
pâlot, ses yeux brillants, sa tête légèrement penchée, avec 
sa belle intelligence et son cœur d'or, avec ses grands rêves 
d'apôtre et son travail acharné (i) . 

Durant ses humanités, il remporte trois fois le premier 



séminaire. 



(i) Hugo Verriest : Twintig- vlaamsche koppen ; ie deel, bl. 123-137. 
(Jules De Meester; Uitgever, Rousselare, 1901.) 

18 



— 282 — 

prix d'excellence. Il avait poussé assez loin l'étude de l'al- 
lemand, de l'anglais et de l'italien pour lire dans leur 
propre langue Klopstock et Goethe, Shakespeare et Long- 
fellow, le Dante, le Tasse et les Fioretti de saint François. 
En philosophie, il se mit au sanscrit. 
vocation En rhétorique, s'était soulevée pour Constant la grande 

question de l'avenir. Pour répondre aux desseins de Dieu 
sur lui, dans quelle direction devait-il orienter sa vie? 

Après sa philosophie, il entra au grand séminaire de 
Bruges ; mais le désir le tourmentait d'une vie plus sacri- 
fiée, de la vie des missions ; et, le 23 octobre 1878, il 
entrait au noviciat de la Compagnie de Jésus à Tron- 
chiennes. 

Nous ne nous attarderons pas à montrer le Frère Lievens 
s'acquittant parfaitement de ses devoirs de novice ; nous 
avons hâte de le montrer sur son vrai champ de bataille. 






Départ 
pour les Indes 



Au commencement du mois d'octobre 1880, il est appelé 
chez le Père Maître. « Cher frère Lievens, je crois que je 



vais vous faire une bien grande joie 



Et lui montrant 



une lettre du Provincial ouverte sur son pupitre : « Vous 
êtes envoyé aux Indes. » Le novice ne sut pas répondre; 
son cœur suffoqua et ses yeux débordèrent: « Oh! je suis 
si heureux, je suis si heureux. » Après quelques moments 
d'entretiens et de derniers conseils, le Père Maître le con- 
gédia, et, à pas pressés, l'heureux élu courut à la chapelle, 
dans une effusion d'amour, remercier Dieu. Ce jour-là, on 
le vit se promener seul, dans les grandes allées du jardin, 
transporté d'une joie vraiment céleste. 

Son départ avait été fixé au 22 octobre. Le Frère Lievens 
alla passer quelques jours en famille pour faire ses adieux 
à ses parents et à ses amis. Adieux douloureux! 

Il y eut beaucoup de larmes répandues dans la petite 
ferme... et très tristes furent les soirs autour de Pâtre, où 
flambaient, pâlisantes, les premières bûches de l'hiver. 

L'heure vint ; le vieux père embrassa son fils en pleurant 
et lui fit de ses doigts qui tremblaient une petite croix sur 
le front. Fort de ces bénédictions paternelles, Lievens 



— 283 



partit. Le 2 décembre, veille de la fête de saint François 
Xavier, il abordait à Calcutta. 

Asansol, village à cinquante lieues de cette cité, fut sa 
première résidence. Ce séjour était peu enchanteur. Mais 
le Père Lievens, dans cette mo- 
notone et solitaire lande, se 
trouvait heureux et con- 
tent. Son application 
à l'étude émerveillait 
tous ceux qui le 
voyaient à la be- 
sogne. Le Père 
Yan Impe, rec- 
teur du Collège 
de Calcutta, au 
retour d'une vi- 
site à Asansol, 
disait avec admi- 
ration : « Quel 
homme que ce jeune 
Père Lievens !... Il 
parle le latin comme le 
français et le flamand, il 
sait l'anglais et l'allemand à 
la perfection, le voilà mainte- 
nant qui parle couramment le 
bengali, et, à le voir, on le croirait 
uniquement occupé de théologie. )) 

Le 14 janvier i883, quatre ans et demi après son entrée 
dans la Compagnie, il reçut l'ordination sacerdotale des 
mains de Mgr Goethals, archevêque de Calcutta. 

Il eut alors une joyeuse surprise : tout son trousseau de 
missionnaire lui fut donné par sa famille. Pour acheter le 
calice, le ciboire, les ornements sacrés, pendant plusieurs 
années on avait économisé dans la ferme de Moorslede. 

Le nouveau prêtre pouvait espérer partir pour les mis- 
sions de l'intérieur du pays. L'obéissance le retint encore 
deux années avant de l'abandonner aux élans de son zèle. 




UNE MISSION AU CHOTA^NAGFORE 



* 
* * 



— 284 — 

L'apôtre qui débutait était alors dans tout l'épanouisse- 
ment de sa jeunesse; il avait 29 ans. D'une constitution de 
fer, il était taillé pour cette vie de rudes labeurs et de souf- 
frances continuelles, pour les courses à cheval de village 
en village, à travers les montagnes et les rivières, poar les 
expéditions aventureuses de plusieurs jours, d'où l'on 
revient épuisé, pour toutes ces privations qui sont le pain 
quotidien de la vie du missionnaire, et que souvent notre 
imagination se plaît à environner de poétiques couleurs. 

Au moral, c'était un de ces caractères forts, doués d'une 
énergie extraordinaire, féconds en ressources, une de ces 
âmes ardentes, telles qu'Ignace de Loyola les aimait. 

Une fois que de pareils liommes n'ont plus devant les 
yeux qu'un seul but, la gloire de Dieu, ils font des pro- 
diges. Dans chaque héros on trouve une note caractéris- 
tique : chez le Père Lievens, c'est l'enthousiasme du 
sacrifice. 

Le jeune missionnaire ne resta que quelques mois à la 
résidence de Jamgain, à cinq lieues au sud-ouest de E-an- 
chi. Durant ce temps il observe, il prie, il cherche son plan 
de campagne. Le jour de la fête de saint Ignace, autorisé 
par ses supérieurs, il quitte Jamgain, et seul, sans autre 
ressource que quelques misérables roupies de viatique, il 
part pour Torpa, décidé à y créer une station nouvelle. 
Torpa. Pour savoir ce qu'il fit pendant qu'il vécut à Torpa, rien 

de mieux que de l'entendre parler lui-même. Il écrit à ses 
parents quelques semaines après son installation, il leur 
fait part de ses succès, de ses projets, de ses souffrances. 

ce J'ai déjà cinquante chrétiens, mais pour le reste, rien; 
ni maison, ni foyer, ni croix, ni église, ni bœuf, ni âne, ni 
surtout argent. Je compte bâtir le long de ma grand'route, 
à distance voulue, trois églises, et de droite et de gauche, 
de petites chapelles dans les bois. 

« ... Je voyage généralement pieds nus, c'est plus éco- 
nomique et -pins facile ; un peu dur seulement, quand le sol 
est rocailleux. On dort où l'on peut. J'ai passé plusieurs 
nuits sous un arbre ou dans une étable : tout cela est très 
naturel ici, où l'on n'a rien de mieux. 

« ... Il y a un mois j'ai été surpris dans le bois par un 
orage qui dura plus de quatre heures; j'étais à plus d'une 



— 286 



lieue de ma maison; je me réfugiai sous un arbre, la nuit 
tombait très noire, je ne voyais pas à un pas devant moi. 
Je finis par marcher à tout hasard, et saint Joseph me 
ramena chez moi vers minuit ; sans lui j'y passais. 

ce ... Samedi 22 août, j'ai entrepris une excursion où j'ai 
dû traverser à j)ied sept rivières, il tombait une pluie conti- 
nuelle ; trempé jusqu'aux os et fatigué par une marche de 
vingt lieues, j'étais heureux de pouvoir offrir ces souf- 
frances à Notre- Seigneur. » 

Que de faits semblables il nous faudrait citer, si le 
cadre de cette biographie le permettait. 

Dès la première heure, le vaillant missionnaire a senti le 
poids du travail qui va écraser ses épaules ; mais la besogne 
ne l'épouvante pas ; elle l'anime. « Mon plus grand désir, 

écrit-il, est de bien travailler 
et de mourir pour mon 
Seigneur. Parfois, j'ai la 
sensation que la besogne 
est trop forte et que je 
n'y résisterai pas long- 
temps; mais pour sauver 
des âmes et les conduire 
au Ciel, ne se jetterait-on 
pas dans le feu? » 

Alors, déjà, devant la 
fougue et l'ardeur avec 
lesquelles il dépensait 
ses forces sans mesurer, 
sans calculer, les jetant 
aux âmes comme une monnaie 
de vil prix, les prudents et les sages lui dirent : « Père, de 
ce train-là, vous ne vivrez guère aux Indes. Ménagez- vous. 
Il faut faire feu qui dure!... Vous manquez de prudence. » 
Il répondait : « Je ne tieus pas à vivre, mais à faire beau- 
coup de bien; plus je travaillerai vite, plus tôt les âmes 
seront sauvées!... Et quant au feu, il faut faire feu qui 
brûle! » 

A plusieurs reprises, dans ses lettres, on sent qu'il en 
veut à cette prudence, si souvent jetée en douche froide sur 
les plus saints enthousiasmes. 




CABANL.S AU CHUTA NAGl'OKE 



28; - 



Peu de temps avant sa mort, sur une des cartes où il 
notait ses pensées et qu'il plaçait devant ses yeux pour les 
avoir toujours présentes, il écrivait ce mot satirique : a La 
prudence est la mère de la paresse. » 

« Mais Père, lui disait-on, en vous 
soignant davantage vous auriez pu 
travailler plus longtemps. — Sans 
doute, mais il m'est évident que je 
n'aurais pas fait autant de besogne; 
une préoccupation si constante de soi- 
même et de sa santé coupe net les ailes 
à l'élan et à l'enthousiasme. Et puis, 
quand le bon Dieu vous montre des 
âmes, on aurait vraiment bonne grâce 
à Lui répondre : Seigneur, je voudrais 
bien, mais si j'y vais, je prendrai un 
rhume! Lui, qui est mort pour elles. » 



* 



L'agent de la police anglaise à Tor- 
pa, le Thanadar, lui offrit, à titre gra- 
cieux, l'usage d'un grand hangar vide 
dont il ne se servait pas. Le Père 
Lievens accepta et s'y établit; cet 
homme lui donna môme un lit, un 
pauvre grand lit sans autre garniture 
qu'un vieux matelas de paille. Le Père 
divisa ce hangar en trois parties : 
la première, la plus grande, devint une 
classe pour les petits enfants; la se- 
conde, une chapelle; la troisième, la 
plus petite et la plus dénuée, lui servit 
à la fois de cuisine, de cabinet de travail et de chambre à 
coucher. 

Un jour un de ses frères, chargé d'une station voisine, 
vint le voir. Il y avait pour les deux une chaise, un couteau 
et une fourchette; le Père Lievens mangea à l'indienne, 
avec les doigts. Dans le coin le visiteur avise le lit : 
« Quoi, Père, pas même une paillasse? — Voilà ce qui 




Le P. Vandaele — Le P. Frencken 



des kôles» 



— 288 — 

vous trompe, j'en ai une que m'a donnée le brave policier 
d'ici. — Et où est-elle alors? — Je l'ai prêtée à une pauvre 
mourante que j'ai baptisée hier et qui en avait beaucoup 
plus besoin que moi. » 

Que lui importait! Il était heureux, la petite chrétienté 
s'agrandissait tous les jours; en juin 1886, le Supérieur 
général de la Mission du Bengale visitait la pauvre station 
de Torpa et y trouvait le Père au milieu de neuf cents 
chrétiens rassemblés autour de lui. « Il en était adoré, 
écrivait-il en jetant un grand cri d'espérance. » 
Le Protecteur Mais le Thanadar de Torpa fit au Père Lievens une 
aumône plus haute et vraiment inappréciable. Il l'initia 
aux lois et aux coutumes locales qui, restées en vigueur, 
constituent le fond et la base de toute la jurisprudence 
anglaise en ces contrées. Or, ces lois forment un fouillis 
vraiment inextricable pour un Européen qui n'y serait pas 
conduit par un guide expérimenté. Même, sans l'exception- 
nelle ouverture d'esprit du Père, et sans un don d'assimi- 
lation, qui manifestement lui vint d'en haut, c'eût été peine 
perdue. Et cependant, en moins d'un an, le Père Lievens 
était si bien au courant des choses et si rompu à tous les 
secrets des procédures, qu'il en remontrait aux plus 
habiles. Les juges eux-mêmes, dans les cas difficiles, en 
référaient à lui. Ces connaissances, si rares chez un mis- 
sionnaire, allaient lui donner dans toute la région une 
réputation et un prestige vraiment inouïs; elles allaient 
devenir entre ses mains un levier pour soulever les âmes. 
Nous avons dit plus haut quelle était la misère des Kôles 
opprimés par les collecteurs d'impôts. 

Le Père Lievens, qui avait la passion de la justice, et 
dont l'âme ardente et aimante comprenait mal les résigna- 
tions molles, se sentant, après tout, le père des chrétiens 
qu'il avait faits, jura de les défendre et de les sauver. 

Ce fait inattendu et très nouveau d'un missionnaire 
ï>renant en mains la défense des intérêts matériels de ses 
ouailles eut un profond retentissement dans toute la con- 
trée et, tandis que le juge anglais, M. Cornish, pénétré 
d'admiration pour le jeune missionnaire si vaillant, si au 
courant de la législation et des coutumes, si plein de verve 
et d'humour dans sesplaidoieries, si dédaigneux des colères 



- *8 9 - 

et des rancunes qui, fatalement, allaient germer sous ses 
pas, se liait avec lui d'une sincère et profonde amitié, le 
bruit se répandait de village en village, qu'à Torpa, un 
prêtre s'était levé qui prenait en mains la cause des natifs 
contre leurs oppresseurs. 

Les recours en justice se multiplièrent et toujours con- 
vaincu, par l'enquête préliminaire qu'il entreprenait lui- 
même, du bon droit de ses clients, il arrivait à le faire 
triompher devant les tribunaux. 

Des députations lui arrivent du fond du Loliardaga ; le 
Père les reçoit, examine les causes et, l'une après l'autre, 
les fait triompher. Il avait à Kanchi quelques auxiliaires 
habiles, et ses protégés apprenaient d'eux à répondre cor- 
rectement, sans se laisser déconcerter par la partie 
adverse, et sans gâter selon leur habitude, par des exagé- 
rations, des réponses données à tout hasard, voire même 
par des mensonges, une cause d'ailleurs parfaitement 
juste. 

Le Kôle venait de trouver dans le missionnaire un aide 
et un protecteur ; bon et sensible au bienfait, il commença 
par aimer le prêtre, et l'amour du prêtre l'achemina peu à 
peu à l'amour de la religion. Un bon nombre des obligés 
du Père se firent chrétiens. Ce fut l'origine des conver- 
sions en masse. Ce mouvement allait envahir le Biru, le 
Panari, le Nowagurh et le Barway. 

Maintenant encore, les opprimés viennent aux mission- 
naires de Khunti, de Sarwada, de Mandar, etc., comme ils 
allaient jadis au Père Lievens. 

Si urgent que fût son travail de redresseur de torts, ce 
n'était là cependant pour lui qu'un travail secondaire ; 
l'apôtre primait toujours. 

Quand finit cette rude année (1886), il comptait deux 
mille sept cents catholiques autour de lui, et quatre-vingt- 
six villages l'appelaient à grands cris. Sa mission de Torpa 
embrassait déjà du nord au sud une étendue de 16 lieues. 

Pour l'aider à desservir cette paroisse, grande comme 
un diocèse, ses supérieurs lui envoyèrent successivement 



— 200 — 

quatre Pères durant l'année 1887; l'un après l'autre, ils 
tombèrent épuisés, en peu de mois, par le travail et par les 
fièvres. 

C'est à cette éi^oque qu'il faut rapporter un événement 
qu'il aimait à raconter, pour y faire voir l'action de la 
Providence. Il avait entrepris une expédition très lointaine 
et s'en revenait d'une prédication dans un village qu'il 
espérait gagner à la foi. Il était à 5 lieues de Torpa, quand 
survint un épouvantable orage; bien que fort las, et les 
pieds nus déjà en sang, il voulut poursuivre; la forêt était 
proche, et là, se disait-il, je serai à l'abri. 

Mais la x>luie tombait par ondées, et la nuit se faisait de 
plus en plus noire. Il marcha jusqu'à ce que ses forces 
défaillirent ; alors n'en pouvant plus, il se coucha contre 
le tronc d'un arbre, fit le signe de la croix et se laissa 
aller à la torpeur qui l'envahissait. 

S'endormit-il? Perdit-il connaissance? Il ne le sut jamais. 
Mais quand il revint à lui, il se trouva dans la hutte d'une 
famille païenne. Le chef de cette maison l'avait découvert 
dans le bois, quand il y était allé vers l'aurore, et ne 
voulant pas laisser ainsi abandonné ce blanc qui lui 
semblait près de mourir, il l'avait chargé sur ses épaules 
et l'avait rapporté chez lui « Padri saheb, où vouliez-vous 
aller par ce chemin? — A Torpa, mon ami. — Vous vous 
étiez bien égaré en route, car Torpa est à douze milles 
d'ici. )> 

Le brave homme essaya de retenir chez lui, pendant 
quelques jours, le missionnaire ; il n'y réussit pas. Les 
chrétiens l'attendaient à Torpa. 

Alors, voyant que tout effort était inutile, il voulut le 
réconforter de son mieux, et, suivant la coutume du pays, 
pour faire fête à son hôte, il tua un coq qu'il fit bouillir 
avec du riz, et ce que le Père ne put manger il le lui fit 
prendre en provision de route. 

Si abrupte que fût cette âme de sauvage, elle avait 
compris la valeur morale du dévouement jusqu'à la mort, 
dont elle avait été témoin, et trois semaines après, le 
samaritain des forêts de l'Inde venait demander le 

baptême. 

* 



— 291 — 

Le 3o septembre 1887, le Père Lievens écrivait : « Bénis- 
sons Dieu dans ses œuvres de grâce et de miséricorde à 
Torpa. Le nombre de conversions a décuplé depuis l'année 
dernière... Je me suis surmené depuis plus d'un an ; je 
suis tellement épuisé que dernièrement, à Eanchi, je ne 
pouvais plus même nie tenir dans le fauteuil où je m'étais 
assis ; pourtant je n'avais ni fièvre, ni aucune autre 




CHAPELLE ET RESIDENCE DE MISSIONNAIRE 



maladie... Cinquante villages parlent encore de venir à 
nous. Quel dommage que nous soyons si peu nombreux 
ici... Je dois passer nuit et jour à la besogne! » 

« Que n'ai-je assez de temps et d'esprit pour écrire les 
G esta Dei per Belgas, en ce grand pays ! » 

On le voit, pour récompenser tant de zèle et de fatigue, 
le Seigneur bénissait visiblement l'apostolat du Père 
Lievens. En octobre 1887, la Mission comptait quatre 
cents villages, quinze mille chrétiens, soixante écoles et 
plusieurs chapelles déjà construites. 

Et le pauvre Père va, marchant toujours, de village en 
village, encourageant les convertis, appelant les païens, 
les écoutant tous et s'en faisant aimer. 

Il comprit bientôt qu'il fallait à tout prix se créer des 
auxiliaires sûrs, instruits et dévoués : des catéchistes. 
Ceux-ci, installés dans chaque centre de chrétiens, ins- 



— 2g3 — 

truiraient le peuple, feraient la prière, élèveraient les 
enfants et suppléeraient, autant que faire se pourrait, à la 
présence habituelle du prêtre. Le prêtre, lui, d'une rési- 
dence centrale, rayonnerait sans cesse à travers les vil- 
lages, célébrerait le saint sacrifice et administrerait les 
sacrements. 

Le Père Lievens, essayant de suppléer par un plus grand 
courage à tous les secours humains qui lui manquaient, prit 
encore sur ses épaules cette nouvelle charge : la formation 
des catéchistes. Les résultats furent merveilleux. En 1888, 
il en avait déjà réuni et formé deux cents. D'un mot, il 
savait les électriser et leur infusait en quelque sorte son 
amour des âmes : a Allez, mes enfants, leur disait-il, mettez 
le feu dans les âmes. Il faut que tout le Chota Nagpore 
soit à Jésus-Christ. » 

Cinq prêtres administraient alors la mission de Torpa 
(janvier 1888). L'un d'eux, le Père Haghenbeek, nous donne 
des détails intéressants sur la vie du Père Lievens : 

« Quand ce Père s'absente de Torpa pour deux ou trois 
jours, il trouve à son retour sa maison entourée par un 
vrai camp d'indigènes qui l'attendent. 

» Il y a quelques jours, le Père Grosjean, notre Supérieur 
général, passait par Torpa; il compta autour de la maison 
plus de 4,000 hommes, attendant patiemment que le Père 
Lievens fut rentré. C'est inouï et incroyable, mais c'est 
ainsi! Le Père a sur les natifs un ascendant et une autorité 
dont vous ne pouvez vous faire une idée. De plus de vingt 
lieues à la ronde, on vient le consulter. C'est une véritable 
procession. Les gens l'attendent trois ou quatre jours et 
plus, s'il le faut, passant la nuit au pied des arbres, sous les 
vérandas, les hangars et les remises de la maison, mais ils 
ne partent qu'après avoir pu entendre le Père. Comme il 
parle admirablement leur langue, ils y ont un double 
plaisir. Ils l'appellent Bara-Saheb, le grand saheb ; nous 
autres nous ne sommes que des Chota-Saheb, des petits 
sahebs, disent-ils. » 

Ecoutons le Père Desmet, un autre de ses vaillants com- 
pagnons d'armes : « Notre Constant est vraiment irrésis- 
tible pour les natifs; ils en sont fous!... Il est partout, don- 
nant le premier élan et allumant le feu; il met ses hommes 



— 294 — 



sur les dents, il tue ses chevaux, son activité le dévore et 
il va toujours! » — « Ali ! disait le vieux Père De Cock, si 
j'avais le succès du Père Lievens, j'aurais peur que la tête 
ne me tourne. » 

— « Il a dit, cela, répondait le Père Lievens à quelqu'un 
qui lui répétait la chose, est-ce possible? Mais que suis-je 
donc, sinon un ouvrier inutile? Est-ce que je savais, en 

commençant, comment il fallait 
m'y prendre? N'est-ce pas Dieu 
qui me l'a inspiré? N'est-ce pas 
Lui qui fait tout et qui arrange 
tout? Allons donc! » 







Dans 
année i 



le 



courant de cette 
les supérieurs pri- 
rent, à l'égard duPère Lievens, 
une mesure qui allait hâter l'or- 
ganisation définitive de la 
mission. Il quitta Torpa et alla 
établir son quartier général à 
Ranchi. Résidant ainsi au chef- 
lieu du district, tout près du 
tribunal supérieur, il pouvait 
plus facilement défendre ses 
chrétiens dans leurs revendi- 
cations et dans leurs procès. 
C'est vers ce temps-là qu'il 
entreprit la composition de plu- 
sieurs livres en langue ou- 
raonne, en indi et en karria, 
ouvrages qui dureront aussi 
longtemps que la mission du Chota Nagpore. Il composa 
sur diverses mélodies flamandes des vers indis et l'on 
entendit résonner dans les bois et dans les plaines le vieux 
Lion de Flandre. 

Une besogne aussi sédentaire, si elle avait été seule à 
occuper le Père Lievens, n'aurait pu suffire à sa nature 
ardente; les supérieurs ne l'y auraient pas astreint. Il fallait 



Le P. Van Severen — Le P. Haghenbeek 



2 9 5 



l'espace à ce grand apôtre. Aussi reste-t-il missionnaire et 
garde-t-il, officiellement cette fois, la direction de cette 
mission qu'en vérité il avait créée. Du fond de sa chambre 
de Ranclii, toute tapissée de cartes, comme un bureau 
d'état-major, il lançait à travers la contrée ses frères mis 
sous ses ordres; il les dirigeait, les suivait, au moment 
difficile accourait à leur aide; il soufflait sur eux la brû- 
lante flamme de son amour des âmes, et, vaillants sous la 
conduite d'un tel chef, ceux-ci couraient à la victoire. « Le 
succès, écrit-il lui-même, grâce en soit rendue à la bonté 
divine, dépasse toutes nos espérances. Il semble impossible 



A Ranchi 




RIVIERE DANS I, INDE 



que nous progressions plus rapidement. Ce sont des villages 
entiers qui viennent à nous l'un après l'autre. Depuis l'an 
dernier, le nombre de nos catéchumènes a triplé. Nous en 
comptons aujourd'hui quarante-cinq mille. Ce résultat est 
vraiment l'œuvre de Dieu. » 

Non, non, ce ne fut ni le climat ni le soleil des Indes qui 
épuisa cet homme, ce fut son « travail d'esclave », comme 
il le dit lui-même, et plus encore la flamme d'amour qui 
l'inspirait. Mais il mettait les âmes plus haut que sa vie! 



— 296 — 

ce Le mois passé, une troupe de treize mauvais sujets, 
payés par les Tikédars (collecteurs d'impôts) , m'ont voulu 
fendre la tête. Je n'ai dû mon salut qu'à mon cheval qui est 
un trotteur de première force ; il s'en est fallu de peu que 
vous n'entendissiez plus parler de votre Constant! Huit 
jours plus tard, j'ai failli être dévoré par un tigre du Ben- 
gale. Oh! l'affreuse bête ! Sur ce même chemin elle avait 
dévoré déjà un homme, une femme et deux bœufs. » 

Un jour, un Tikédar d'un village voisin de Karandaja 
avait sur les bras un procès fâcheux. Pour se rendre les 
démons favorables, le monstre avait résolu de faire en 
secret un sacrifice humain. Déjà il avait fait saisir la jeune 
fille qui devait lui servir de victime. Le Père Lievens est 
averti, il saute à cheval et à toute bride il revient à B,anchi ; 
il change de monture, renseigne en deux mots M. Cornish, 
qui aussitôt monte en selle lui aussi, et tous deux ils se 
précipitent. Ils tombent comme la foudre chez le Tikédar 
au moment où il allait commencer l'horrible sacrifice. On 
devine le reste. Une heure après, les mains dans des 
entraves, le Tikédar entre des gendarmes prenait la route 
de la prison. 

Au milieu même de ses joies et de ses triomphes aposto- 
liques, le Père Lievens eut beaucoup à souffrir. Quoi d'éton- 
nant? Il aimait ardemment Jésus-Christ, il était apôtre : 
deux titres à la souffrance. Car la croix est le cachet de 
l'amour, et l'apostolat pour être fécond demande du sang 
et des larmes. 

« J'ai eu beaucoup d'ennuis ces derniers mois. Il m'a fallu 
passer par la faim, par la soif, par la chaleur, par d'insur- 
montables fatigues. Il m'est arrivé de me laisser tomber 
par terre le long des chemins, n'en pouvant plus! Et à 
toutes ces lassitudes s'ajoutaient de mortels dégoûts! Grâce 
à Dieu, j'ai tout traversé. » 

Ces difficultés et ces ennuis étaient de tous les jours et 
sa vie n'était qu'une lutte ininterrompue contre les diffi- 
cultés matérielles, contre le mauvais vouloir des hommes, 
contre la maladie et l'épuisement, et, faut-il le dire aussi, 
contre le manque d'argent. 

Un jour, Dieu lui ménagea, avec un souvenir de la mère 
patrie, un secours et une consolation. Une lettre lui arriva, 



- 2 9 8 - 

contenant un billet de cent francs, et elle était signée d'un 
humble nom de servante. Pour cette pauvre femme c'était 
un trésor, et elle l'avait envoyé tout entier au « grand 
saheb », pour l'aider, elle aussi, à sauver les âmes. Le Père 




BŒUFS TRAVERSANT L'EAU A LA NAGE 

fut ému jusqu'au fond de l'âme. «Ah ! cette petite servante, 
disait-il plus tard, si elle savait combien elle me donna de 
courage, et combien la pensée de ses privations m'aida à 
supporter les miennes. » 



Conversion 
du'Barway. 



En octobre 1889, l'intrépide chasseur d'âmes entreprit la 
conversion du Barway, contrée située à près de 100 milles 
vers l'ouest. 

Jamais un prêtre n'avait traversé ces contrées et c'est 
par centaines, par milliers que les gens venaient au mis- 
sionnaire. Les montagnards, descendant de leurs forêts, 
accouraient en foule à sa rencontre. Le Père trouvait ses 



— 2 99 — 

néophytes si bien instruits et si bien disposés, qu'il n'avait 
plus qu'à leur donner le baptême. C'est alors qu'en un mois 
il baptisa plus de i3,ooo personnes. 

Ces résultats magnifiques étaient dus aux catéchistes 
qu'il avait formés à Ranchi ; ils démontraient d'une façon 
péremptoire quels services on pouvait attendre de cette 
admirable institution. 

Pour soutenir cette église naissante, il eût fallu des 
prêtres. Le Père Lievens adressait des appels pressants à 
ses frères de Belgique; mais, hélas! la Province Belge 
était épuisée et ne pouvait satisfaire ses désirs. Cette im- 
puissance était pour le Père un chagrin toujours renouvelé. 
Un moment il eut une lueur d'espérance. En 1889, dix-huit 
Pères avaient été envoyés aux Indes. Hélas ! de ces dix- 
huit, partis avec tant de courage et tant d'espérance, 
quatre, à peine arrivés, mouraient ; les autres furent 
dispersés dans les missions déjà fondées ; et le pauvre 
Père eut l'immense douleur de voir sa belle mission du 
Barway, qui comptait plus de 14,000 néophytes, rester ou 
sans prêtre, ou avec un seul à chaque instant malade. 

Il rêve alors de desservir à lui seul cette province du 
Barway qu'il venait de conquérir au Christ, beau rêve 
qu'il essaya de réaliser au prix de sa vie. Il ne se donna 
plus de relâche, on eût dit qu'une force d'en-Haut le pous- 
sait; peut-être aussi sentait-il que sa vie s'usait et qu'il 
fallait aller vite parce que le temps qui restait était court. 
« Sa résidence, on dit que c'est Ranchi. — Non, c'est la 
selle de trois et quatre chevaux qu'il éreinte en un jour. » 

On lui dit de prendre des provisions de voyage. « Allons 
donc, je trouverai partout du riz pour manger et une botte 
de paille pour dormir; tout le reste est de la surcharge. » 
On l'engage à prendre garde au soleil. « Le soleil, répon- 
dit-il en souriant, le soleil me connaît. » On lui recom- 
mande au moins de soigner ses fièvres : « Je vais les gué- 
rir», réplique-t-il, et il enfourche son grand cheval pour une 
course nouvelle. « Que de fois je l'ai vu, écrit le Père 
Célestin Motet, monter en selle, tandis que ses jambes 
tremblaient des frissons de la fièvre. » 

Dix-huit mois durant, il vécut ainsi allant de Ranchi au 
Barway et du Barway à Ranchi, chevauchant la nuit pour 



— 3oo — 

gagner le temps du jour, dormant deux nuits sur trois à la 
belle étoile au pied d'un arbre; prêchant, examinant les 
catécliumènes, administrant les sacrements... 

La Maladie Cependant la nature faiblit. Vers la fin du mois de 

mai 1891, au retour d'une de ces expéditions, à bout de 
force, la gorge en feu, dévoré par la fièvre, il tombe épuisé : 
on l'oblige, pour refaire sa santé, de partir pour Darjeeling. 

Quatre mois après, se sentant mieux, et trompé par un 
retour apparent de santé, le bouillant apôtre rentrait à' 
Ranchi, las de cette vie de repos qu'il appelait une vie fai- 
néante et inutile. Il reprenait ses occupations habituelles, 
ses grandes courses aux lointains villages du Barway ; par- 
fois il prenait avec lui quelque jeune missionnaire pour 
l'initier à ses travaux et à sa vie ; par eux nous sont venus 
les récits de ses succès inimaginables en ce pays. 

« Vous savez, écrit le Père Delion, que le Père Lievens 
a composé un livre du baptême. Il contient les vérités 
fondamentales, et, sur chacune d'elles, des chants dans la 
langue et sur des airs du pays. Presque tout le monde, au 
Barway, sait le livre par cœur; vous ne vous figurez pas 
l'entrain avec lequel on l'étudié et on le chante. J'ai 
entendu plus de cinq mille hommes chantant ensemble et 
répétant en chœur : « Qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qu'ils 
étaient fous autrefois d'adorer des arbres et des pierres, 
que Jésus est mort pour eux sur la croix, etc. » 

« Discutez, si vous le voulez, écrit le Père Van der 
Keilen, les raisons qui portent ces braves Ouraons à se 
déclarer chrétiens, je constate un simple fait ; il y a dans le 
Barway et le Chechari plus de trente-cinq mille chrétiens. 
Et le pays n'est plus reconnaissable. Les cantiques pieux 
ont remplacé les chants païens d'autrefois, les danses sont 
supprimées, et le fameux puja, ou sacrifice au diable, ne 
serait plus possible, du moins en public. » 

Le Père Lievens vécut ainsi huit mois environ, laissant 
à toutes les routes quelques lambeaux de sa vie, baissant, 
baissant toujours; une toux profonde, persistante, le 
brisait ; il voulait s'illusionner encore : « C'est un rien, 



— 302 — 

disait-il, cela passera, un mauvais rhume qui va s'user. » 
En juillet 1892, il dut s'aliter. Les médecins déclarèrent que 
le seul moyen de le guérir était de le faire rentrer en 
Europe. 

Aux derniers jours d'août, on le monta dans une des 
voitures du pays, et il partit. Les chrétiens de ïtanchi 
avaient deviné qu'il s'en allait pour un lointain voyage, et, 
derrière la voiture qui l'emportait, ils couraient, gémissant 
et pleurant, avec des gestes de désespoir; ils joignaient les 
mains et lui criaient de les bénir une dernière fois; et lui, 
suffoqué par les sanglots, leur disait: « Je reviendrai, je 
reviendrai. » Et de sa main, qui tremblait de fièvre, il les 
bénissait. Longtemps ils coururent ainsi, les infortunés ! 
puis, à quelque détour de route, la petite voiture disparut ! 

C'était fini! Il ne devait plus les revoir! 






Retour. Rentré en Belgique au mois d'octobre, le Père Lievens 

passa l'hiver et le printemps à Tronchiennes. A ce moment 
il était encore plein d'espoir et se faisait cominôtement 




— 3o3 — 

illusion sur la gravité de son mal. Avant de quitter les 
Indes, il avait obtenu de ses supérieurs la promesse 
formelle de pouvoir, une fois rétabli, retourner dans sa 
chère mission. Hélas ! ceux qui le voyaient de près ne 
partageaient pas ses espérances. 

« Un soir, raconte le Père Van Tricht, dans les longs 
ambulacres de la vieille abbaye, à la blafarde lueur d'une 
lampe pâle et tremblante, je le vis se traîner devant moi 
comme un fantôme, courbé et chancelant ; il s'arrêtait 
tous les dix pas, appuyé sur sa canne, comme pour 
reprendre haleine; parfois la toux le prenait, une toux 
creuse, haletante, avec des sanglots où il semblait que l'on 
entendait ballotter dans sa poitrine tous les lambeaux de 
ses poumons déchirés. Quand était passée la crise, il se 
laissait doucement tomber, l'épaule contre la muraille, et 
attendait que le calme fut revenu. C'était lui ! Ce cadavre 
qui marchait, c'était lui ! A trente-huit ans. Voilà ce qui 
restait de tant de jeunesse et de tant de courage ! Voilà ce 
que lui avaient coûté les âmes ! » 

Il demanda de pouvoir venir à Louvain, où le secours 
des plus célèbres professeurs de l'Université ne lui feraient 
pas défaut. Il obtint sur-le-champ la permission demandée 
et, le 6 juin, il arrivait à sa nouvelle résidence. 

Hélas ! de l'avis de tous les médecins les plus éminents, 
appelés en consultation auprès du pauvre malade, il n'y 
avait plus le moindre espoir de guérison. Et le Père écrit 
dans le petit carnet dont nous avons x^arlé cette simple 
phrase : « Le docteur déclare que je ne puis plus guérir. » 

Rien n'était triste comme la vue de la lutte qui se passait 
en lui, entre la vie et la mort. Et le mal, intérieurement, 
rongeait, rongeait toujours. Ce n'était pas la ruine, 
brusque, soudaine, dans un rapide fracas ; c'était l'émiette- 
ment; une flamme qui vacille, baisse, baisse et avant de 
mourir, brûle encore, par bandes rouges, les bords d'une 
mèche épuisée. Incapable de tout travail, de toute fatigue, 
il passe ses journées à prier, à méditer et à lire. Et jamais 
une plainte : « Comme cet homme se possède », disait de 
lui le médecin, vraiment émerveillé de sa vertu héroïque. 

Quelques Pères allaient régulièrement passer avec lui 
les heures de récréation. Il les entretenait gaîment des 



— 3o4 — 

missions, du bien à réaliser, de la vie dans ces régions 
lointaines, du sacrifice absolu qu'on doit y faire de soi- 
même. Il ne leur cachait rien : « Si vous n'êtes pas décidés 
à l'avance à vous faire haclier menu, s'il le faut, pour les 
âmes, restez ici, n'y allez pas! Si vous rêvez une bonne 
petite vie douce, avec vos repas à l'heure et votre sommeil 
compté, on n'a pas besoin de vous là-bas, restez ici. )> — 
« Aller aux Indes pour y vivre en bon petit curé de 
paroisse, attendant ses fidèles les jours marqués, mais 
c'est folie ! » — « Broyez votre corps, broyez votre cœur, 
tenez pour rien du tout votre vie et vous même, et alors 
partez. » 

Un jour, on frappe à sa porte, c'était la j)etite caravane 
annuelle en partance pour Calcutta ; ils étaient cinq cette 
année-là, et avant de prendre la mer ils avaient voulu 
saluer l'apôtre du Chota Nagpore. Oh! comme il se dressa 
sur son lit ! Comme il leur ouvrit les bras ! Il leur parla 
longtemps, les encouragea, leur prodigua les conseils, 
puis comme ils l'en suppliaient, il les bénit, il les embrassa 
et ils s'en allèrent. 

Quand ils furent partis, son cœur lui échappa, il se mit 
à pleurer amèrement, et, comme l'infirmier lui en deman- 
dait la cause : « Je sens, dit-il, que moi je ne pourrai plus 
revoir les Indes. » 

Il écrit encore dans son agenda, mais d'une main trem- 
blante : « 5 novembre. — Je viens de terminer ma dernière 
neuvaine; le médecin me trouve plus mal que jamais; il 
n'y a plus d'espoir pour moi ; que la volonté de Dieu soit 
faite ! Zoo dis God wil ! » Ce sont les derniers mots qu'il 
ait écrits ! 

Mort. Le même jour, le médecin au sortir de sa visite avertit 

l'infirmier que la mort approchait. ! Lui-même, d'ailleurs, 
sentait que la fin était là. Il demanda à être administré. 

Comme on lui proposait de lui faire une lecture « Non, 
dit-il, laissez-moi penser doucement au bonheur de 
mourir. » 

Son esprit ne se détacha plus de cette vision de la mort 
et de la délivrance. Il souffrait cruellement, sa poitrine 



— 3o5 — 

déchirée et brûlée se soulevait avec des spasmes de 
douleur; quand survenait une crise plus forte, il tournait 
ses grands yeux noirs vers le crucifix dressé devant lui, et 
de la main il serrait la petite statue de la Vierge qu'il 
portait sur la poitrine. 

La crise passée : « Ah ! cher Frère, disait-il, j'ai cru que 
cette fois c'était la fin; mais je vois que je ne m'y connais 
point. N'oubliez pas quand le moment sera là de me crier 
tout de suite : a Père, vous allez mourir. » 

Deux jours se passèrent ainsi, deux jours d'un vrai 
martyre, la vie semblait ancrée dans ce corps dévasté : 
« Ah ! Frère, dit-il en souriant, que l'on a donc de peine 
à mourir!)) Le 7, vers deux heures et demie de l'après- 
dîner, il demanda à l'infirmier de l'aider à se déplacer un 
peu. Le Frère le souleva doucement, mais aussitôt le 
voyant blêmir : « Ah ! Père, voici le moment, ayez con- 
fiance. )) 

Le pauvre mourant tourna la tète vers le crucifix et n'en 
détacha plus les yeux. 

L'agonie fut de quelques instants ; il souleva une dernière 
fois, avec un effort convulsif , sa pauvre poitrine ; ses lèvres 
se contractèrent comme en un sourire, et il s'affaissa. Tout 
était fini sur cette terre. 

Ses funérailles furent bien simples; il n'avait point noué 
de relations depuis son retour au pays ; son nom ne disait 
rien en cette région d'Europe où ses travaux de géant 
étaient ignorés, et derrière son cercueil ne marchaient que 
quelques parents, ses frères en religion, et plusieurs amis 
de la Compagnie. Et le pauvre corbillard roulait à travers 
les rues indifférentes. Parfois un passant s'arrêtait, se 
découvrait, regardait passer ce cortège de prêtres silen- 
cieux, et s'en allait en se disant : « C'est quelque prêtre 
qu'on enterre. » Il ne se doutait pas que ce prêtre était un 
héros. 

Qui sait si quelque autre, hostile, ne s'est pas dit: « Bah ! 
ce n'est qu'un curé ! » C'est vrai, ce n'était qu'un curé, mais 
ce curé avait civilisé par l'Evangile des provinces grandes 
comme quatre fois notre patrie ! 



3o6 



En revenant du cimetière d'Héverlé, le Père Kocli, 
ancien missionnaire qui l'avait vu à l'œuvre, disait : « Ah ! 
si cet homme-là était mort aux Indes, le Chota Nagpore 
tout entier lui eût élevé des autels. » 

Et là-bas, dans les vastes missions qu'il avait fécondées, 
dans ces provinces qu'au prix de sa vie il avait amenées 
à la foi, la nouvelle de sa mort se répandit comme l'éclair ; 
et un pauvre vieillard du Barway eut un mot superbe : 
« Ne dites pas que notre prêtre est mort ; c'était plus qu'un 
prêtre ; c'était le roi des prêtres ! » 



Parmi ceux qui viennent d'achever la lecture de ces pages, plu- 
sieurs peut-être aimeront à être tenus au courant des progrès de 
Vévangélisation au Kwango, au Bengale et à Ceylan. 

Les «MISSIONS BELGES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS», 
revue mensuelle illustrée, de 4° P a ëï es > ^ r ^ s artistement éditée à 
Bruxelles, chez M. Charles Bulens, leur donneraient pleine satis- 
faction. 



Les Missionnaires du Bengale Occidental 

1859-1906 



BRABAXT 



DECEDES 

Départ Décès 

P. de Penaranda, Ch., Bruxelles. 1861 1871 

P. de Penaranda, Alp., Bruxelles 1874 1896 

F. Coremans, Fr.-X.,Keerbergen 1864 1897 

P. Cravau, Joseph, Nivelles . . 1865 1870 

F. Boving, Félix, Vertreyk. . . 1890 1904 



P. De Gryse,Edm.,Leeuw-St-Pierre 
F. Dustin, Isidore, Cureghem. . 
P. Haghenbeek, Louis, Diest . . 
I*. Stevens, Louis, Bruxelles . . 
F. Van Aeken, François, Bruxelles 
P. Lettens, Louis, Molenbeek. . 
P. Paulus, Jules, Bruxelles. . . 
P. Vau Eesbeeck, Henri, Bruxelles 
P. Liefmans, Léon, Jette- St-Pi erre 
P. Feron, Paul, Bruxelles . . . 



Départ 
1885 
1886 
1887 

1691 
1892 
1896 
1897 
1902 
1903 
1904 



ANVERS 



DECEDES 

F. Moons, Jean, Leest . . . 

(1862) * 
P. Nieberding, Joseph, Anvers 
P. Jacobs, Emile, Berchem . 
P. De Bie, Auguste, Moll . . 
P. Verlinden, Victor, Hell'en . 
P. Fierens, Jean, Anvers . . 
P. De Kinder, Louis, Anvers . 

(1874-1891) ' 
P. Verdonck, Adrien, Turnhout 
P. De Wever, J.-B., Westerloo 
P. Servais, Stanislas, Anvers. 
P. Muyldermans, Raymond, Bae- 

len-lez-Gheel 

P. Van derKeilen, P., Borgerhout 



Départ 
1861 



1864 



1870 

1882 
1883 

1889 

1889 
1889 



Dccis 
1894 

1903 
1867 
1896 
1903 
1893 
1892 



1889 
1891 



1902 
1891 



(*) Les dates entre parenthèses indiquent l'année 
où le missionnaire a quitté la Mission, ou les années 
qu'il a passées en dehors de la Mission. 



VIVANTS 

P. De Clippeleir, Constant, Schooten 
P. Berghmans, J.-B., Anvers. . 
P. Van Trooy, Auguste, Turnhout 
P. Marchai, Victor, Anvers . . 
P. Deprins, Jean, Heffen . . . 
P. Laenen, Denis, Heyst-op-den-B 
P. Yerhoustraeten, Alfred, Anvers 
P. Fillet, Paul, Anvers .... 
F. Broes, Pierre, Putte .... 
P. De Wachter, Fr.-X., Ruys brute 1 
P. Van Hoeck, Louis, Anvers. . 
P. Van Tichelen, Edmond, Anvers 
P. Stoffels, Louis, Anvers . . . 
P. Op de Beeck, Gustave, Malines 
P. Opdebeeck, François, Anvers 
P. Nuyens, Corneille, Turnhout . 
P. De Duve, Joseph, Anvers . . 
P. Courtin, Emile, Anvers. . . 
P. Spelten, Hubert, Anvers . . 
P. De Berraly, Jean, Lierre . . 
P. Bertels, Jean-Baptiste Anvers 



Départ 

1872 
1879 
1879 
1880 
1881 
1887 
1888 
1890 
1891 
1892 
1892 
1894 
1898 
1898 
1900 
1902 
1902 
1902 
1903 
1904 
1905- 



3o8 



HAINALT 



. Depelehin, Henri, Russeignies 
(1872-1888)* 
P. Sapart, Chrysanthe, Châtelet 
P. Carnonnelle, Ignace, Tournai 

(1862)* 
P. Brisack, Amand. Enghien . 

(1865) * 
P. Henry, Jules, Tournai . . 
P. Lobert, Théophile, St-Sauveur 
P. Dehon, Paul, Maurage . 
P. Fleurquin, Louis, Kain . 



Départ 
1859 



18G1 
1861 



1865 



Décès 
1900 



1906 

1889 



18S7 



1865 


1905 


1871 


1901 


1883 


1905 


1889 


1902 



VIVANTS 

P. Lafont, Eugène, Mons . . 
P. de Campigneulles, Vict., Toui 
P. Cardon, Louis, Néehin . 
P. Meunier, Julien, Péronnes 
F. Lemoine, Alfred, Tournai 
P. Josson, Henri, Leuze. . 
P. Cus, Alphonse, Péronnes 
P. Bernard, Léopold, Mons 
P. d'Espierres, Xavier, Tournai 
P. Druart, Gabriel, Buvrinnes. 
P. Van Neste, Jean, Estaimpuis 



Dépari 

1865 

1878 

1884 

1888 

1888 

1889 

1889-1890 (•) 

1900 

1902-1901 C) 

1905 

1905 



LIEGE 



DÉCÉDÉS 

Départ Décès 
F. de Clercx de Waroux, Auguste, 

Liège 1874 1887 

P. Dumont, Jean-Baptiste, Liège. 1880 1893 

(1890)* 
P. Bodson, Théophile, Harzé. . 1888 1892 



P. Canoy, Emile, Liège . . . 
P. Brasseur, Emile, Val-St-Lan 
P. Meurice, Adam, Lorcé . . 
P. Bodson, Louis, Harzé . . 
P. Bodson, François, Awan 
P. Grignard, André, Thimister 
P. Populaire, Ernest, Hannut. 
P. Delaunoit, Léopold, Liège . 
P. Borsu, François, Huy , . 
P. I.enain, Ivan, Verviers . . 
p. Ernes, Frédéric, Grivegnée 



Départ 
1888 

1889-1890 O 
1889 
1893 
1895 
1896 
1896 
1898 
1901 
1904 

1904 



FLANDRE ORIENTALE 



DKCEOES 

P. Devos, Jean, Hoorebeke-Saint- 

Corneille 

1*. Van der Straeten, Paul, Eyne 
P. Stockman, Auguste, Gand 
F. Van Damme, Désire'', Gand . 
P. Ingels, Théodore, Ertvelde. 
F. Eeckman, Louis, Sinay . • 
P. Van der Stuyft, Honoré, Gand 
P. Neut, Edmond, Gand. . . 

(1868)* 
P. Hogger, Corneille, Gand . 
P. De Boet-k, Philémon, Alost. 
F. Lootens, Engl., Tronchiennes 
P. De Cock, Ferdinand, Alost 
F. Coen, Charles, Nevele . 
P. Van Impe,Désiré, En >ndeghen i 



Départ Décé^ 



1859 
1859 
1860 
1860 
1861 
1861 
1865 
1 865 

1866 
1866 
1866 
1868 
1S72 
1878 



1881 
1860 

1897 
1'. m;, 
1862 
1871 
1898 
1895 

1891 
1881 
1885 
1890 
1873 
1882 



VIVANTS 

Départ 
S. G. Mgr Meuleman, Brice, 

Gand 1886 

P. De VOS, Liévin, Alost. . . . 1870 

P. Van der Linden, P., Kempseke. 1878 

P. Neut, Alfred, Gand ... . 1882 

p. Van der Schueren, Théop., Alost 1884 

P. Verschraeghen, Albert, Gand. . 1884 
p. Delacroix, Auguste Hoorebeke- 

Sainte-Marie ...... L886 

P. Delacroix, Alphonse, Gand . . 1888 

P. Braet, Jules, Deynze 1887-1904 

p. Van Severen, Em le, Wetteren . 1888 

P. Van Hecke, Edmond, Zèle . . . 1889 

P. Van Hecke, Camille, Zèle . . . 1892 

p. walrave, Joseph, Laerne . . . 1889 

P. Van de Mergel, A., Nederbrakel. 1890 



O 



(*) r 

si on lia i 



cou. le date indique l'année où )<> niis- 
quitté ia Mission. 



— 3o 9 — 



FLANDRE ORIENTALE (suite) 



DECEDES 

Départ Décé» 

F. Goubert, Cli., Denderhautem . 1878 1900 

F. Rombaut, Ed., Saint-Laurent . 1878 1885 

P. Seeldrayers, Achille, Gand . 1882 1885 

P. Van der Gothe, Victor, Gand . 1885 1887 

P. Huyghe, Emile, Saint-Laurent 1888 1895 

P. Schouppe, F.-X., Aygem . . 1888 1904 

P. Clément, Auguste, Termonde. 1889 1890 

P. DeSadeleer, Edgar, Meire. . 1889 1900 

P. Verschraeghen, Edm, Gand . 1894 1906 



P. Goubert, Joseph, Denderhautem 
P. Coppens, Louis, Alost . . . 
F. De Loose, Joseph, Hamme-lez 

Termonde 

P. Van den Bossche, Pierre, Saint- 

Denis-Westrem . . . 
P. VandenDriessche, A.,St-Nicolas 
P. Heirman, Charles, Saint-Nicolas 
P. Verloove, Georges, Gand . . 
P. d'Hoop, Adrien, Gand . . . 
P. Stas de Richelle, Maurice, Gand 
P. Walrave, Charles, Laerno . . 
P. Bressers, Joseph, Gand . . . 
P. Wauters, Louis, Gand . . . 
P. Bockaert, Alphonse, Eecloo . 
P. Mattelé, Gustave, Gand. . . 
P. Hoone, Alfred, Alost .... 
F. van Huffel,Philémon,Cherscamp 



Départ 
1895 

189G 

1896-190:, 

1896 

1896 

1898 

1901 

1902 

1902 

1902 

1903 

1904 • 

1904 

1904 

1904 

1904 



FLANDRE OCCIDENTALE 



S. G. Mgr Van Heule, A. 

Ypres 

S. G. Mgr Goethals, Paul 

Courtrai 

P. Carette, Félix, Courtrai . . 
P. Veys, Léon, Bruges ... 
F. Callewaert, Léon, Meulebeke 
F. Caullet, Paul, Courtrai . . 
P. Lacour, Jules, Poperinghe . 
P. Lievens, Constant., Moorslede 

(1892) ' 
P. Daras, Henri, Eerneghem . 
P. Muùls, Jean- Baptiste, Bruges 
F. Ostyn, Emile, Sweveghem. 
P. Schaerlaeken, Léon, Bruges 



Départ 

1865 

187S 
1862 
1864 
1865 
1868 
187(» 
1880 

1885 
1889 
1890 
1894 



1901 
1890 
1868 
1866 
1876 
1875 
1893 

1886 
1890 
1902 
1902 



F. Soenen, Fr., Rolleghein-Capelle 
P. Delplace, Edmond, Bruges. 
P. Knockaert, Léopold, Zarren 
P. Desmet, Jean, Zwevezeeie. 
P. Banckaert, Julien, Bruges . 
F. Cauwe, Victor, Ardoye . . 
P. Maene, Albert, Bruges . . 
P. Louwyck, Rémi, Houthem. 
F. Rotsaert, Eugène, Bruges . 
P. Vandaele, Henri, Vlamertinghe 
F. Laconte, Henri, Alveringhem. 
P. Van den Bon, Pierre, Eerneghen 
P. Bouckhout, Conrad, Bruges . 
P. Schaerlaeken, Alphonse, Bruges 
P. VanRobays, Edouard, Eeghem 
P. Waelkens, Hip., Oost-Roosebeke 
P. Lowyck, Gustave, Bruges . . 
P. Vandendriessche, Cyr., Courtrai 
F. Titeca, Louis, Alveringhem . 
P. Schellebroot, Charles, Bruges 
P. Hosten, Henri, Ramscapelle . 
P. Floor, Hem i, Bruges. . . . 
P. Vermeire, Médard, Vlisseghem 
F. Deltour, Edmond, Rolleghem . 
P. Temmerman, Guillaume, Bruges 



M C) 



Dupait 
1866 
1870-lî 

1875 

1876 

1878-1901 (*) 

1881-1881 O 

1881 

1886 

1886-1901 C) 

1887 

1888 

1889 

1889 

1889 

1894 

1895 

1895 

1897 

1897 

1899 

1899 

1901 

1904 

1904 

1905 



— 3io — 



NAMUR 



DÉCÉDÉS 

Départ Décès 

P. Jacques, Martin, Ienal . . . 1867 1890 

F. Leveaux, Adolphe, Naraur. . 1867 1905 

P. Motet, Céïestin, Martouzin . . 1880 1891 



VIVANTS 



P. Francotte, Edouard, Naraur 
P. Goffart, J.-B., Ville-en-Waret 
P. Christophe, Victor, Nainur. 
P. Fallon, Joseph, Béez. . . 
P. Dohet, Jean, Naraur . . . 



Dépari 
1869 
1879 
1902 
1902 
1904 



LUXEMBOURG 



DÉCÉDÉS 

P. Goffinet, Adr., Saint-Vincent 
F. Biermé, Joseph, HoufTalize 
P . Lhermitte, Victor, Hotton . 
P. Dasnoy, Louis, Molinfaing . 



Départ Décès 

1865 1877 

1869 1879 

1874 1899 

1886 1897 



VIVANTS 


Dépai 


P. Grosjean, Sylvain, Martilly . 


1880- 




1898 


P. Philippart, Léon, Salvacourt . 


1883 


F. Didier, Emile, Sainte-Marie . 


1888 


F. Paquis, Joseph, Mussy- la- Ville 


1889 


F. Moreau, Nicolas, Straimont . 


1891 


F. Parraentier, Antoine, Freyneuz 


1892 


P. Krier, Nicolas, Arlon. . . . 


1899 


P. Bleses, Clément, Marcour . . 


1900 


P. Gilles, Joseph, Hotton . . . 


1902 



1892 O 



LIMBOURG 



DECEDE 

P. Frencken, Walter, Ascii 



Dopai 



Djccs 
1905 



P. Van Gerven, Joseph, Neorpeit 
P. Ory, François, Diepenbeek . 
F. Van Winkel, Jean, Hamont . 
P. Vossen, Léonard, Eygen-Bilsen 
P. Truyen, Denis, Bocholt. . . 



Départ 
1885 
1894 
1898 

1902-1900 ('} 
1905 



INDES ANGLAISES 



DECEDES 

P. Coutto, Edmond, Calcutta . 
F. Swords, Denys, Madras. . 
P. Abreu, Alexandre, Moulmein 

(1870)* 
F. Godenho, Guill.*, Rangoun . 
P. Wodschow, Guill., Jalpaiguri 



Départ 
1866 
1867 
1869 

1879 
1876 



Décos 
1890 
1880 
1893 

1883 
1900 



P. Gregory, Frédéric, Calcutta . . 
P. Mac Gonagall, Thomas, Bénarès 
P. Crohan, Fr.-Xavier, Ishapore. 
P. Carbery, Stanislas, Calcutta . 
P. Peal, Frédéric, Sitapur . . . 
F. Sabaa, Eugène, Calcutta . . 
F. Sabaa, Henri, Serampore . . 
P. Fressanges, Charles, Cuttack. 
P. Carbery, Philippe, Allahabad. 
F. D'Cruz, Jean, Calcutta . . . 
P. Power, Jacques, Jamalpore . 
P. Ford, Joseph, Ishapore . . . 
P. O'Neill, Edouard, Mecrut . . 
P. O'Loughlen. Jean, Ishapore . 
P. Morisson, Vincent, Bhagulpore 
P. French,' Vincent, Goalundo . 
P. Harris, Thomas, Berhampur . 
P. Doran, Alexandre, Barrackpore 
P. Peal, Fintan, Naini Tal . . . 

F. Mondai, Philippe 

P. Singleton, François .... 
P. Doran, Edouard 



Dopait 
1873 
1874 
1875 
1876 
1880 
1880 
1891 
1881 
1885 
1887 
1888 
1889 
1890 
1890 
1891 

1891-1897 C> 
1895 
1897 
1897 
1901 
1905 
1905 



— 3n 



GRAND-DUCHE DE LUXEMBOURG 



DECEDE 

Départ Décès 
F. Schn)it,Math.,Worme)dingen 1887 1894 



VIVANTS 

P. Hengesch, Nicolas, Dudelingen 
P. Weinandy, Guillaume, Lelgen 
F. Apel, Mathias, Ahn .... 
F. Molitor, Jean, Ober Eisenbach 
P. Gengler, H., Weiler Zura Thurn 
P. Atten, Michel, Ettelbriick . . 
P. Molitor, Pierre, Hobscheid. . 



Départ 

1876 

1881 

1884 

1884 

1885 

1896-1899 C) 

1905 



HOLLANDE 



Départ Décès 



S 


. G. Mgr Steins Walter, 








Amsterdam 


1867 


1881 




(1878)* 






F 


Koppes, Arnold, Grave . . . 


1860 


1890 


l> 


Larcher, Bernard, Zeeriksee . 


1864 


1879 


F 


Willems, Egbert, Beers . . . 


1875 


1883 


l> 


Eykolt, Antoaie, Lobith. . . 


1881 


1890 




(1886)* 






P 


Van de Reydt, F., Luiksgestel. 


1887 


1888 



F. Krynen, Adrien, Bois-le-Duc . 
P. Niclas, Hubert, Maestricht. . 
F. Voss, Théodore, Lusteren . . 
P. Van Mulken, Pierre, Stein. . 
P. Pakker, Jacques, Amsterdam 
P. Van den Berg, Ant., Rotterdam 
P. Kwant, Pierre, Amsterdam . 



Départ 
865 



w.i 



ALLEMAGNE 



DECEDES 

P. Multhaup, Aug., Bosseborn 
P. Lachawietz, J., Wiïstendorf 
P. Broër, François, Breslau . 
P. Mullender, Joseph, Eupen . 
P. Mûller, Paul, Breslau. . . 



Départ 

1872 
1873 
1873 

1874 
1877 



Décès 
1901 
1881 
1885 
1891 
1878 



P. Schaff, Charles, Trêves . . . 
P. Briïhl, Frédéric, Mayence . . 
P. Ruhlmann, Laurent, Uttenheim 
P. Hoffmann, Jean, Wallersdorf. 
P. Hipp, Pierre, Gensingeh . . 
P. Seitz, Armand, Darmstadt. . 
P. Schaefer, Jean, Urdingen . . 
P. Cadow, Léon, Hambourg . . 
F. Nebeling, Guillaume, Elberfeld 



Départ 


. 1873-1887 C) 


. 1875-1904 O 


. 1876 


. 1877 


. 1879 


. 1880 


. 1882-1895 O 


. 1902 


. 1905 



DECEDES 

Départ 

P. Lowet, Hippolyte 1870 

P. Darribère, Auguste, Coudures. 1871 

(1873)* 

P. Cazet, Louis, Dijon .... 1874 
P. Lagniel, Victor, Saint-Laurent- 

de-Condel 1876 



FRAN< 


:e 


)éoès 






1876 




p. 


1887 




p. 
p. 


1887 




P. 

p. 


1880 




p. 



Laurent, Jean-Baptiste, Etables 
Bretaudeau, Clément, St-Martin 
Vial. Joseph, Saint-Etienne . 
Blanc, Joseph, Rodez . . . 
Alary, Edouard, Piboul . . . 
Buifard, Jean, Saint-Pompon . 
P. Briot, Armand, LaMoncelle . 



Départ 
1877 
1879 
1890 
1893 
1893 
1893 
1901 



3l2 



ANGLETERRE 



DECEDES 

F. Sharples, Thomas, Chorley 
P. Harford. Henri, Manchester 

(1886)* 



Départ 
1859 
1875 



1890 



VIVANTS 

Départ 

P. Everard, Henri 1859-1867 (*) 

F. Viness, Thomas, Londres . . . 1894 

P. Annacker, Henri 1902-1903 O 

P. Shea, Henri, Gibraltar .... 1859-1882 O 
P. Koch, Ignace, Demerara (Guyane 

anglaise) 1878-1892 (*) 



IRLANDE 



P. Breen, Michel, Cashel 



D, P 
181 



D^cès 
* 1861 



P. Dooley, Michel, Galway . . 
P. Norman, Guillaume, Limerick 
P. Naish, Vincent, Limerick 
P. Lord, Cyprien, Portrush 
P. O'Loughlen, Patrice . . 
P. Mac Donough, Michel . 
P. Wallace, Guillaume . . 
P. Considine, Patrice . . 
P. Comerford, Jacques, Longford 



Dopmt 
1872-1878 (*) 
1874 

1891-1903 (*) 
1897 
1899 
1899 
1900 
1900 
1904 



ITALIE 



DECEDES 

P. Cavalieri, Frédéric, Naple* 
P. Bruni, André, Rome . . . 
P. De Broy, Jacques, Venise . 



Dopait 
• 866 
1877 
1890 



Deces 
1895 
1902 
1900 



P. Adessi, Thomas, Rubi (Bari)' 



Dopait 
1875 



Table des Matières 



PRÉFACE, par Monseigneur Monchamp 



La Mission du Kwango 



AVANT-PROPOS 11 



PREMIÈRE PARTIE : Vue d'ensemble 13 

Chapitre I : Aperçu historique 13 

Chapitre II : Le mode d'évangélisation 21 

Chapitre III : Les postes principaux 25 



DEUXIEME PARTIE : Kisantu 39 

Chapitre I : Jadis et aujourd'hui 41 

Chapitre II : Ravitaillement de la colonie 47 

Chapitre III : Cultures et métiers 52 

Chapitre IV : Le côté spirituel 64 

Chapitre V : Le côté intellectuel 72 

Chapitre VI : A la colonie des Sœurs 81 

Chapitre VII : Les mariages chrétiens 93 



3i4 



TROISIÈME PARTIE : Les Fermes=chapelles 99 

Chapitre I : Ce qu'est une ferme-chapelle 99 

Chapitre II : Fondation des fermes-chapelles .... 111 
Chapitre III : Succès obtenus dans les fermes-chapelles 117 
Chapitre IV : Obstacles et résultats généraux. ... 125 
Les Missionnaires du Kwango 134 



Ceylan 

La Mission de Galle. — Le Séminaire Pontifical de Kandy 139 

LA MISSION DE GALLE 141 

Chapitre I : Champ d'action des missionnaires. . . 141 

Chapitre II : Aspect général de la mission 155 

Chapitre III : Vie du missionnaire. — Ses travaux . . 161 

Chapitre IV : Les écoles 179 

Chapitre V : Les Sœurs de charité à Galle .... 186 

SÉMINAIRE PONTIFICAL DE KANDY 191 

Chapitre I : Projet de fondation l'.tl 

Chapitre II : Les débuts 192 

Chapitre III : Séminaire et séminaristes 196 

Chapitre IV : La formation 198 

Les Missionnaires belges de Ceylan 207 

La Mission du Bengale Occidental 

PREMIÈRE PARTIE : De la Baie du Bengale aux Himalayas 211 

Chapitre I : L'Inde. — Religion et coutumes. ... 211 

Chapitre II : Le pays et l'œuvre 216 

Chapitre III : Le catholicisme à Calcutta 218 

Chapitre IV : Les Sunderbunds.— Division de Burdwan 223 

Chapitre V : Les Santal-Pergannahs. — Purneah. . . 230 

Chapitre VI : Kurseong et Darjeeling 233 

Chapitre VII : L'Orissa 242 



3i5 



DEUXIÈME PARTIE : La Mission du Chota Nagpore . . 245 

Chapitre I : Un coup d'œil sur l'œuvre 245 

Chapitre II : Pays et habitants 247 

Chapitre III : Situation générale de la mission . . . 253 

Chapitre IV : Ranchi. — Le Barway, terre des convertis 262 

Chapitre V : Le Biru : terre des conversions .... 266 

Chapitre VI : Les religieuses au Chota Nagpore . . . 273 

Le Père Lievens, apôtre du Chota Nagpore 279 

Les Missionnaires du Bengale Occidental 307 



cartes 

Carte de la, Mission du Kwango 9 

Carte de Ceylan 137 

Carte des Diocèses de l'Inde 199 

Carte de la Mission du Bengale Occidental 209 



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